DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Téhéran, capitale de la Perse, ce 9 mars 1840.
Monsieur le Ministre \
En apprenant par un bienfait votre élévation au ministère, j'ai reconnu l'homme d'Etat généreux, toujours prêt à favoriser les lettres , même en dehors de la France. Je regrette que la distance et la lenteur des communications rendent tardive et difficile l'expression de mes sentiments. Qui sait même si jamais elle vous parviendra? Exilé et inconnu, je dois à\ l'intervention d'amis respectables une faveur que vous avez bien voulu faire partager, il y a quelques jours, à mon frère.
Toutefois cette grâce ne s'adresse point seulement à un jeune homme désireux de servir la cause de la science , mais encore à l'œuvre sociale qu'il a entreprise : car il ne se propose rien moins que d'initier à la connaissance de notre langue et aux lumières de la civilisation la jeunesse, naturellement intelligente, de cet ancien royaume de Perse, dont les souvenirs historiques ont excité la première admiration de notre enfance. Cette tâche, qui paraîtra peutêtre présomptueuse , a son excuse dans la pureté d'intention et le dévouement qui me l'ont fait embrasser. Les difficultés qui s'opposent à sa réussite sont grandes, et peuvent se réduire à deux principales. D'une part, l'opposition du clergé mahométan , craignant pour sa foi les heu-
1 M. villemain.
reuses conséquences de l'instruction; et de l'autre, l'appauvrissement graduel de ce royaume, privé aujourd'hui de toute loi et de toute administration. Le maître doit donc partager avec ses élèves ce qu'il sait et ce qu'il possède. C'est pourquoi, Monsieur le Ministre, votre munificence aura encore ici le mérite d'une aumône.
Depuis une année, je cherche à utiliser le loisir de mes études, en essayant d'organiser un commencement d'instruction publique pour la jeunesse persane. Mes faibles efforts ont été favorisés du ciel , au delà de mes espérances. C'est ainsi que, au moment où je quittais Tauris, pour accompagner à Ispahan l'ambassade française , j'ai eu la consolation de voir accourir à mon secours deux jeunes Français, qui ont pu continuer l'entreprise. La bonne volonté des élèves a été singulièrement encouragée par le firman que m'envoie Sa Majesté le roi de Perse , et dont je vous donne ici la traduction.
« Que le très-glorieux et très-puissant prince, Quahra- « man Mirza , notre frère , gouverneur de la province de « l'Aderbidjan , lumière de nos yeux et favori des étoiles, « sache que, par l'effet des sollicitudes de l'esprit bience veillant et sanctifié de notre Majesté Auguste, il a été « décidé : que l'honorable M. Eugène Bore , d'un savoir et « d'une capacité reconnue , et l'une des colonnes de l'Église « du Messie , ayant fait connaître aux ministres du royaume « victorieux qu'il était venu dans la terre d'Orient pour y «propager l'instruction, et que, dans ce but, il s'était « fixé à Tauris , sur sa demande d'enseigner à la jeunesse « persane la langue française et de l'instruire dans les « sciences de l'histoire, de la géographie, de la philoso-
« phic, de la physique, de la géométrie et de la médecine* a sans exiger aucune rétribution du sublime empire, « nous ordonnons à notre très-puissant frère que , attendu ce les avantages de toute sorte résultants de l'éducation de « la jeunesse et de l'acquisition de ces sciences, on accorde « respect, protection et encouragement à l'honorable susce dit M. Eugène Bore ; et que , tant qu'il s'occupera de « cette noble tâche , personne ne s'oppose en rien à notre « auguste volonté, devenue loi.
«Que notre frère mette tous ses soins et ses efforts à son « accomplissement.
« Donné en notre palais, le 15 de Rébi, « l'an de l'hégire 1455.»
Cet ordre royal nous remplit d'espoir, et si, de son côté, le ministre de France jette un regard favorable sur cette école naissante, il fera un acte glorieux pour notre nation, en secourant efficacement un peuple, trop faible pour se relever par ses seuls efforts
En suivant la mission française jusqu'à Ispahan, nous profiterons de notre séjour dans cette ancienne capitale du royaume, pour y fonder une seconde école. La position est d'autant plus favorable que cette cité a été constamment le centre des lumières et de l'instruction publique en Perse. Par la même occasion , nous voudrions rétablir à Djulfa, faubourg chrétien, qui avoisine Ispahan , l'une des maisons des missionnaires catholiques, qui, voici environ un siècle, en faisaient l'ornement principal. Le succès de ce projet serait aussi utile à la propagation de l'orthodoxie en ces contrées qu'à celle de la civilisation et de la science.
Pardon, monsieur le Ministre, si j'ose vous entretenir de ces détails, au milieu de vos graves occupations. Peutêtre nelesjugerez-vous pas indignes de votre intérêt, et serez-vous convaincu que je cherche, autant qu'il est en moi, à mériter quelque peu la continuation de votre bienveillante faveur. Daignez agréer l'hommage de ma reconnaissance et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Ministre ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Eugène Bore.