Adrien Le Bon
sement entier, pource qu’il y a des raisons que je vous dirai, dont en voici une pressante, c’est que je viens de voir tout présentement un de la compagnie, des meilleurs entre tous, des plus employés et un esprit des plus doux, et lequel est néanmoins dans une volonté déterminée depuis huit jours de se retirer, sans m’en dire aucune raison particulière, quelque représentation, instance et humiliation que j’aie pu pratiquer vers lui. Et ce qui est le plus étrange, c’est que sa vocation paraît toute de Dieu, qu’il est exemple fort grand à la compagnie et qu’il est affermi en icelle en la manière que plusieurs particuliers et plus anciens ont fait, comme vous savez, c’est-à-dire par vœu 12.
Après cet exemple-là, je ne saurais de qui l’on se puisse assurer. Je ne vous le nomme point, pource que je ne l’ai encore dit à personne de céans.
Nous avons entrepris, avec l’aide de Notre-Seigneur, l’assistance des pauvres gens qui sont en Lorraine 13 et
12. Nous ne pouvons certifier l’exactitude de ces deux derniers mots. La copie est illisible.
13. La guerre, la peste et la famine s’acharnaient sur les malheureux habitants de la Lorraine. Les bandes de brigands s’y multipliaient à tel point que les habitants des villages étaient obligés de chercher un refuge dans les villes fortifiées. Les terres demeuraient incultes et les denrées étaient à des prix inabordables. Près de quatrevingts bourgs et villages se vidèrent de tous leurs habitants. On vit une femme tuer et dévorer sa mère, des filles égorger des enfants et se nourrir de leur chair. En divers lieux, la chair humaine était devenue une nourriture. Les religieuses durent émigrer, comme les autres, pour ne pas mourir de faim. Bon nombre de Lorrains vinrent à Paris, comptant y lutter plus facilement contre la misère. « Pour rencontrer une pareille désolation, écrit Digot ( Histoire de la Lorraine , 2e éd., Nancy, 1880, 5 vol. in-8, t. V, p. 277), il fallait remonter jusqu’à la guerre des Juifs contre les Romains et au sac de Jérusalem par les soldats de Titus. » Saint Vincent se sentit le cœur ému au récit de tant de souffrances. Il quêta partout pour les pauvres Lorrains, à la cour, dans les palais, dans les maisons bourgeoises. Il leur fit porter par ses prêtres et par ses frères du pain, des habits, des outils, de l’argent. Il offrit des abris sûrs aux jeunes filles et aux religieuses dont la vertu était plus particulièrement ex-
y avons envoyé Messieurs Bécu et Rondet 14 , FF. Guillard, Aulent 15, Baptiste 16 et Bourdet 7, deux en chaque ville de Toul, Metz, Verdun et Nancy. J’espère leur fournir deux mille livres par mois.
Nous achevâmes hier la mission que nous avons faite à La Chapelle, qui est auprès de Saint-Lazare, où nous avons fait assembler tous les pauvres Lorrains qui se sont trouvés en cette ville, et l’on a donné un pain à chacun par jour pendant huit jours à environ trois cents qu’ils étaient 18.
Or sus, voilà tout. Je finis en me recommandant à vos saints Sacrifices en ces saints lieux. J’espère vous écrire désormais par tous les courriers et que Notre- Seigneur se servira de vous en maintes bonnes œuvres, si vous avez soin de votre santé, comme je vous en supplie, qui
posée. Il se forma à Paris, sur son initiative, dans la classe aisée, une association qui avait pour but exclusif de venir en aide par des cotisations mensuelles aux nobles Lorrains ruinés. Abelly a consacré tout un chapitre de son ouvrage (t. i, chap. xxxv) à raconter ce que saint Vincent a fait pour secourir la Lorraine.
14. Ne faudrait-il pas lire Bouciet ? Le nom de Rondet n’apparaît qu’ici et ne figure pas dans le catalogue du personnel.