A M. ANGE
Perse, Tauris, ce 26 juin 1839.
Mon cher ami, un témoignage d'une affection aussi pure et aussi fidèle que la vôtre, à la distance qui nous sépare, est pour moi une bien douce consolation. J'ai été profondément touché de ces sentiments, que le temps n'a pu effacer; et, lorsque la Providence nous réunira, je tâcherai de m'en rendre et plus reconnaissant et plus digne. J'ai applaudi à cette force de caractère qui ne se dément point en vous et qui conduit à un but désigné , à travers tous les obstacles, quelque rebutants et multipliés qu'ils soient. C'est le seul moyen de faire quelque chose en ce monde; car, si la volonté flotte indécise à tous les caprices, la vie s'écoule inutile et insupportable à elle-même.
Mais qui peut soutenir notre faiblesse , sinon la conscience de travailler pour le bien des hommes et pour la gloire de Dieu? Combien à plaindre serait celui qui se rechercherait en quelque chose et qui espérerait trouver sa récompense, soit dans la richesse, soit dans les honneurs, ou dans ce qu'on appelle la gloire! Il prouverait d'abord qu'il ne conçoit pas la grandeur et le prix de la vérité qu'il veut propager, puisqu'il lui trouverait ici-bas quelque chose d'égal en valeur; puis il ne tarderait pas à reconnaître son illusion , en sentant le vide et l'insuffisance de son bonheur imaginaire. Que si, au contraire, dans notre sphère étroite et suivant nos efforts , nous cherchons à étendre et à hâter la venue du règne universel de la foi et de l'amour sur la
terre , quoi qu'il arrive , notre conscience restera satisfaite. Si nous ne voyons pas le succès, n'importe, d'autres le verront après nous et en goûteront les joies célestes.
Mon cher ami, je trouve qu'il est infiniment utile et instructif de quitter un peu notre Europe civilisée et de venir dans ces pays, jadis si florissants, que toutes les passions, honorées et encouragées par une religion fausse, ont ravalés au dernier degré de misère et de barbarie. C'est un sujet de méditation continuelle que l'étude des causes qui ont préparé ces malheurs; et c'est une tentation douce au cœur d'espérer et de vouloir remédier à ces maux. Là , nous trouvons dispersés des chrétiens qui sont nos frères , et dont toutes les disgrâces ont pour unique cause l'abandon de l'unité de l'Eglise. Ils sont fatigués de leurs erreurs et de leur isolement, et ils entrevoient que leur délivrance est dans le retour à la société sainte et universelle, dont nous sommes les très-humbles enfants. En effet , c'est par cette voie que leur viendra l'instruction , éteinte chez eux depuis des siècles, aussi bien que le désir de l'ordre et le sentiment de leur propre dignité , si profondément dégradé par l'esclavage. J'emploie donc tous mes moyens et tout mon temps à pénétrer maintenant dans la vie, les usages, l'histoire et l'état religieux de ces populations diverses , afin de travailler ensuite plus efficacement à leur réhabilitation ; et j'ose croire qu'il résultera de mes efforts quelque chose, non pas seulement de scientifique, ce qui ne vaudrait pas la peine d'être acheté par tant de sacrifices, mais encore de social et de religieux.
On porte un jugement d'autant plus juste sur la France et l'Europe , qu'on se trouve mieux placé à distance , et qu'on les voit mieux, comme un tableau, dans leur véri-
table jour. C'est ainsi que, du point de vue où je me trouve, on peut apprécier tous les avantages de ces pays sur ceux de l'Orient. Là, quelle vie, quelle énergie, quelle conscience de sa force et de la gloire de ses destinées! Ici, quelle mort, quel silence, quel découragement, quel pressentiment de la fin de l'ordre actuel des choses ! Là , la foi chrétienne ouvrant l'infini du bien et du vrai à ses enfants; ici , l'islamisme étouffant, dans les liens étroits de sa loi et de son dogme , l'intelligence , l'activité et la vie même de ces peuples.
