‹ Correspondance, entretiens, documentsChapitre 12 sur 500 · A MONSIEUR DE GOMET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE GOMET

Monsieur,

L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon mérite, qu'à me rendre plus

Lettre 1. — L. a. — L’original, d’une écriture fine et serrée, comprend trois pages in-40. Son histoire mérite d’être connue. Il passa, avec l’original de la lettre qui suit, des mains de M. de Cornet dans celles de Catherine de Cornet, épouse de Jean de Saint- Martin. Saint-Martin d’Agès, leur fils, les trouva en 1658 en dépouillant les papiers de famille. Heureux de sa découverte, il les porta au chanoine de Saint-Martin, son oncle, ami intime du saint. Quel plaisir va éprouver M. Vincent en lisant ces pages ! pensa le bon chanoine ; et aussitôt il en fit prendre copie pour son illustre ami. Les copies ne restèrent pas longtemps aux mains de saint Vincent ; après les avoir lues, il les brûla. En levant le voile qui cachait deux années de sa jeunesse, les plus tragiques et les plus glorieuses à la fois, la révélation de ces documents était de nature à blesser sa profonde humilité. Sa lettre de remerciement fut aussi une lettre de supplication. Il demanda instamment à M. de Saint-Martin de lui envoyer les originaux. Le frère Ducournau, son secrétaire, qui tenait la plume, prévint le chanoine de Dax du danger que courraient les précieux manuscrits s’ils venaient à tomber entre les mains du saint, et il lui conseilla de les adresser à Jean Watebled, supérieur du collège des Bons-Enfants. Ainsi fut fait. (Abelly, o-p. cit., t. I, chap. IV, p. 17.)

Jean Watebled communiqua les lettres à Antoine Portail. René Alméras, Thomas Berthe, Jean Dehorgny, le frère Ducournau, d’autres peut-être en prirent connaissance. Inutile de décrire leur étonnement et leur joie. Ces pages étaient une révélation pour eux. On était au mois d’août 1658. Le frère Ducournau s’empressa de remercier le chanoine de Saint-Martin. Le saint attendit longtemps les originaux qu’il avait demandés. Le 18 mars 1660, sentant sa fin prochaine, il renouvela ses instances par une lettre que nous publierons plus loin.

Les deux lettres à M. de Cornet restèrent dans les archives de

envié qu’imité * 1 ; mais, hélas ! ce n’était que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur.

Vous avez pu savoir, Monsieur, comme trop averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux 2, un testament fait à ma faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre mi-partie de Castres 3 lui avait adjugés pour trois ou

Saint-Lazare jusqu’en 1789 ou 1791. Elles furent volées lors du pillage ou confisquées deux ans après avec les autres biens. Comment la première de ces lettres vint-elle aux mains de Pelletier de Saint- Fargeau, puis de son collègue Carnot ? Nous ne savons. Le 31 janvier 1854, elle figurait à une vente d’autographes, ainsi que quelques autres lettres de saint Vincent et plusieurs plans de sermons ou discours pour les assemblées des dames de la Charité de PHôtel-Dieu. Au mois de mai de la même année, elle est signalée dans un catalogue de Laverdet, comme provenant de la collection de M. de La Bouisse-Rochefort, et cotée 500 francs. Laverdet l’échangea contre des manuscrits de Montesquieu. Nous la retrouvons peu après à Fontenay-le-Comte dans la collection d’autographes de Madame Joseph Fillon. Benjamin Fillon l’a donnée aux Filles de la Charité qui desservent l’hôpital de Fontenay. C’est là qu’elle se trouve encore aujourd’hui, soigneusement enfermée dans un album de prix, qui la protège contre l’usure. Abelly ne l’a pas reproduite tout entière ; il a omis les passages qui lui semblaient peu dignes d’un saint, entre autres ceux qui pouvaient laisser soupçonner chez saint Vincent la croyance à l’alchimie. Firmin Joussemet, neveu de Madame Fillon, l’a publiée intégralement en 1856 dans la Revue des -provinces de V Ouest.

Fe destinataire de la lettre est M. de Cornet le jeune. (Cf. Abelly, op. cit., t. I, chap. iv, p. 14.) Nous écrivons Cornet et non Commet pour nous conformer à l’orthographe suivie par le saint et les membres de la famille Cornet.

1. Saint Vincent dirigeait alors avec succès à Toulouse un pensionnat très fréquenté.

2. O11 a conjecturé que le duc d’Epernon avait appelé le saint près de lui pour lui proposer un siège épiscopal. (Cf. La vie de Saint Vincent de Paul [par Pierre Collet], Nancy, 1748, 2 vol. in-40, t. I, p. 15.)

3. Chambres établies par l’édit de pacification ^de 1576 dans le parlement de Paris et dans celui de Toulouse, avec résidence à Castres, pour juger des causes dans lesquelles étaient intéressés des réformés ; les catholiques et les protestants y étaient en nombre égal.

quatre cents écus qu’un méchant mauvais garnement lui devait ; pour retirer partie duquel je m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent pour satisfaire aux dettes que j’avais faites, et grande dépense que j’apercevais qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité ne me permet de nommer 4.

Etant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait (contre lui pour la même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, eistimant que l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ; ce que je n’aurais fait si Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que l’apparence me le promettait.

Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla comptant 5. Etant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer avec lui jusques à Narbonne, vu la faveur du temps qui était ; ce que je fis pour plus tôt y être et pour

4. Serait-ce le siège épiscopal proposé, a-t-on dit, par le duc d’Epernon ?

5. Le saint a écrit content ; mais l’orthographe importe peu ; nous pensons que le mot comptant répond mieux à sa pensée.

épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être et tout perdre.

Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que trois brigantins 6 turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté 7, ne nous eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie 8, n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque 9 de voleurs,

6. Les brigantins étaient alors de petits navires pontés, de la famille des galères, ne gréant qu’une seule voile, ayant de huit à seize bancs à un seul rameur et aux rames larges et minces.

7. Beaucaire était le marché central des produits venus du Levant. La foire s’ouvrait chaque année le 22 juillet et amenait dans cette ville, de Marseille, Cette, Aigues-Mortes et d’ailleurs, un nombre incalculable de barques. Au départ, les barques qui prenaient la direction de la mer s’escortaient entre elles ou se faisaient accompagner par les galères pour se protéger en cas d’attaque. Les pirates levantins ou barbaresques guettaient leur passage, placés à l’affût le long des côtes, non loin des embouchures du Rhône. (Cf. Théodore Fassin, Essai historique et juridique sur la foire de Beaucaire , Aix, 1900, in-8° ; Abel Boutin, Les traités de faix et de c ommerce de la France avec la Barbarie , 1575-1830, in-8°, Paris, 1902-)

8. Le saint souffrait de sa blessure aux changements de temps.

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