Le commandeur de Sillery
Dieu vous rende de plus en 'plus selon son cœur ! Priez fort sa bonté qu'il me fasse miséricorde , afin qu'avec notre bienheureux Père et vous tous , nos chers amis , je le puisse louer éternellement. Amen.
Mon très honoré Père , je suis de cœur votre très humble et très obéissante fille et servante en N otr e -Seigneur .
[Entre janvier 1632 et février 1633 * 1.]
Mademoiselle,
Je viens d’apprendre tout maintenant, il n’y a qu’une heure, l’accident qui est arrivé à la fille 2 que vos gardes des pauvres retiraient, l’opinion que le médecin en a, et comme vous l’avez visitée. Je vous avoue, Mademoiselle, que d’abord cela m’a si fort attendri le cœur que, n’était qu’il était nuit, je fusse parti à l’heure même pour vous aller voir. Mais la bonté de Dieu sur ceux qui se donnent à lui dans l’exercice de la confrérie de la Charité, en laquelle jamais personnes qui en sont n’ont été frappées de la peste, me fait avoir une très parfaite confiance que vous n’en aurez point de mal. Croiriez-vous, Mademoiselle, que non seulement je visitai feu M. le sous-prieur de St-Lazare 3, qui mourut de la peste, mais même que je sentis son haleine ? Et néan-
Lettre 131. — Abelly, op. cit ., t. I, chap. xxm, fin, p. 109. La première moitié de cette lettre jusqu’aux mots « Croiriez-vous » se retrouve dans le manuscrit Saint-Paul, p. 82 ; et comme le texte de ce manuscrit est plus pur que celui d’ Abelly, nous préférons le suivre pour cette partie.
1. Cette lettre a été écrite après la prise de possession de Saint- Lazare (8 janvier 1632) et avant la mort de Marguerite Naseau (février 1633).
2. Cette fille, Marguerite Naseau peut-être, était atteinte de la peste.
3. Nicolas Maheut, dont on trouve le nom au bas du contrat passé le 7 janvier 1632 entre les prêtres de la Mission et les religieux de Saint-Lazare.
moins ni moi, ni nos gens qui l'assistèrent jusqu’à l’extrémité, n’en avons point eu de mal. Non, Mademoiselle, ne craignez point ; Notre- Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela, je célébrerai la sainte messe à votre intention, je vous irais voir dès demain, n’était l’assignation que j’ai avec quelques docteurs à la Madeleine pour les affaires qui regardent l’établissement de cette maison-là 4.
4. En avril 1618, Robert de Montry, marchand à Paris, ayant appris que deux filles débauchées désiraient changer de vie, leur offrit asile au faubourg Saint-Germain, dans une maison qui lui appartenait. D’autres filles, torturées par le remords, suivirent les premières. Ainsi se forma une petite communauté. Le vertueux marchand pourvut à leurs besoins jusqu’à ce que la marquise de Maignelay, sœur de Philippe-Emmanuel de Gondi, consentit à se charger de l’œuvre naissante. Elle leur acquit une maison, rue des Fontaines, le 16 juillet 1620, les entretint de son vivant et leur fit par testament un legs de 101.600 livres. Le nouvel établissement fut autorisé en mai 1625 par Louis XIII, qui le dota d’une rente annuelle de 3,000 livres, approuvé par Urbain VIII le 15 décembre 1631 et confirmé de nouveau par lettres royales le 16 novembre 1634. Saint Vincent en comprit de suite l’utilité et accepta volontiers de travailler à l’organisation de l’Institut. On peut dire qu’il en fut l’âme. Les filles de mauvaise vie qui s’enfermaient à la Madeleine, gardaient leur habit séculier et prenaient place parmi les pénitentes. Plusieurs étaient là malgré elles, par autorité de justice. Après quelques années d’épreuves, les pénitentes revêtaient un habit gris assez grossier et entraient dans la catégorie des repenties. Quand il n’y avait plus lieu de douter de la fermeté de leur conversion, elles devenaient religieuses, prenaient le costume de Saint- Augustin et faisaient les vœux solennels. A la tête de la communauté se trouvaient, avec les titres de prieure, sous-prieure, économe et portière, quatre sœurs de la Visitation, choisies par l’archevêque de Paris. Elles avaient le maniement de tous les revenus. On les changeait de temps en temps pour les soulager ; car leur tâche était rude. La première supérieure fut la sœur Marie-Anne Bollain, qui commença à exercer ses fonctions le 20 juillet 1629. (Cf. Relation véritable de la, naissance et -progrès du monastère de Sainte-Marie-Madeleine , par de Montry, Paris, 1649, in 24 5 Abelly, op. cit.} t. II, chap. vu, p. 328 et suiv. ; Félibien, op. cit., t. V, p. 152 ; Histoire chronolo gique des fondations de tout V Ordre de la Visitation Sainte- Marie , t. I, pp. 264-272, Bibl. Maz., ms. 2430.)
Mademoiselle,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Vous pouvez penser, Mademoiselle, si mon cœur ne sent pas la peine du vôtre. De danger pour vous, il n’y en a pas, par la grâce de Dieu. Quant à Marguerite * 1, il serait bon de la faire visiter par le chirurgien de la Santé2, au cas que le médecin fasse difficulté d’y aller 3. Monsieur Cotti s’effraie facilement ; et néanmoins je pense qu’il sera bon de faire faire cela au plus tôt. Monsieur Bourdoise 4 donnera ordre à cela. Faites-l’en prier, s’il vous plaît ; il sait ce qu’il faut faire pour cela ; il y a passé d’autres fois.
Et pour le regard des pauvres malades, je pense qu’il faudrait surseoir l’exercice. Il est à craindre que, si on leur distribue l’argent, que les dames se contentent ciaprès de faire cela. Toutefois proposez-le à Monsieur le curé et suivez son ordre.
Si cette pauvre fille est apportée à Saint-Louis, il faut bailler de l’argent à l’autre et l’envoyer promener.
Et pour vous, je ne sais s’il ne serait pas à propos que vous allassiez un peu vous divertir aux champs 5 et d’al-
Lettre 132. — Original chez les prêtres de la Mission de Rongy (Belgique) .
1. Pour avoir fait coucher une pestiférée dans son lit, Marguerite Naseau, alors employée à la confrérie de Saint-Nicolas, avait contracté le terrible mal ; elle en mourut à l’hôpital Saint-Louis.
2. Hôpital de la Santé ou hôpital Sainte-Anne, bâti en 1607-1608 pour recevoir les pestiférés.