SUR LE JUBILÉ
Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est du jubilé. Le premier point est des raisons que nous avons de nous donner à Notre- Seigneur pour nous disposer à bien gagner le jubilé; le deuxième point, de ce qu’il faut faire pour se disposer à le bien gagner; le troisième point, des obstacles qui nous peuvent empêcher de gagner le jubilé.
Mes chères sœurs, avant de vous expliquer le premier point, j’ai pensé qu’il vous fallait dire ce que c’est que le jubilé. Ce mot de jubilé veut dire joie et jubilation; et annee de jubilé veut dire année de r êjouissance. Or, ce jubile, mes chères sœurs, s’entend de deux sortes, celui de l’ancienne loi et de la nouvelle. Le jubilé de l’ancienne loi était une année de réjouissance et de repos pour tout le monde; on ne faisait rien en cette année-là; les bêtes mêmes ne travaillaient pas, ni les terres non plus; et ainsi tout le monde était en paix. Ceux qui avaient emprunté de l’argent étaient quittes et les biens qui avaient été vendus étaient rendus aux personnes à qui ils étaient, pource que Dieu, de sa propre bouche,
1 avait ordonné de la sorte; les esclaves étaient mis en liberté; en un mot tout était libre.
Or, voyez s’il n’y avait pas de quoi se réjouir. C’était un grand sujet de consolation que cette année de jubilé.
Le jubilé de la nouvelle loi de Notre-Seigneur Jésus- Christ a les mêmes effets que le premier, et c’est un grand sujet de consolation pour tous les chrétiens, mais non pas de consolation temporelle, comme était celui
Entretien 78. — Cahier écrit de la main de sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)
de l’ ancienne loi, qui ne regardait que le corps. Celui d’à présent regarde l'âme. Les mêmes consolations que le jubilé apportait temporelllement, nous les recevons dans notre année de jubilé spirituellement. Comment cela? C’est que ceux qui étaient endettés en leurs passions, ceux qui étaient engagés à l’esprit malin pour avoir obéi à ses tentations, après avoir bien gagné le jubilé, seront délivrés de tout cela. Et comme les esclaves étaient mis en liberté, de même ceux qui sont esclaves du diable seront faits libres par la grâce qu’ils recevront, seront rétablis en la liberté des enfants de Dieu. Et ainsi, mes chères sœurs, c’est un grand sujet de consolation de recouvrer les biens de l’âme que l’on avait perdus, d’être remis en la grâce de Dieu et de se voir reconnu pour son enfant; car le jubilé fait tout cela, par les mérites du sang du Fils de Dieu, qui nous est appliqué, au moyen duquel on rentre dans le droit des enfants de Dieu, dans la possession de son royaume', de sorte qu’il nous regarde avec amour et nous traite comme ses enfants et bien-aimés.
Or, mes chères sœurs, pour mieux entendre ce premier point, il faut que vous sachiez qu’il y a deux peines au péché : l’une éternelle, qu’on souffre dans les enfers, et 1 autre temporelle, rapportantes aux deux malices qui sont dans le péché; la première qui fait tourner le dos a Dieu, et l’autre tourner le visage aux créatures. D’enfants de Dieu que nous étions, nous nous rendons esclaves du péché. Pour une petite satisfaction, pour une écuelle de lentilles, pour une passion, l’on tourne le dos à Dieu et on tourne le visage, c'est-à-dire l’affection, vers le monde, vers les richesses et autres choses de la terre.
Or, comme tout péché mortel fait ces deux mauvais effets, il y a aussi deux punitions. L’une, pouroe qu’on a quitté Dieu. Cet acte d’avoir tourné le dos à Dieu mérite la punition de ne le voir jamais, et cette peine
s appelle la damnation. Voilà pour le premier effet : c’est qu il nous prive du paradis et de la vue bienheureuse de Dieu.
Et pource que, détournant notre visage de Dieu, nous l’avons tourné vers les créatures, c’est ce qui nous rend dignes des peines éternelles.
Le premier motif donc pour se disposer à faire le jubilé est que le péché nous met en un état de ne voir jamais Dieu; et l’autre, qu’il nous assujettit aux peines éternelles, pour avoir tourné le visage vers les créatures, au mépris du Créateur. Quand donc nous avons consenti au péché, comment faut-il faire pour se remettre en la grâce de Dieu ? Oh ! il faut se retourner vers sa divine Majesté; et c’est ce que nous faisons quand nous nous confessons. Nous tournons le visage à Dieu, lequel nous reçoit comme un enfant prodigue, et cela lorsque nous confessons nos péchés dans l’esprit d’une' vraie pénitence. Sa divine bonté nous pardonne la première malice du péché, de sorte que nous rentrons dans la grâce par le moyen de l’ absolution du prêtre. Mais cela ne fait que cet effet de nous remettre la coulpe, et n’empêche pas que’ nous ne soyons obligés à la peine que mérite le péché, et qu’il faut satisfaire en ce monde ou en l’autre.
