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CHAPITRE IV

QUELQUES MOTS DE l'hOMME ET DU PEINTRE

En Fromentin, la renommée de l'écrivain surpasse (le beaucoup celle du peintre ; elle est encore appelée à grandir. On ne saurait définir incidemment un talent si complexe, si robuste et si délicat. L'étude en a, d'ailleurs, été plusieurs fois tentée avec bonheur. Elle sera, quelque jour, reprise et poussée à fond. Je ne parlerai donc ici, très brièvement, que de l'artiste et de l'homme privé.

Parvenu à la maturité de son talent et au point culminant de sa carrière de peintre, Eugène Fromentin exerçait, une quinzaine d'années avant sa mort, une action sensible sur le mouvement artistique de son temps.

A dater de son premier Salon, en 1847, il n'avait cessé (le s'adonner à une recherche attentive des procédés d'exécution. D'ainié(> en année, on le voit s'élever définitivement de l'étude au tableau, simplifier et élargir son art, toujours nerveux et original, souple cl spirituel. Ses Arabes continuent, selon le mol d'un critique de l'époque,- « à avoir do l'esprit jusque dans le moindre pli de leur burnous ». Mais, sans abandonner 1(^ paysage, l'ail islo accorde dorénavant au geste d'abord, puis à la figure, une place qu'il leur avait jusque-là refusée.

Du reste, il écarte de plus en plus résolument de sa palette les éclatants feux d'artifice et les tons rutilants dont la crudité enchante habituellement les orientalistes. Il s'attache, au contraire, à rendre les nuances les plus subtiles du gris et du violet, à exprimer, plutôt que la couleur, la lumière diffuse et l'harmonie générale du paysage. On a pu, dans cette période de son évolution, le définir un « harmoniste » et un « luminariste ».

Le coloris chaud, puissant, mais un peu sec, le procédé rigide et lourd, la pâte opaque qu'on a critiqués dans sa première manière cèdent alors à une peinture plus diaphane et plus légère. Le pinceau brosse souvent une sorte de lavis à l'huile, comme celui dont avait coutume d'user Eugène Delacroix, et qui, parfois jugé insuffisant, permet des transparences et des mirages d'une rare séduction. « Un peu poussé par nous, notent les Concourt dans leur Journal, il dit ne comprendre la peinture qu'avec une grisaille recouverte de matières colorantes, de glacis. C'est, du reste, son procédé. » Il dessine d'abord très fortement, sertit même son esquisse à l'encre de Chine, puis, sur ces solides contours, il peint par une série de « jus », suivant la méthode flamande.

C'est vers 1860 qu'Eugène Fromentin adopte cette dernière manière, toute de finesse et d'élégance. Les qualités d'enveloppe de Corot, vers lequel monte de plus en plus son admiration raisonnée, ce sens naïf et profond de la nature, cette tonalité poétique de demiteinte, l'attirent de jour en jour davantage. Cabat, qui demeure son point de départ, Marilhat, le révélateur de l'Orient, dont le style et la sensibiHté sont proches parents des siens, Decamps qu'il goûtait au début de sa carrière, Eugène Delacroix, toujours tenu par lui en très haute estime, Diaz, dont il s'inspira quelquefois,

Gustave Moreau enfin qui, dans une intimité de vingtcinq années, agit d'une façon appréciable sur son esthétique, — tous pâlissent désormais à ses yeux devant le peintre-poète de la Danse des Nymphes : « Il faut que je trouve le temps avant de mourir, disait-il un jour, d'écrire ce que je pense de notre vieux Corot, v II n'a pu qu'esquisser, dans un passage des Maîtres d'autrejois, cette histoire du paysage français aboutissant à l'invention d'un style par un artiste doué de l'esprit de synthèse, et demeuré, à travers la culture des maîtres italiens, admirablement personnel.

