A JEAN BARREAU, CONSUL A ALGER
De P aris, ce 16 septembre i65o.
Mon très cher frère,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
C’est avec grande douleur que j’ai appris l’état où vous êtes, qui est un sujet d’affliction à toute la Compagnie, et à vous d’un grand mérite devant Dieu, puisque vous souffrez innocent C Aussi ai-je senti une consolation qui surpasse toute consolation, de la douceur d’esprit avec laquelle vous avez reçu ce coup et faites
Lettres 1262. — L. s. — L’original a été mis en vente par M. Charavay, chez qui nous en avons pris copie. Le post-scriptum est autographe.
1. Nous ignorons les causes de ce nouvel emprisonnement du frère Barreau. Peut-être le rendait-on responsable, comme consul, des dettes faites par les Pères de la Merci ou par des esclaves libérés.
usage de votre prison2. J’en rends grâces à Dieu, mais d'un sentiment de reconnaissance incomparable. Notre- Seigneur, étant descendu du ciel en terre pour la rédemption des hommes, fut pris et emprisonné par eux. Ouel bonheur, mon cher frère, d’être traité quasi de même! Vous êtes parti d’ici comme d’un heu de joie et de repos pour l’assistance des esclaves d’Alger; et voilà que vous y êtes fait semblable à eux, bien que d’une autre sorte. Tant plus nos actions ont rapport à celles que ce débonnaire Sauveur a faites et souffertes en cette vie, tant plus lui sont-elles agréables3. Et comme votre emprisonnement honore le sien de fort près, aussi vous honore-t-il de sa patience, en laquelle je le prie qu'il vous confirme.
Je vous assure que votre lettre m'a si fort touché, que je me suis résolu de la faire lire au réfectoire après l’ordination présente pour en édifier cette communauté. Je lui ai déjà fait part de l’oppression que vous souffrez, et du doux acquiescement de votre cœur, afin de l’exciter à demander à Dieu votre délivrance et à le remercier de la liberté de votre esprit. Continuez, mon cher frère, à vous conserver dans la sainte soumission au bon plaisir divin, car ainsi s’accomplira en vous la promesse de Notre- Seigneur, qu’un seul de vos cheveux ne sera perdu et qu’en votre patience vous posséderez votre âme 4.
De notre part, nous vous aiderons de tout ce que nous pourrons par prières et sacrifices réitérés à votre intention, soit vers la reine, lorsqu'elle sera ici; car à présent la cour est à Bordeaux pour tâcher d’apaiser quelques agitations de ce temps misérable.
2, Première rédaction : détention.