Quoi donc, Monsieur! l’absolution ne nous exempte pas de la peine due aux péchés dont nous nous sommes confessées ? — Non, mes sœurs, il reste encore à faire pénitence dans ce monde par les maladies que Dieu nous envoie, ou par d’autres peines qu’iil permet nous arriver. Quoi qu’il en soit, il faut satisfaire à la divine justice; et une personne qui ne le fait tandis qu’elle en a les moyens, et qui meurt sans avoir satisfait pour les péchés qu’elle a faits, va en purgatoire; et, dans ce lieu, elle souffre la peine du feu, qui est un plus grand tourment que toutes les peines qu’on se peut imaginer et même
que tout ce que Notre- Seigneur Jésus -Christ a enduré dans sa passion.
Eh! mais, Monsieur, faut-il être (longtemps dans le purgatoire ? — O mes sœurs, c’est ce que l’on ne sait pas. L’on y demeure jusques à ce que Dieu soit satisfait. Le moyen donc de remédier à cela est de ne point être obligé à ces peines après cette vie.
Mes chères sœurs, le moyen de ne point aller en purgatoire, c’est le jubilé et les indulgences; et il n’y a que celui-là qui nous peut exempter des peines dues à nos péchés.
Mais il faut que ce soit le Pape qui nous le donne, auquel seul appartient de disposer des trésors de l’Eglise. Or, les trésors de l’Eglise, ce sont les mérites de Jésus- Christ, lesquels nous étant appliqués par le jubilé que notre Saint-Père nous donne, non seulement nous sommes remis en la grâce de Dieu, mais la peine qui était due à nos péchés nous est remise, en sorte qu’une personne qui a bien fait son jubilé, venant à mourir, va tout droit en paradis. Oui, mes chères sœurs, la foi nous enseigne cela. Oh ! voyez quel bonheur pour ceux qui gagneront bien le jubilé de dire qu’au moment qu’une personne qui a fait ce qu’elle devait pour cela, au même moment qu’elle meurt, voila une âme qui s’en va droit en paradis sans aller en purgatoire !
Voyez, mes chères sœurs, le grand bien qui nous arrive par le jubilé. Il est dit que rien de sale n’entrera dans la sainte cité, et il faut n’avoir aucune tache de péché, ni de coulpe, ni de peine, pour entrer dans le ciel. Et si nous sommes trouvés coupables d’un seul péché après la mort, il en faudra être purgé, encore que nous il’ ayons confessé.
Nous avons l’exemple de notre premier père Adam
a ce sujet, qui nous montre bien que la peine du péché n est pas remise avec la coulpe, car, encore que Dieu lui
pardonnât son péché, il ne laissa pas de faire urne longue pénitence.
Et David aussi, lequel, ayant reconnu sa faute avec regret, obtint pardon et mérita que le prophète Nathan lui dît, de la part de Dieu, qu’il lui avait remis son péché. Mais à même temps que David eut dit : « Ah ! Seigneur, j’ai péché. » — - « Oh bien! dit Nathan, console-toi, ton péché t’est pardonné; mais tu n’en demeureras pas là. 11 est vrai que tu n’iras pas en enfer, mais Dieu ne se contente pas; il t’ôtera cet enfant que tu aimes tant, en punition du péché que tu as fait. «Voyezvous comme Dieu veut que l’adultère de David soit châtié par la mort de l’enfant qui en était venu; et en effet, il mourut, comme le prophète avait dit.
Non seulement il s’agit de nous faire quittes des péchés mortels, qui nous engagent aux peines de l’enfer, mais et les mortels et les véniels nous seront pardonnés; qui est une grande grâce; car, voyez-vous, mes chères sœurs, un seul péché véniel nous retardera l’entrée du paradis et nous oblige d’en faire pénitence.