Cher ami, depuis un certain nombre d'années, mes études me portaient vers l'Orient. Aujourd'hui que je m'y suis enfoncé, j'éprouve un charme indicible à observer ce qui m'entoure et à étudier ce que la tolérance musulmane rend le plus abordable. Sans doute, il me vient souvent des regrets de la France et de toutes les personnes chères que j'y ai laissées ; mais je triomphe de la nature , en pensant que je travaillerai ici avec plus de fruit au but qui occupait autrefois nos communs efforts. Pour moi , il est toujours le même , et je ne trouve point ici ces passions politiques qui aigrissent, enveniment et arrêtent tout dans notre malheureuse société. La situation des affaires, autant que je puis juger de loin , me montre qu'on est toujours fort préoccupé de soi et de sa personne , et fort peu des choses, et qu'on néglige, dans d'interminables disputes parlementaires, le bien général, au lieu de songer aux améliorations réelles. Pour moi , je veux mieux sanctifier mes efforts. Chaque jour je reste plus convaincu qu'il n'y a de régénération possible que par la religion , surtout ici , où elle se lie à tous les actes de la vie. Chaque jour il est aussi plus évident pour moi que la foi catholique est la II. 21
seule qui puisse réunir toutes les communions dissidentes , pour en faire un seul troupeau, avec ces autres peuples encore assis dans l'ombre de la mort. Comme elle paraît belle , puissante et sainte , quand on la compare avec la foi de toutes les autres nations! Aussi les catholiques sont-ils partout à la tête de la civilisation et les seuls préparés à cette grande union que nous désirons si ardemment. Enfin , cher ami , je crois qu'en cherchant à faire progresser les autres il faut progresser soi-même, et donner l'exemple de la pratique morale et intellectuelle. Sous ce double rapport, j'ai encore beaucoup à faire. Adieu ! L'espace me manque ; je ne vous donne point de détails locaux. Les lettres que j'ai écrites à ce sujet pourront vous les apprendre , si vous avez la patience de les lire. Croyez-moi à jamais étroitement uni à vous. J'ai écrit dernièrement au cher M. F. ; assurez-le bien de mon filial attachement , et ne m'oubliez pas auprès de votre respectable famille, d'Elie, de vos frères et de nos amis communs. Adieu I nous nous retrouverons un jour, je l'espère.
Votre ami et frère.
A EUGENE ***
Tauris, le 2 juillet 1839.
Cher Eugène ,
Je suis toujours à Tauris, où la chaleur commence à se faire vivement sentir; mais, comme il règne constamment une brise fraîche de l'est, elle n'est point énervante, comme à Paris,
Ma santé est toujours très-bonne; et, comme je vis partagé entre l'étude et mes élèves , je travaille même plus qu'à Paris. Chaque jour, j'amasse des documents précieux. Dans mes heures de loisir, je me distrais, en écrivant mon voyage, que je commence ab ovo. Je t'envoie aujourd'hui le premier extrait; bientôt tu en recevras d'autres, s'il se trouve des occasions.
Assure ces messieurs du conseil de la Propagation de la foi , qu'ils peuvent désormais me considérer comme leur humble et indigne membre , dévoué jusqu'à la mort.
J'espère ouvrir un vaste champ à leurs bonnes œuvres. Tous ces pauvres chrétiens, à qui je parle de cette institution, pleurent de joie, en songeant qu'ils ont chez nous des frères qui veulent les consoler. Si je retourne en France, mon premier soin sera de travailler, selon mes faibles moyens, à étendre l'œuvre et à en faire comprendre toute la nécessité. Ce que je sais et ce que je vois de la Société biblique et américaine me démontre toute l'opportunité de cette sainte association , qui combat le protestantisme avec ses propres armes. Le zèle et la charité des catholiques seront-ils donc vaincus par la demi -foi des réformés? L'Institution de la Propagation de la foi est d'autant plus utile en ce moment à la cause du catholicisme qu'il paraît que Rome est dans la gêne, sous le rapport financier. Du moins, elle ne fait plus parvenir les quelques pensions qu'elle envoyait de ces côtés : abandon qui produit le plus mauvais effet sur les fidèles, et surtout sur les dissidents. Ceux-ci en rient, en triomphant; ceux-là attendent, tout découragés. J'ai encore appris hier, à ce sujet, qu'à Ispahan, où nous avions, sous Louis XIV, deux couvents florissants, le seul prêtre catholique qui y réside, ne rece\ant rien, est
dans la plus grande détresse. L'église tombe en ruines; il ne peut nourrir ses pauvres; il lui faut toute sa vertu apostolique pour tenir dans une pareille position. Pendant ce temps, les ministres américains touchent leurs gros appointements; ils organisent ici une imprimerie, et font bâtir des maisons. Si je fais ma tournée patriarcale , j'aurai encore probablement bien d'autres misères à révéler, nouvelle preuve de la nécessité de tourner un peu les regards sur ces contrées.
