Elisabeth Martin
[Octobre 1638 * 1.]
Mademoiselle,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Très volontiers je prie Notre-Seigneur qu’il donne sa sainte bénédiction à nos chères sœurs et qu’il leur fasse part de l’esprit qu’il a donné aux saintes dames qui l’accompagnaient et coopéraient avec lui à l’assistance des pauvres malades et à l’instruction des enfants. Bon Dieu, Mademoiselle, quel bonheur à ces bonnes hiles de s’en aller continuer la charité que Notre-Seigneur exerçait sur la terre, au lieu où elles vont ! Et qui le dirait, les voyant ensemble, ces deux couvre-chefs 2, dans ce coche, qu’elles s’en allassent pour un œuvre si admirable aux yeux de Dieu et des anges que l’Homme-Dieu l’a trouvé digne de lui et de sa sainte Mère ? Oh ! que le ciel se réjouira de voir cela et que les louanges qu’elles en auront en l’autre monde seront admirables ! Qu’elles iront la tête levée au jour du jugement ! Certes, il me semble que les couronnes et les empires sont de la boue en comparaison de celles dont elles seront couronnées. Il ne reste qu’à aviser qu’elles se comportent dans l’esprit de
Lettre 354. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.
1. Mois et année du départ des sœurs Barbe et Louise pour Richelieu.
2. Allusion à la coiffure des Filles de la Charité. « Les premières Filles de la Charité, presque toutes originaires des environs de Paris, avaient conservé les vêtements en usage chez elles parmi les femmes du peuple, c’est-à-dire habituellement la robe de serge grise et une petite coiffe ou serre-tête de toile blanche, appelée toquois, qui cachait les cheveux. » (Baunard, of. cit., p. 297.)
la sainte Vierge en leur voyage et en leur action ; qu’elles la voient souvent comme devant leurs yeux, devant ou à côté d’elles ; qu’elles fassent comme elles s’imagineront que pourrait faire la sainte Vierge ; qu’elles considèrent sa charité et son humilité, et qu’elles soient bien humbles à l’égard de Dieu et cordiales entre elles-mêmes, bienfaisantes à tout le monde et à mésédihcation à nul ; qu’elles fassent leurs petits exercices tous les matins, ou avant que le coche parte, ou par les chemins ; qu’elles apportent quelque petit livre pour lire parfois, et que d’autres 3 elles disent le chapelet ; qu’elles contribuent aux entretiens qui se feront de Dieu et nullement à ceux du monde, moins encore aux gaillards 4, et qu’elles soient des rochers contre les familiarités que des hommes voudraient prendre avec elles. Elles coucheront à part dans une chambre, qu’elles demanderont d’abord aux hôtelleries, ou dans celle de quelques honnêtes femmes, s’il y en a dans le coche ; que s’il n’y en a aux hôtelleries des coches, qu’elles se logent auprès, si elles y trouvent cette commodité.
Etant arrivées à Richelieu, elles iront saluer le Saint- Sacrement d’abord, verront M. Lambert, recevront ses ordres et tâcheront de les accomplir à l’égard des malades et des enfants qui iront à l’école, observant les petits exercices journaliers qu’elles pratiquent à présent ; se confesseront tous les huit jours seulement, s’il n’arrive quelque fête principale le long de la semaine ; tâcheront de profiter aux âmes tandis qu’elles traiteront les corps des pauvres ; honoreront et obéiront aux officières de la Charité et respecteront beaucoup les autres et les animeront à s’affectionner à leur saint exercice ; et continuant de la sorte, il se trouvera devant Dieu