Au fur et à mesure qu'Eugène Fromentin acquiert cette manière rapide et brillante des dernières années, Armand du Mesnil en voit clairement les dang(?rs. Il ne cesse de conseiller à son ami de donner plus de ressort à sa peinture. Il l'engage à choisir son sujet avec soin et à déterminer son effet, de façon à l'imposer à l'œil et à la mémoire. Cette ardeur à progresser dans l'art de peindre ne mènerait-elle pas insensiblement à se coi\ tenter du métier pur et simple? Elle entraîne déjà le peintre dans des transformations incessantes qui déroutent le public et risquent de lasser les meilleurs juges. Sans doute, depuis les critiques amicales qu'il s'attirait en 1854 de la part du môme du Mesnil, Fromentin a afllrmé sa ])ersonnalité ; il accorde moins à la fantaisie. Mais il niancpie encore de suite dans les idées : w Digère tes im[)ressions, conclut l'ami clairvoyant. Uêve un peu à tes sujets tout en rêvant tes tons : tu arriveras à cojnposer au lieu d'improviser. Fais pour tes tableaux ce que lu as fail pour ta prose : apprends à les retourner sept fois. Fais en sorte que la couleur ne soit pas tout rintéret, et, si tu ne mets pas une idée, ju(^ls une impression ou une curiosité. »

A partir de 1866 ou 1868, Fromentin est en possession

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de tous ses moyens. La nature, scrutée de près, reste la base de son œuvre ; mais cette matière première, lentement élaborée, est parvenue à la ductilité requise pour se laisser pétrir en belle forme. Si les impressions algériennes semblent, de par l'afTaiblissement des souvenirs, infiniment moins vives que dans les premiers tableaux, la technique est sensiblement supérieure. Les insuffisances s'atténuent. Le dessin acquiert une précision qui lui manquait. Le peintre jette sur sa toile avec une prédilection croissante ce cheval arabe frémissant et distingué qui lui appartient en propre et dont la reproduction constitue une des plus belles strophes de son épopée orientale. L'adresse de la main égale l'acuité de l'observation. La composition est louée unanimement par les critiques. Un frémissement de sincérité continue de courir au bout du pinceau, évoquant avec le charme d'un rêve de poète la forme, le mouvement et la vie. Sans cesser de particulariser, l'artiste aborde d'un vigoureux eiïort la synthèse qui fait les œuvres de premier ordre. Il vise plus haut que l'orientalisme. A travers le moment, le lieu et le sujet, il veut atteindre au type et peindre l'éternel. S s Centaures, de quelque façon qu'on les apprécie, marquent dans cette voie une étape décisive. Le Berger kabyle, le Pays de la soif, la Chasse au héron, la Fantasia, les Femmes fellahs au bord du Nil attestent le succès définitif de la tentative.

Dans cette dernière partie de sa vie, le talent indis- •cuté d'Eugène Fromentin, sa notoriété, les sympathies qu'il éveillait dans le monde des arts, le firent élire chaque année l'un des premiers dans les jurys de peinture des expositions. Il fut même pendant quelque temps, après 1870, l'un des vice-présidents du jury (1).

(1) Sur le rôle de Fromentin dans Icî jurys, voyez notamment M. Louis GoNSE, ouvr. cit., p. 30, et Jules Breton, Un Peintre paysan, p. 287.

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Il jouissait parmi ses collègues d'une grande autorité. II voyait juste et de haut. Il jugeait avec une entière indépendance : « Au jury de l'école des Beaux- Arts, un jour, raconte Gigoux dans ses Causeries sur les artistes de mon temps, nous venions de passer deux ou trois heures à examiner les académies afin de décerner les médailles aux élèves. Nous avions tous terminé nos classements quand Fromentin arriva. Il prit tout de suite l'une des figures laissées presque à la queue et l'apporta en tête à la première place. Elle fut classée définitivement la deuxième ou la troisième. »

Un autre de ses collègues, Jules Breton, déclare que personne ne souffrait plus que Fromentin de la médiocrité des œuvres envoyées aux Salons. Il en avait le malaise presque physique : « Il secouait la tête, se frappait le front, talonnait le plancher en poussant des « Ah ! ah !... » Il disait : « Nous sommes forcés d'entrer « dans la peau de tout le monde pour être justes : c'est « affreux ! Nous ne nous figurons pas combien ça fait « descendre notre niveau. 11 nous faudra six semaines « pour rentrer dans notre peau ! » Ces scrupules d'impartialité le poussaient parfois à des indulgences qui surprenaient chez un liomme doué d'un pareil sens artistique. »