Comme je pense souvent à toi , cher Eugène , à Léon, à ma famille et à toutes les personnes qui me sont chères! Dans mes instants de solitude, je suis avec vous, je vous vois, je vous entends, je m'unis à vos prières. Ecris-moi, et dis si tu as reçu toutes mes lettres depuis mars , avril , mai et juin.
Adieu! Tout à toi.
A EUGENE ***
Tauris, ce 30 juillet 1839.
Cher Eugène,
Juge de mon désappointement. Le courrier vient d'arriver, et point encore de réponse de MM. les Lazaristes. Ma position est vraiment désolante. De jeunes Persans , persuadés du prochain établissement d'une école (ce que j'étais en droit de leur promettre), se sont décidés à se livrer à l'étude, qui peut leur ouvrir une nouvelle carrière. Ils ont abandonné , les uns un métier, les autres une position , afin de se consacrer exclusivement à l'œuvre. Aujourd'hui,
si elle n'est pas continuée, que penseront-ils de nous? Que penseront-ils de notre religion? Je me trouve donc enchaîné indéfiniment à cette entreprise, à laquelle je ne comptais me donner que jusqu'au retour de M. Scafi et des professeurs. Je pensais pouvoir alors continuer le cours de mon voyage, et surtout accompagner le patriarche chez les Chaldéens. Aujourd'hui je ne sais ce que je ferai : c'est la Providence qui en décidera, d'après le contenu des lettres que j'attends.
Cher ami , quant à ce qui regarde l'état de mes finances, j'ai reçu, comme je te l'ai dit, la nouvelle que je pouvais tirer jusqu'à 8,000 fr. sur ces messieurs. Ce supplément m'était très-nécessaire ; car la manière économique de vivre dont je te parlais dans le commencement ne peut être continuée, quand on veut faire quelque bien. Depuis cet instant, mes dépenses ont toujours été croissant, bien que je ne jette pas, comme on dit, l'argent par les fenêtres. Devant rester neuf mois et réunir toutes sortes de personnes dans ma maison , j'ai dû m'acheter une espèce d'ameublement et une infinité de petites choses indispensables, ce qui a vite monté à la somme de 1,200 francs. Ensuite, en Orient, à mesure que les relations s'étendent, la dépense augmente aussi, parce que, suivant les anciens préceptes de l'hospitalité, vous devez avoir une espèce de table ouverte pour ceux qui vous font l'honneur de vous visiter. En outre , tous les pauvres catholiques chaldéens qui passent par Tauris viennent sans façon s'installer chez moi , comme chez un patron; et il est trop juste de les recevoir. Si je suis laissé seul , il me faudra faire encore quelques autres dépenses que tu approuveras, lorsque tu
en connaîtras l'effet et la destination. En tout cas, j'espère avoir de quoi marcher encore un an ; et ce serait bien mal à moi de m'inquiéter pour un avenir plus reculé.
Nous voici déjà à la fin de juillet. Je compte prendre mes vacances, en allant dans les villages catholiques du pays d'Ourmi , que tu dois connaître , si tu as reçu mes différents articles. Là, j'achèverai de me perfectionner dans la connaissance du chaldéen , et je commencerai l'étude du curde. J'ai toujours abondamment de quoi m'occuper : ce n'est pas là ce qui m'inquiète.
Continue toujours à m'écrire. Les lettres que ces messieurs enverront à Tauris me parviendront là où je serai, d'après les instructions que je laisserai ici.