Quoi ! Monsieur, direz-vous, un péché véniel, un petit mensonge, nous oblige de faire pénitence? — Oui, mes sœurs, le moindre péché, une distraction en entendant la sainte messe, si nous négligeons de la rejeter, cela ne s’effacera pas sans quelque peine en ce monde ou en l’autre, si ce n’est par le jubilé, lequel, comme je vous ai dit, efface et la peine et la coulpe de tout péché, même des mortels oubliés. Si, dans la confession, on avait oublié quelque péché mortel, la coulpe et la peine de ce péché-là seraient remises par le jubilé.
Voilà donc, mes chères sœurs, un grand motif de remercier Dieu de cette sainte pensée qu’il a donnée à notre Saint-Père le Pape, qui ne peut venir que de sa divine bonté, laquelle, désirant que toutes les âmes des
fidèles soient remises en sa grâce, a inspiré au Saint- Père la pensée de donner ce jubilé.
Le grand motif pour nous exciter à bien faire tout ce qui est requis pour recevoir une telle grâce est de me mettre dans un état tel que, si je mourais, j’irais droit en paradis; et s’il y avait urne tache en mon âme, laquelle m’obligeât d’aller en purgatoire, cette tache serait effacée. Mais, comme, pour ôter une tache de ce qui est taché, il faut y prendre de la peine, il faut ratisser ou frotter l’endroit qui est sale; ainsi, pour ôter cette tache que le péché a faite dans mon âme, il faut qu’il en coûte quelque chose, comme il est très juste. Et voilà que tout à coup sans aucune peine elle est effacée par le moyen du jubilé.
Un autre motif, mes chères sœurs, pour se donner à Dieu, à ce qu’il nous donne les dispositions nécessaires pour cela, c’est que le jubilé n’est pas tant pour nous que pour l’Eglise. Le Pape, considérant que l’Eglise est composée de plusieurs membres, qui ne font tous qu’un corps, et que, parmi les fidèles, il y a tant de mauvais prêtres qui la déshonorent, tant de mauvais chrétiens qui se comportent si mal, le Pape a pensé qu’il fallait que tout le peuple se mît en prières pour obtenir de Dieu qu’il lui plaise convertir tous les pécheurs, sanctifier la sainte Eglise et la purger de tant d’hérésies qui l’affligent depuis treize cents ans. Et Dieu veuille que de nos jours ce que nous voyons n’en sort pas un commencement ! Voilà ce qu’il faut demander à Dieu : que chacun s’acquitte bien de son devoir dans sa condition, que les prêtres se comportent saintement, que les curés fassent bien leur charge et que toutes les communautés vivent dans la perfection que Dieu demande d’elles.
C’est là, mes chères sœurs, une des fins du jubilé. Oh! voyez si les Filles de la Charité n’ont pas sujet de bien garder toutes leurs règles, et les filles de la Made-
leine, de la Visitation et toutes les autres maisons religieuses, afin d’obtenir de IM otre- Seigneur qu’il exauce les prières qui lui sont faites, qu’il donne de bons prêtres à son Eglise et que tous les chrétiens vivent saintement, comme de bons chrétiens sont obligés de vivre. Voilà l’intention du Pape en donnant le jubilé.
Le second motif, c’est que le jubilé n’est pas seulement pour l’Eglise; il est encore pour la paix et pour prier qu’il plaise à Dieu de la donner et de faire cesser la guerre qui afflige le pauvre peuple' depuis un si long temps. Elle est plus grande à l’heure que je vous parle, qu’elle ne fut jamais. Aux frontières de Picardie, vers Saint-Quentin, c’est une misère qui ne se peut exprimer, selon ce que notre frère Jean 1, qui est dans ces quartiers, m’en écrit. J’ai vu un bon curé de vers ces lieux-là, l’un de ces jours, lequel me disait : « Notre Saint-Père' le Pape, apprenant toutes ces nouvelles, a désiré mettre tous les chrétiens en prières pour obtenir de la bonté de Dieu le soulagement du peuple; et, à cet effet, il a envoyé le jubilé. » Oh ! voyez, mes chères sœurs, quel sujet nous avons de nous donner à Dieu pour le bien faire.
Quel bonheur, mes chères filles, si Dieu vous fait la grâce de faire si bien les choses portées par la bulle, que vous vous mettiez en état que Dieu ait agréables les prières que vous lui ferez ! Quel bonheur si cette petite Compagnie peut arracher des mains de Dieu le fléau de la guerre et de la peste, qui est si grande qu’il en meurt jusques à deux cent trente et quarante par jour ! Oh ! quel bonheur si vous obtenez de Notre-Seigneur que les personnes affligées de cette maladie soient délivrées et que celles qui ne l’ont pas en soient préservées! Il y a grand sujet de prier Dieu pour cela, car plusieurs
i. Jean Parre.
personnes sont exposées au péril, de sorte que, si Dieu ne les préserve, elles ne peuvent pas éviter ce mal. Nous avons deux de nos gens à Gênes, deux à Rome et deux à Varsovie qui sont exposés aussi au péril. Je les recommande à vos prières. Pour les deux de Pologne, ils Pont eue, mais ils en sont guéris, par la grâce de Dieu.
