A SAINTE JEANNE DE CHANTAL
De Paris, ce 15 août 1639.
Ma très chère et digne Mère,
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
J’ai reçu la vôtre sans date, que M. le commandeur m’a fait l’honneur de me rendre, sans date, et vous pouvez penser, ma très digne Mère, avec quelle révérence et affection ç’a été, puisque c’est une lettre de mon unique Mère et qu’elle est pleine de l’odeur et de la suavité de son esprit. Jésus ! ma chère Mère, quelle a embaumé mon pauvre cœur ! Or sus, béni soit celui pour l’amour duquel votre bonté s’offre à nous recevôir, à nous loger et à nous meubler 1 ! Je ne vous en remercie point, ma chère Mère, pource que je n’en suis pas digne ; mais je prie Dieu qu’il soit lui-même votre remerciement et votre récompense... 2.
A ce que votre charité me dit touchant la mission, qu’on l’établisse de sorte quelle ne manque point ciaprès faute d’hommes, ni d’argent ; or, je vous dirai, quant aux hommes, ma chère Mère, que l’affermissement de la compagnie, que je vous ai dit que nous moyennons à Rome, par celle que je vous ai écrite de Troyes,
Lettre 390. — L. a. — Original à la Visitation d’Annecy.
1. Par le contrat du 3 juin 1639, le commandeur de Sillery avait promis aux missionnaires d’Annecy de leur procurer le logement et l’ameublement. Il n’avait pas encore tenu parole. Le 26 janvier suivant, les missionnaires le déchargeaient de sa promesse, moyennant 2.000 livres tournois, qui devaient servir, avec 1.000 autres livres, à l’achat d’une maison. Ils s’installèrent, pour commencer, dans un local offert, préparé et aménagé par sainte Chantal.
2. Nous omettons ici quarante lignes de l’original surchargées de ratures. Il est profondément regrettable, répétons-le, qu’on ait pris tant de soin pour nous cacher ce qu’un saint écrivait à une sainte.
est l’affermissement des lieux particuliers où elle sera établie, moyennant l aide de Dieu, que je vous prie de lui demander à cet effet ; et, pour le regard du bien, que Monsieur le commandeur m’a fait l’honneur de me dire que, s’il vend de son bien, qu’il nous baillera le fonds de la rente qu’il nous a donnée, et que nous en emploierons en fonds d’héritage en vos quartiers autant qu’il faudra pour l’entretien de ces deux missionnaires et d’un frère ; et que, cela étant, s’il plaît à Notre-Seigneur de donner sa bénédiction à ce bon œuvre, il ne manquera point faute d’hommes, ni faute d’argent. Monsieur le commandeur semble n’en vouloir point demeurer à ce nombre-là 3. Le saint nom de Dieu en soit béni !
Je vous ai dit quantité de choses à l’avantage de cette petite compagnie 4. Certes, ma chère Mère, cela me fait peur ; c’est pourquoi je vous supplie d’en beaucoup diminuer et de ne point dire cela à personne. La trop grande réputation nuit beaucoup et fait d’ordinaire, par un juste jugement de Dieu, que les effets ne répondent point à l’attente, soit pource que l’on tombe en élation d’esprit ou pource que le public réfère aux hommes ce qui n’est dû qu’à Dieu seul. C’est pourquoi je supplie derechef très humblement votre charité de ne point souffrir en votre esprit les pensées que ce que M. le commandeur vous dit de nous vous pourraient donner et moins encore d’en parler à personne. Hélas ! ma digne Mère, si vous saviez notre ignorance et le peu de vertu que nous avons, vous auriez grand’pitié de nous ! Vous le verrez néanmoins, en effet, par ces deux que nous enver-
3. Le 26 février 1640, il faisait une nouvelle donation pour permettre d’élever à quatre le nombre des prêtres et à deux celui des frères. (Cf. Arch. Nat. S 6716.)
4. Saint Vincent croit avoir dit trop de bien de sa Compagnie dans sa lettre du 14 juillet. Il s’efforce ici de la rabaisser pour se punir d’en avoir parlé avec trop de complaisance.
rons 5 ; et c’est ce qui me console, pource que vous prierez Dieu pour nous avec plus de compassion de notre misère ; et pource que je vous dis ceci les larmes aux yeux, en la vue de la vérité de ce que je vous dis et des abominations de ma pauvre âme, je vous supplie, ma chère Mère, d’offrir à Dieu la confusion que j’en ai et la confession que je vous en fais en la présence de sa divine Majesté, et de me pardonner si j’abuse de votre patience en vous disant ainsi mes pauvres sentiments, qui suis à ma très digne et très unique mère, en l’amour de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère, ma très digne Mère, votre très humble et très obéissant serviteur.
Vincent Depaul prêtre de la Mission.
Ma digne Mère, M. le commandeur a désiré que je vous envoie un mémoire du petit ameublement qu’il nous faut et que sa charité nous doit fournir.
Suscription : A ma Révérende Mère de Chantal, fondatrice de l’Ordre de la Visitation et supérieure du monastère d’Annecy, à Annecy.
[Août ou septembre 1639 * 1.]
La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !
Je viens de voir Madame Goussault, qui n’est pas grièvement, mais dangereusement malade ; et elle le recon-