Je lis les Débats , à deux mois et demi de date; mais n'importe, cette lecture a toujours du charme pour celui qui vit loin de la patrie. Je viens d'apprendre par cette voie la nouvelle de l'émeute du mois de mai, tout aussi folle et tout aussi sanglante que les autres. Quand est-ce qu'ils se corrigeront?
Tu m'annonçais par ta lettre, remise à M. Scafi , que tu m'écrirais longuement, quinze jours après; as-tu rempli ta promesse? Je l'espère. Puisse cette lettre m'arriver bientôt ! Elle me consolera. Les effets que tu as eu la bonté de lui confier ne me sont pas encore parvenus. Il me faut encore attendre près de deux semaines. Vois comme les correspondances sont peu suivies.
Adieu, cher et fidèle ami; fais-toi l'interprète de tous mes sentiments d'amour, d'attachement et d'amitié, pour mon frère, ma sœur et nos communs amis, qui travaillent pour le succès de notre cause commune. Continue -moi
toujours le secours de tes prières; moi, de mon côté, je rie t'oublie pas. Mes instants de récréation consistent surtout à vous aller trouver par la pensée.
Adieu! Tout à toi.
A EUGÈNE ***
Khosrova1, ce 19 août 1839.
Cher Eugène ,
J'ai quitté Tauris, pour aller passer mes deux mois de vacances au village catholique chaldéen de Khosrova, que tu dois connaître, si tu as reçu mes lettres sur la Chaldée. C'est un lieu délicieux , sur la frontière du Curdistan. Il est planté de jardins fleuris et abonde en fruits délicats; des sources nombreuses y tempèrent les ardeurs des solstices. Je suis retiré là , avec mes domestiques , au milieu de cette population qui m'aime déjà comme un véritable frère, et qui espère quelque chose de mes efforts. Son espoir ne sera pas trompé, si Dieu ne me juge point indigne de travailler à l'extension de sa sainte Église en Orient. Mon école va toujours à Tauris; j'y ai laissé un substitut persan, assez habile pour être le moniteur des autres. Ici , je veux en établir une autre, ainsi qu'au pays d'Ourmi, parmi les nestoriens, où elle serait on ne peut plus nécessaire. Ces entreprises affaiblissent beaucoup mes ressources; mais j'espère dans la Providence ; et bien qu'on m'ait laissé seul, je veux poursuivre une œuvre qu'il serait trop tard d'entreprendre ensuite, à cause du redoublement d'intrigues
1 Village catholique chaldéen , à trois journées de Tauris,
chez les ministres protestants , mes rivaux , que j'éprouve un doux plaisir à combattre.
Je parle chaldéen, je lis des manuscrits chaldéensetje m'inquiète de tout ce qui concerne ce pays. J'écris, je me promène et je monte mes deux chevaux , que j'ai achetés 500 fr. environ, et dont l'un, curdo-arabe, est si joli que, dans le temps de mes vanités, j'aurais aimé à traverser au grand trot sur lui l'avenue des Champs-Elysées; l'autre, turcoman-persan, peut faire douze lieues de suite; il est haut comme un éléphant.
Il est très-probable que j'accompagnerai Monseigneur deKhosrova, devenu patriarche, dans sa tournée diocésaine de Bagdad et du Diarbekre. Nous nous mettrons en route, au milieu d'octobre, à travers les Curdes , les Arabes , etc. Dieu doit nous protéger. Quel bonheur pour moi de voir les éléments épars de cette Église orthodoxe , qui réunira, j'espère, tous les dissidents de l'Asie Mineure et de l'ancienne Assyrie! Alors commenceront mes courses. Ma santé est toujours excellente-, et, lorsque je suis sur mes chevaux , avec mes armes et mes longues moustaches , j'ai l'air au moins d'un lieutenant de lanciers ou de dragons , etc. Adieu ! Prie pour moi ; embrasse mon frère ; donne de mes nouvelles à ma sœur et à mes amis, et croismoi pour la vie ton tout fidèle
A EUGENE ***
Tauris, 17 novembre 1839.