Voilà de grands motifs pour nous exciter à faire ce que Notre-Seigneur a inspiré à notre Saint-Père. Premièrement, il s’agit d’obtenir de Dieu la paix tant à l’Eglise que pour lie peuple; il s’agit de vous mettre tellement en la grâce de Dieu qu’il ne vous reste aucune tache de péché, ni de ooulpe, ni de peine. Voyez quel comble de consolation a une âme qui, après avoir fait, de sa part, ce qu’elle a dû faire, se voit dans cet état.
Or sus, mes chères sœurs, voilà les motifs qui nous doivent porter à bien faire le jubilé; mais que faut-il que nous fassions pour cela? Il faut faire ce qui est porté par la bulle du Pape premièrement, et, après, ce que Monseigneur notre archevêque a ordonné, n’oubliant pas de prier Dieu pour sa conservation. Voyezvous, mes chères sœurs, nous lui avons grande obligation, nous, prêtres de la Mission, et vous, parce que c'est lui qui a approuvé votre Compagnie. Voilà pourquoi je vous prie de vous en souvenir dans vos prières, à ce qu’il plaise à Dieu le' conserver pour le bien de son Eglise.
Que faut-il donc faire de plus, mes sœurs? Le Saint- Père ordonne que l’on jeûne un jour seulement, et que ce soit un vendredi; qui est un acte de pénitence. Secondement, il ordonne de visiter une ou plusieurs églises, et là de prier Dieu pour les nécessités présentes, selon ce que dit la même bulle. Pour les églises, vous pourrez visiter celles que vous pourrez commodément. Notre- Dame, l’Hôtel-Dieu sont destinés à cet effet. Et de cela M. Portail est laissé juge par le Pape, pource qu’il remet
•aux confesseurs de fa, ire ce qu'ils jugent le plus expédient. Vous ferez ce qu’il vous ordonnera. Il faut donc aller aux églises qui vous seront nommées. Et que faire là ? Prier pour la paix, pour notre Saint-Père le Pape, pour le roi, la reine et pour tout le peuple, surtout prier que le fléau de la peste cesse. En y allant, que vos pensées soient de Notre- Seigneur, vous récolligeant intérieurement.
Après, il se faut confesser, non pas d’une confession générale; au moins il n’est pas nécessaire; si quelqu’une le veut faire, à la bonne heure; mais il n’y a pas de nécessite. Il est bon de s’accuser, dans la sainte confession, de deux ou trois péchés de la vie passée, de ceux qui nous font le plus de peine. Voilà une des choses qui est sur la bulle : la coniession, en laquelle il se faut exciter extrêmement à la détestation et douleur du péché et avoir une ferme résolution de ne le plus commettre. Il faut avoir cette disposition, voyez-vous, de se faire quitte du péché.
Il est dit qu’il faut faire l’aumône. Mais, pour cela, vous n avez pas a vous en préoccuper. La Compagnie donnera pour toutes en général, pource que vous êtes pauvres, et que la plupart vous avez fait vœu de pauvreté; ce qui vous empêche de posséder. Nous l’avons ordonné chez nous de la sorte. La maison fera donc l’aumône pour toutes, et vous pouvez offrir à Notre - Seigneur celle qui se fait pour vous, et joindre votre intention à celle des supérieurs.
La confession pour le jubilé doit être faite en esprit grandement contrit et humilié, confession qui emporte avec soi la résolution de se détacher de tout péché mortel et véniel, car, s’il n’y a cela, elle n’a pas l’effet que nous espérons. Les docteurs tiennent que l’affection seule au péché véniel est un empêchement pour gagner le jubilé.
Et comment connaître si nous avons de l’attache au
péché? Par exemple, murmurer contre une sœur, contre une personne d’autorité, contre la supérieure' ou contre une offioière, trouver à redire à leur conduite, avoir affection à cela, mes chères sœurs, les docteurs tiennent que c’est un empêchement à gagner le jubilé.