L'influence d'Eugène Fromentin s'exerçait encore par l'enseignement qu'il aimait donner aux jeunes peint n^s de son entourage. Mer\eiHeusement doué à cet éi2:ar(l, il transmettait ainsi les idées élaborées en conimun dans ses causeries avec Gustave Moreau. l']l piMil-être l'auteur des Prétcmlants de PénHope soulïril-il parfois de voir les éhh'es de son ami s'inspirer de sa teclini(|iie, ainsi mise à U^ir porlée. « Sa })arok\ ses, conseils, ses encouragements, autant (jue son exemple, écrit de Fromentin M. Louis Gonse, ont agi vivement sur un groupe

d'artistes jeunes et intelligents qu'il avait pris sous son patronage. Très bon et très indulgent dans les relations d'intimité, il savait en même temps être très persuasif, et il est incontestable qu'il a dirigé les débuts d'une petite école de tendances relevées qu'il a conduite et soutenue dans la voie du succès. MM. Henry Lévy, ïlumbert, Cormon, Thirion, Huguet et quelques autres encore lui doivent beaucoup. » M. Gervex fut aussi parmi ces libres élèves.

Philippe Burty, dans la République française du 26 septembre 1876, confirme ce témoignage : « Il était en passe de ramener à l'étude technique de la haute peinture et à la reprise d'un sentiment tout français les jeunes artistes qui sentent combien est négatif l'enseignement des « trois ateliers » à l'Ecole et qui s'arrêtent devant les outrances des intransigeants. » ,

De quelle nature était cet enseignement d'Eugène Fromentin? Quelle en fut la portée?

Sentant lui-même l'insuffisance de ses études premières, Fromentin attachait un grand prix à la correction du dessin, mais il le voulait vivant. Quant à la couleur, les Concourt notent dans leur Journal qu'il en parlait « avec une voix presque religieuse ».

Son coup d'œil était d'une sûreté rare, surprenante la vivacité de sa main : « Il mettait fiévreusement un ton ici, et là un autre ton, écrit Ignotus dans le Figaro du 8 septembre 1876 ; et la clarté allait de l'un à l'autre, comme pendant la nuit une lumière qui va de fenêtre en fenêtre. Le tableau s'illuminait, l'horizon qu'il avait vu reparaissait, les chevaux marchaient, les femmes regardaient, les étoffes brillaient et les croupes reluisaient. »

Il excellait, d'ailleurs, dans la cuisine d'un tableau. Il saisissait la palette qu'on lui tendait, et, en quelques

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touches, faisait jaillir du chaos la composition que le peintre avait à peine entrevue. On conte même — mais que n'inventerait pas la maligne camaraderie d'atelier? — que sa verve et son habileté su (Tirent à fabriquer des prix de Rome qui, plus tard, devenus pensionnaires de la Villa Médicis, ne donnèrent pas ce qu'en la présence du maître ils avaient promis...

Et cependant, personne mieux que lui ne s'entendit à révéler à un élève sa personnalité encore enveloppée dans les bandelettes de l'École. Comme Gustave Moreau, il était, au premier chef, un éveilleur d'idées, un excitateur d'âme.

Aussi tous ceux que le peintre de l'Orient soutint et dirigea lui demeurèrent-ils profondément dévoués. M. Ferdinand Ilumbert s'en fait gluiro, et on a vu par la belle lettre de 1871 quel était l'intérêt des directions qu'il recevait du maître dont il fut l'élève préféré. M. Cormon, dem.euré si indépendant, se réclame de lui.

M. Thirion se souvenait encore avec émotion, dans les dernières années de sa vie, que lorsquil consultait Eugène Fromentin sur les difficultés qu'il rencontrait à mettre de l'unité dans ses tableaux, il s'ensuivait toujours de précieux conseils et une conversation instructive sur l'art de peindre. Fromentin tentait, par exemple, de faire comprendre le clair-obscur, l'arabesque, ou de préciser la qualité des tons : il faut les combiner, disaitil, de façon à ne laisser voir du tableau que ses parties essentielles, les seules qui doivent délinir le sujet et véritablement intéresser. Il expliquait p()ur([uoi le centre d'un tableau sourd devra être entouré de lumière v\ comment, si le sujet principal est éclairé, on devra, autant que possible, élargir cette lumière, tout en la reliant à l'arabesque, de façon que Vœ'i\ du spectateur

suive, sans que son esprit s'en préoccupe, le parcours que l'artiste a voulu déterminer dans son œuvre. Et d'idée en idée, d'avis en avis, l'élève puisait dans cette causerie suggestive à la fois une orientation et un stimulant de haut prix.

Ce que Fromentin surtout enseignait, par la parole et par l'exemple, c'étaient l'amour patient de la nature, l'admiration pour les maîtres et la recherche du style.