Cher Eugène,
Voici bien longtemps que je n'ai pu t'écrire à tête reposée i et il y a beaucoup plus de temps encore que je n'ai reçu de tes lettres, si vivement attendues et reçues toujours avec tant de joie. A la distance qui nous sépare , nous dépendons de mille moyens intermédiaires , par lesquels notre correspondance est retardée et peutêtre empêchée. Je n'ai rien reçu de toi et de la France , depuis le mois d'avril, si ce n'est la caisse confiée à M. Scafi. Elle est arrivée fort à propos. Je te remercie d'abord des chauds et excellents habits que ta prévoyance fraternelle y a adjoints; ici, mieux qu'ailleurs , on en sent le prix , puisqu'on ne pourrait se les procurer. Les pistolets sont élégants et travaillés avec soin ; merci encore pour ce cadeau. Je viens aux livres , auxquels ces objets étaient mêlés. Privé depuis si longtemps de tout ouvrage écrit en notre langue , avec quelle avidité je suis tombé sur ces volumes ! Je les ai feuilletés , dévorés , médités. Ceux qui m'ont fait le plus de plaisir sont ceux composés par les personnes que je connais , pour la défense de la cause sainte qui seule mérite nos efforts sur cette terre. J'ai pleuré de joie, en lisant les belles pages de M. Lacordaire sur l'ordre admirable qu'il ressuscite et qui nous
enverra plus tard des apôtres en ces contrées. Dans sa lettre sur le saint-siége , le dogme de l'unité de l'Église est exposé avec une profondeur et une netteté dignes d'un grand écrivain. Le Livre des peuples et des rois est une production destinée à opérer beaucoup de bien ; et , si la forme en certains endroits n'est pas entièrement méthodique, il révèle un haut talent, donc nous avons droit d'attendre de belles choses. Les vues de mon frère sur l'enseignement de la jeunesse sont justes, exposées avec mérite et dignes d'être méditées par les jeunes gens. J'aime et j'admire le travail d'Ozanam sur Dante; et les préfaces de M. St.-Chéron sont un résumé consolant du retour qui s'opère dans les jugements de la science sur la mission du chef de l'Eglise. J'oublie mes livres chaldéens et persans, pour me frotter à ces idées, que je retrouve toutes en moi ; et , me rencontrant ainsi avec ces écrivains divers, à mille lieues de distance, je savoure intérieurement toute la douceur de l'esprit d'unité. En effet , cher ami , unis dans la foi et l'espérance par la charité, nous sommes assurés que nos cœurs battent du même mouvement, et que nos intelligences s'éveillent pour saisir les mêmes vérités. Voilà le bonheur d'appartenir à une société réellement une; nos âmes se réunissent, l'espace sépare seulement leur enveloppe.
Les trois mois que j'ai passés dans le pays de Salmas et d'Ourmi, éloigné de quelques journées de Tauris, ont été mes vacances. Je t'ai adressé de là deux lettres concises, dans lesquelles je t'annonçais mon intention de partir avec levêque, aujourd'hui patriarche, afin de visiter avec lui son grand diocèse , qui s'étend jusqu'à Bagdad. Tout était disposé pour ce nouveau voyage, lorsque j'ai
appris que Sa Majesté le Roi des Rois m'envoyait un acte nouveau d'approbation de mon école, et qu'elle désirait de ma part une prolongation de séjour. Je me trouvai alors en proie à une lutte intérieure, combattu que j'étais par le désir de voir le reste de la Chaldée et par la crainte de ruine de mon école, si je partais. Dans ma décision, j'ai suivi le parti, prescrit par la sagesse, de sacrifier mon plaisir et mon intérêt au bien général. Je passerai donc encore une année à Tauris , pour y continuer l'œuvre, espérant enfin, durant cet intervalle, être rejoint parles missionnaires. Tu me diras ce que tu penses de ma campagne d'Ourmi , expression qui ne te paraîtra peut-être pas impropre, lorsque tu auras lu la lettre ci -jointe, que j'envoie à l'Association de la propagation de la foi. Les catholiques que j'ai visités et encouragés m'ont paru avoir besoiu d'écoles, pour combattre l'influence de celles fondées par les Américains. J'en ai établi trois chez eux. De retour à Tauris , j'ai été consolé par la visite de trois voyageurs français, M. Texier et ses compagnons, avec lesquels je suis resté une huitaine, et surtout par la nouvelle importante de l'arrivée prochaine de notre ambassade. C'est évidemment la Providence qui l'envoie en Perse; il en résultera un bien incalculable pour l'extension de l'unité en ces contrées. J'attends avec impatience ces illustres compatriotes, auxquels mon expérience locale d'une année sera peut-être de quelque utilité. Sans doute, mon ancien maître, M. Alexis Desgranges, qu'on dit être attaché à la mission , m'apportera de tes nouvelles ; et désormais nos communications seront agréablement facilitées.