C’est autre chose de tomber dans oes défauts par faiblesse ou par habitude, car on peut faire quelquefois cela par surprise, par passion, ou autrement, sans y avoir affection. Mais qui a une ferme résolution de n’y jamais retourner et se confesse avec cette résolution, ah 1 celle-là est dans la disposition de gagner le jubilé.
On demandera : le murmure, est-ce un si grand mal pour nous empêcher de gagner le jubilé? — Oui, mes chères sœurs, et une personne qui a de l’affection à cela, qui murmure contre les supérieurs, contre les personnes d’Etat et trouve à redire au gouvernement, tant qu’elle aura affection à cela, elle peut ne gagner le jubilé, pource que Dieu défend sur toutes choses le' murmure. Il est dit au livre de la Sagesse que Dieu déteste six choses, mais il maudit le murmure. Voyez-vous, c’est un si grand péché qu’il déplaît à Dieu par-dessus tous les péchés; et le meurtre même n’est pas si grand péché que le murmure. Nous en avons un exemple en Dathan et Abiron, qui furent punis de Dieu pour avoir murmuré contre Moïse; la terre les engloutit tout vifs pour montrer l’horreur de ce péché.
Un autre grand empêchement à gagner le jubilé est si on avait une attache à vouloir aller en un lieu plutôt qu’en un autre, vouloir demeurer avec cette sœur et non avec cette autre, vouloir choisir un emploi plutôt que l’autre; avoir affection à cela, c’est une chose qui empêche de gagner le jubilé. Ah! Sauveur! comment une Fille de la Charité qui ne doit avoir de cœur ni d’amour que pour un Dieu, se peut-elle laisser prendre d’affection pour des choses si chétives! Si cela est, c’est une attache
capable d empecher une personne de bien faire son jubilé.
Un autre empecnement est si on avait quelque animosité contre son prochain. Je ne sais pas qu’il y en ait céans, mais, s il y avait quelque envie entre vous, ce que je ne veux pas croire, oh ! cela serait un grand sujet de craindre. Soit que vous donniez un mauvais conseil à une sœur en suite de cette animosité, soit que vous jetiez dans l’esprit de celles à qui vous parlez quelque mauvaise impression, cela serait un empêchement à gagner la grâce du jubilé. C’est pourquoi il faut être dans la disposition de se faire quitte de ces défauts et surtout de n’avoir attache à aucun lieu; et, dès ce moment, il faut faire cette résolution de n’affectionner ni ce lieu-ci, ni cet emploi-ci, ni quoi que ce soit, que ce qu’il plaira à Dieu nous donner. Pour mon particulier, je le fais de tout mon cœur.
Ce serait encore un empêchement à gagner le' jubilé si, dans nos chambres, tout ne ressentait pas la pauvreté de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Par exemple, quand l’on est malade, si l’on veut être si bien assisté que rien ne manque, c’est contre la pauvreté; et si une sœur veut traiter sa sœur malade comme une dame, en sorte qu’elle ne manque de rien et que rien ne ressente la pauvreté qui doit paraître entre les Filles de la Charité, cela est un empêchement bien grand, pource que nous somme's pauvres et que Notre-Seigneur l’a été en toute sa vie. Or, nous le devons imiter dans l’exemple qu’il nous a donné. De quoi se traitait-il? Le plus souvent de pain seul, et il faut que les conduites des Filles de la Charité ressentent toutes celles de Notre-Seigneur, surtout la pauvreté; et si cela n’est pas, nous avons grand sujet de craindre.
Quand je dis qu’il faut éviter la superfluité et le trop grand soin pour les sœurs, ce n’est pas que je dise qu’il
n’en faut point avoir soin; oh! non, tant s'en faut; je recommande cela, et il le faut Mais quand une sœur, par tendresse trop grande pour sa compagne, s’empresse, pour la bien traiter, ou par principe, de se faire aimer et estimer, afin qu’on dise que c’est une bonne fille qui a bien de la charité pour ses sœurs, c’est en cela qu’il se faut modérer et dire : « Je veux bien avoir soin de ma sœur; mais, pource que nous sommes d’une condition pauvre et servantes des pauvres, je ne ferai rien contre cela. » Car, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez avoir tant en recommandation la manière de vivre du Fils de Dieu qu’il faut que ses maximes paraissent en toutes vos conduites et que quiconque voit une Fille de la Charité dise : voilà une image de la modestie de Notre-Seigneur.