Henry Lévy, frappé au cœur par la disparition de celui dont il avait été un des disciples les plus chers, écrivait dans son journal intime, au moment même où il apprenait cette mort, une poge émouvante que sa famille a consenti à nous communiquer :

« 28 août 1876. — Fromentin est mort hier, à neuf heures du matin, à la Rochelle. La nouvelle m'en est parvenue aujourd'hui. C'est une perte grave pour l'Ecole, irréparable pour ceux qui le connaissaient et qu'il dirigeait, guidait dans l'art et dans la vie. Je n'en pouvais intellectuellement faire une plus grande. C'est à lui que je dois la situation que j'ai acquise depuis le jour où son enseignement a succédé pour moi aux leçons de l'Ecole.

« Il prenait des élèves et en faisait des artistes. Véritable nature de maître : élévation de l'esprit, droiture du cœur, abondance des connaissances, savoir profond, réfléchi et senti de toutes les choses du métier. Une ardeur communicative qui allumait la flamme et une bonté qui vous rendait meilleur. Toujours d'une conversation avec lui on sortait plus peintre et plus homme. Un maître paternel.

« C'est un vide immense qui s'est fait pour nous tous. Que de choses il nous a apprises ! Combien il nous en

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aurait appris oncore ! Il s'est couché en pleine flamme. Où irons-nous maintenant dans ces moments d'inquiétude, de découragement, de défaillance, alors qu'un instinct sûr guidait nos pas vers la maison de la place Pigalle? Toujours nous en revenions rassurés, réconfortés, guéris ou en voie de guérison. Tout est fini, la voix est éteinte, l'œil si clairvoyant fermé à jamais, glacée la main qui nous recevait à la porte do la maison. Cher maître et ami bien-aimé !

« Faites de belles choses ! v — ce furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche.

« 1865-1876. — Tout le chemin que j'ai parcouru en ces onze années, tous les progrès que j'ai faits, c'est à lui, c'est à sa direction que je les dois. Quel horizon il m'ouvrit, surtout à partir de 1871, quand il s'occupa do moi avec plus d'ardeur et de tendresse à propos de cette flérodiade qui a marqué une décisive évolution dans ma carrière et dans mes idées! Bien souvent, depuis ce moment, j'eus l'intention de noter ses conseils, de transcrire ses paroles, et je regrette amèrement d»^ ne l'avoir point fail.

« Il m'enseigna aloi'S jour par joui' la plus belle, la plus méthodique manière de conduire un tableau depuis l'ébauche jusqu'à la touche dernière : enseignement inappréciable, instrument qui se prête à tout, facilitt^ le travail et la si difTicilo réalisation d(^s idées ; méthode de sagesse savante qui ne fait rien perdre de l'indépendance de l'esprit et le sert en le ménageant, en lui épargnant la fatigue et l'effort.

« Vrai maître, le seul que j'ait^ l'encontré digne de ce nom... )*

Tel fut le peintre, tel fut \c giiid»' d" la jeunesse artiste.

L'homme privé n'était pas moins séduisant. . A travers les souvenirs de ceux qui l'ont connu, c'està-dire aimé, Eugène Fromentin apparaît petit de taille, maigre, nerveux, de complexion délicate, ayant conservé de ses courses en Algérie je ne sais quoi dans l'aspect et dans les attitudes d'un chef arabe des grandes tentes. 11 avait le front proéminent, entièrement chauve, plutôt aigu que large, le nez mince et légèrement recourbé. « Sa barbe, clair plantée, laissait voir un peu la peau, comme dans certains vieux portraits vénitiens. )) D'une tenue toujours correcte et soignée, il se montrait dans l'ensemble de sa personne souverainement distingué d'allures. C'était une nature aristocratique. Il frappait dès le premier abord par l'ardeur d'intelligence et de vie qu'on surprenait sur son visage. L'^s Goncourt parlent du « joli étonnement de son œil circonflexe ». Les yeux formaient, en effet, l'inoubliable beauté de cette physionomie. Larges, noirs, expressifs, tantôt d'une douceur de velours, — des yeux de gazelle, — tantôt pleins de feu, dardant un regard net et perçant, ils attiraient, ils subjuguaient. La voix, musicale, avait de souples caresses et de vibrantes sonorités.