Très- cher ami, ma foi dans la bonté de la Providence ne saurait faillir ; néanmoins, vivants parmi les hommes ?.
nous ne devons jamais mépriser les conseils de l'humaine sagesse. Voici deux ans et demi environ que j'ai quitté la France; et, lorsque je conçus le projet de mon voyage , j'en avais fixé l'étendue à trois années. Je ne me serais point trompé dans mon calcul, si j'avais poursuivi droit ma route; sans doute, je serais actuellement près du terme. Mais tu sais quelledirection une main supérieure a donnée à mes pas, et comment elle ma retenu ici. Comme je ne doute point d'avoir obéi à son action toute-puissante , je ne puis regretter ce que j'ai fait; et, bien que l'impatience naturelle à l'homme le pousse toujours en avant, je ne m'afflige point d'avoir été arrêté par les projets que tu connais. A la vérité , l'heure de notre réunion sera retardée ; mais ce n'est pas nous que nous devons rechercher : après le bien général, vienne le nôtre. Toutefois, il est une considération qui parfois me traverse l'esprit, et me causerait des inquiétudes si je ne la repoussais comme une défiance de la bonté qui n'a cessé de m'assister : je veux parler de mes moyens de voyage , question fort prosaïque, et qu'il faut cependant débattre avec toi, juge plus compétent en ces matières. Le bien coûte beaucoup en ces pays pauvres et désolés, où tout pas et toute démarche s'évalue définitivement en espèces. Le séjour des Anglais et le système propagandiste des missionnaires américains ont rendu très-difficile la position d'un Européen qui veut se tenir convenablement et attaquer leur fâcheux prosélytisme. Joins à cela les incertitudes où je me suis trouvé, arrêtant plusieurs fois mon départ et revenant toujours. J'ai été entraîné ainsi à une infinité de faux frais, qui m'eussent aigri, si j'avais tenu à l'argent. D'un autre côté, l'école m'a occasionné beaucoup de dépenses, obligé que
j'ai été d'assister quelques élèves, remarquables par leurs dispositions et leur bonne volonté, et de disposer le local d'une manière convenable. Ensuite , lorsque j'ai été à Salmas , je me suis vu nécessité à faire des aumônes urgentes. Les usages de ces pays ne sont point à comparer aux nôtres. Ici, par exemple, on s'invite sans façon à venir manger à votre table. C'est ainsi que , pendant mon séjour en Chaldée, j'ai eu l'honneur de nourrir le clergé chaldéen , et les notables de l'endroit , sans compter les parasites, plus nombreux qu'ailleurs. Quand mon duel avec les protestants a commencé, c'a été bien autre chose. En Perse, on ne fait rien sans disposer les grands par quelques petits cadeaux. Pour combattre des adversaires fort libéraux sous ce rapport, j'ai dû nécessairement me montrer généreux ; en outre, tous sont pauvres; et, en établissant trois ou quatre écoles, j'ai été obligé de payer les maîtres pour une année environ. Ce n'est point pour eux une affaire d'argent, comme pour les nestoriens, vendus aux Américains; toutefois, il leur faut le nécessaire; car, lorsqu'ils enseignent, ils renoncent au travail qui les soutient. 11 y a peut-être eu témérité de ma part à me lancer ainsi en avant, sans être assuré d'être soutenu? Mais il s'agissait de l'honneur et de l'extension de notre foi : je n'ai pas balancé une minute. Que si je suis abandonné, du moins j'aurai fait tout ce qui était en mon pouvoir. J'espère toujours que les missionnaires viendront , dans le courant de la prochaine année, continuer l'œuvre, et que l'Association de la propagation de la foi prendra sous son patronage une entreprise qui n'est au fond que la sienne. J'ai reçu , ces jours derniers , la lettre que M. le prési-
dent m'a fait l'honneur de m'écrire. Je lui réponds, en envoyant la lettre ci-jointe, destinée au journal de l'Association. Je lui recommande vivement nos catholiques. Unis ta voix à la mienne, et tâche d'intéresser à notre œuvre le bon M. Ozanam, dont tu m'as envoyé le beau travail sur Dante. La nouvelle d'un don de 6,000 fr. fait au patriarche a produit le meilleur effet, même sur les nestoriens, qui voient que les chefs catholiques sont encore mieux traités par l'Eglise d'Occident que les leurs parles missionnaires de Boston.