Si quelqu’une trouvait à redire à la conduite des supérieurs, ce serait là un grand empêchement à la disposition qu’il faut avoir. Vous avez une maison aux Enfan ts-Trouvés, et il s’est passé un bruit parmi vous, que vous devez tenir de l’esprit du diable, que, quand une fille n'est pas propre en une paroisse, ni en autre lieu, on la met là comme dans une prison. Sachez, mes sœurs, que ce n’a jamais été la pensée de Mademoiselle Le Gras; mais, au contraire, l’on veut rendre service à ces pauvres petits enfants et leur servir de père et de mère. Oh! voyez la malice du diable, d’avoir jeté dans vos esprits cette pensée, et le grand mal que c’es,t de faire courir ce bruit. Eh quoi! mes sœurs, avons-nous de meilleures filles que celles qui y sont, des filles qui se tiennent là pour l’amour qu’elles portent à Dieu, auquel elles rendent service en la personne de ces enfants; et l’on dura qu’elles ne sont point de mise en autre endroit! Cela n’est point, et je n’en vois point de meilleures ailleurs. C’est pourquoi, mes sœurs, ôtez cela de vos esprits et sachez que' trouver à redire à cela, avoir
affection a tenir ce langage et vivre dans cette humeur, c est un peche veniel ; et 1 affection seule au péché véniel vous rend indignes de gagner le jubilé.
Elevez vos coeurs, et moi avec vous, et disons à Dieu que jamais nous ne murmurerons. O Seigneur, c’est de tout notre cœur que nous nous donnons à vous pour ne jamais murmurer contre nos supérieurs, ni contre les officières, ni contre les sœurs anciennes, et pour ne trouver a redire a ce que les autres font. Voilà, mes sœurs, ce qu il faut que nous fassions ; ne trouver rien de mal, si ce n’est de nous, et ne jamais trouver personne plus méchant que nous.
C était mon entretien d’aujourd’hui et ce que je me demandais a moi-même : « Y a-t-il homme au monde plus méchant que toi ? Voire y a-t-il démon en enfer pire que moi? » C’est ce que je pensais aujourd’hui, et en effet j’ai trouvé de quoi me convaincre. Voilà le sentiment qu il nous faut avoir : croire qu’il n'y a personne qui ne fasse mieux que nous, qu’il n’y a point de condition qui ne serve Dieu mieux que nous. Il y a tant de filles dans Paris qui, si elles étaient dans la Compagnie, feraient beaucoup mieux que vous ; et si elles avaient trouve la perle de l’Evangile, elles la feraient bien profiter.
C’est là, mes chères sœurs, ce qu’il faut faire pour gagner le jubilé : n’avoir aucune attache au péché, n’aimer que Dieu. Hélas ! mes chères sœurs, quel bonheur a une âme qui en est là! J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un de nos frères, qui m’a touché, et je suis contraint de vous le dire. Il me mande : « Monsieur, je sens un si grand amour de Dieu dans mon cœur que je désire que tout le monde le connaisse, que tout le monde l’aime, que tout le monde expérimente combien il est bon et digne d’être servi. » Voilà ce que ce pauvre garçon m’écrit.
Si nous faisons comme je vous viens de dire et que nous nous donnions à Dieu pour cela, assurez-vous que nous serons dans les dispositions qu’il demande de nous pour nous faire la grâce de bien gagner le jubilé. Ayons confiance en Notre- Seigneur, mes chères sœurs. Si nous nous efforçons de nous mettre en état de lui plaire, il nous accordera ce que nous lui demanderons.
Sauveur de nos âmes, il s’agit de gagner un jubilé au moyen duquel nous serons quittes de tout péché; il s agit d’obtenir de votre bonté la sanctiffication de la sainte Eglise, la conservation de notre Saint-Père et ensuite la graoe que tous les chrétiens dorénavant vous servent fidèlement, que toutes les communautés vivent dans la perfection que vous demandez d’elles. Mais surtout, o Seigneur, faites la grâce à cette petite Compagnie d’obtenir de votre bonté que vos châtiments ne tombent point sur ceux qui sont menacés du fléau de la peste et autres misères, et que ceux qui en sont oppressés soient délivrés. Faites-nous cette grâce, ô Sauveur. Et pource que le péché, même véniel, vous déplaît, nous y renonçons pour n en jamais commettre. S’il nous arrive, par infirmité, de retourner à nos fautes passées, nous nous relèverons et retournerons à vous plaire. O sainte Vierge, qui etes la mère de cette Compagnie, obtenez cette grâce de votre Fils et la paix dans son Eglise.
Benedictio Dei Patris...