Expansif seulement avec les g?ns qu'il aimait, car il redoutait de se livrer, habituellement silencieux, d'une politesse un peu hautaine et distante, Fromentin sortait par moments de cette apparente froideur pour se jeter dans la conversation avec une vivacité inattendue. C'étaient alors, jaillissant sous la cendre, des gerbes de flamme. La verve imagée et mordante, la fantaisie de son improvisation, toujours nourrie d'idées, faisaient de ces causeries un régal pour ses auditeurs. Nul ne les a oubliées de ceux qu'il réunissait dans son grand atelier de la place Pigalle.

Le cadre était choisi à souhait. L'élégante sévérité de rameublement, l'ordre et la tenue qui y régnaienl, l'absence presque complète de tableaux et d'études du maître, en faisaient, plutôt que le cabinet de travail d'un peintre, un véritable salon.

Dans le monde, qu'il fréquentait volontiers lorsqu'il en avait le loisir, Eugène Fromentin était encore le britlant causeur, éloquent par éclairs, « plus soucieux des indications d'ensemble que des détails de premier plan », fertile en théories esthétiques, et en aperçus ingénieux. On ne se fût jamais lassé de l'écouter.

Du reste, il aimait passionnément son chez soi, la vie de famille et de foyer que remplissait un labeur acharné. Malgré les courts voyages qu'il entreprit, il demeurait d'esprit sédentaire, afTamé de repos autant qu'il était enfiévré de création artistique. Une vie intérieure toujours intense ouvrait au fond de lui de vastes solitudes dont l'accès était interdit aux profanes.

Fromentin ne fut pas seulement un esprit délicat et pénétrant, il se révèle à nous, à travers sa correspondance et la trame de sa vie, comme une âme droite, et un cœur chaud. Une sensibilité vibrant au moindri^ souille fut le ressort caché de sa nature. Malgré sa réserve, parfois déroutante, personne n'eut à un jilus haut degré que lui ce charme indéfinissable qui, sur le passage^ d'un homme, ouvre les mains tendues, épanouit h's sourires, conquiert les bonnes volontés. Très serviabh% il était, d'ailleurs, tout désintéressement, tout franchisa. Son caractère, indépendant, lier, un jxmi ombrageux, valait son talent.

ArdtMit et sensible, Fartisti^ avait à lullrr conli'f les angoiss(»s d(» la [)n)duetîon ((ui» sa sauté débiliMion moins que son extrême modestie rendaienl parfois int()léi'al)l('>. Dans ces crises de déeouragiMuent ((ue miMitionntMil si

souvent ses lettres, au cours de renfantement douloureux de ses œuvres, dont il détruisit un grand nombre, il lui arrivait parfois, s'il faut en croire la légende, de se rouler sur le plancher de l'atelier en pleurant à chaudes larmes. Les choses ne lui apparaissaient plus alors, malgré sa mémoire merveilleuse, que confuses, décolorées, sans perspective et sans relief. Il se relevait d'un bond pour déchirer le papier ou pour crever la toile. Mais la raison, l'ambition d'atteindre aux sommets de son art, le réconfort que lui apportaient ses amis et ses proches, lui rendaient peu à peu la claire vision de l'idéal et le courage de monter jusqu'à lui.

Bref, avec l'intellectuel, avec le tendre, l'imaginatif et le voluptueux, vivait en Fromentin un maître d'ardeur et de volonté. Et cette complexité foncière se résolvait à la surface visible en un équilibre de vigueur et de mesure, de richesse et d'unité.

Le jugement qu'en dernière analyse il convient de porter sur l'homme, le peintre et l'écrivain peut se ramasser en une courte formule : beaucoup de distinction dans les manières et dans l'esprit, un œil et une mémoire comme on en rencontre peu, une intelligence vive, équilibrée, de toute portée, l'élévation et la fermeté du caractère, une sensibilité et un goût exquis, une exemplaire probité dans le travail, autant d'énergie que de souplesse dans la recherche inquiète de la perfection.

Indulgent aux autres, sévère pour lui-même, Eugène Fromentin porta haut son art, parce qu'à travers l'humaine fragilité il crut apercevoir, spiritualiste impénitent, un reflet d'essence divine et qu'il aima passionnément l'éternelle Beauté.

Il est des maîtres plus puissants, — il y en eut peu de mieux organisés. Et quel autre que lui, mort en pleine

maturité, sut mettre au jour, en môme temps qu'une œuvre écrite et peinte doublement originale, la plus belle de toutes les productions qu'il soit donné à l'homme de créer ; une vie noble, harmonieuse et féconde ?

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