Tout laïque que je suis, je crois pouvoir rendre ici quelques services à l'Eglise. 11 est des choses plus simples et plus faciles pour ceux qui n'ont pas le caractère sacerdotal. Ainsi je te dirai que mon combat de trois semaines, livré, dans la plaine d'Ourmi, en présence des musulmans, aux nestoriens, ligués avec les Anglais , ne se serait peutêtre pas terminé aussi heureusement, s'il avait été soutenu par un missionnaire , tenu à une certaine réserve. Moi , au contraire, avec mon espèce de costume militaire, je chevauchais, comme un dragon, l'épée au côté, me disant l'homme du gouvernement persan , ce à quoi m'autorisait la fondation de mon école à Tauris. Toutes les portes s'ouvraient devant moi ; les plus hauts personnages avaient même peur de me déplaire; les généraux et les chefs de l'armée me recherchaient; et les pauvres nestoriens, qui se voyaient attaqués dans le cœur de leur église, ne pouvaient, pour se défendre, avoir recours à l'autorité musulmane. Je paraissais homme du monde aux musulmans, et en-dessous je faisais, je te l'assure, force théologie ;je poussais des arguments qui circulent à présent dans le paysv et
qui exigeront des prolestants de nouveaux labeurs apostoliques. Ils ont perdu tout le terrain qu'ils croyaient avoir gagné en cinq ans dans la Turquie. Près des Arméniens et des Grecs plus défiants, ce caractère séculier est aussi avantageux. J'userai des mêmes moyens, pour effectuer mon voyage de Chaldée , si Dieu le permet, et pour pénétrer dans le centre des montagnes , où sont ces tribus dont j'ai parlé dans un Mémoire précédent.
Me voilà de nouveau , et pour une année sans doute, à Tauris.Mon retour a été une fête véritable pour mes élèves, qui me témoignent autant d'attachement que de considération. J'ai recommencé incontinent mon cours; et ils travaillent avec une ardeur qui sera constante, si le gouvernement de Perse s'intéresse à cette entreprise toute nationale.
J'ai appris, à mon arrivée seulement, comme je te l'ai dit, qu'un ambassadeur était envoyé ici. C'est la nouvelle la plus importante du royaume ; tout le monde s'en réjouit et en espère les plus grands avantages; en effet, si les maîtres et les instructeurs amenés par Hussein-khan sont des gens droits et capables; si , d'un autre côté, les engagements contractés envers eux sont scrupuleusement observés, d'heureuses innovations auront lieu. Je vais me trouver naturellement chargé du rôle de cicérone près de ces messieurs, attendu que je suis l'unique Français établi depuis quelque temps dans le royaume. Je suis très- impatient de connaître M. l'ambassadeur et sa brillante escorte. Fasse le ciel qu'il se trouve parmi eux des âmes comprenant les choses spirituelles et la sainte et honorable mission réservée ici à l'influence française, si elle se déclare
franchement protectrice des catholiques et de tous les chrétiens. J'oserai parler de ces choses à M. l'ambassadeur, et j'aurai des preuves de leur justesse à citer. J'espère que la congrégation des Lazaristes se décidera enfin à fonder son établissement sous des auspices aussi favorables ; en sorte que les choses s'arrangeront au moment où elles me semblaient le plus désespérées.
Adieu , prie pour moi chaque jour, et que la présence de Dieu dans la prière soit notre rendez-vous.