INTRODUCTION XXXIX
montre sœur Elisabeth, navrée parce que le vieux Guillaume n'a pas voulu manger sa soupe, et sœur Joséphine, toute honteuse de se montrer un peu salie parles remèdes qu'elle vient de préparer. C'est une claire vision de jardin monastique qui est certainement revenue la visiter pendant les soirées un peu monotones de Castres et de Gaïx (1).
... Mais trêve à ces hypothèses ! si Coraly n'ignora point de semblables chagrins, du moins ne vieillitelle pas en leur compagnie, et elle précéda Eugénie de Guérin de quelques mois seulement dans la tombe.
Certes, à côté de sa silhouette, auprès des Reliquiœ qu'elle nous a laissées et que j'ai feuilletées, il n'\ a pas l'ombre fraternelle et douloureuse de Maurice, le drame de la Chesnaie, le culte respectueux d'un Barbey d'Aurevilly, l'enthousiasme lyrique d'un Lamartine; allons plus loin, s'il y a parenté entre les deux âmes de Corah ei d'Eugénie, c'est très profondément, dans cette intimité qui ne se découvre que pendant une retraite, au pied de l'autel; plus nous montons i\ la surface, et plus nous sommes obligés de noter des différences.
11 nous semble cependant que ces papiers, malheureusement incomplets, ne sont point sans quelque
(1) Lettre a Elise de Havnaud, 15 juin 1S2G.
XL CORALY DE GAIX
intérêt psychologique, puisqu'on peut y découvrir presque à chaque page l'âme « infiniment aimable, bonne et naïve » qu'avait découverte Eugénie.
Mais, à notre avis, ce qui l'emporte sur la révélation sincère de cette âme pour laquelle tous les éléments indispensables ne sont plus entre nos mains, c'est l'évocation du cadre où s'épanouit Coraly de Gaïx, dans les calmes et fécondes années de la Restauration. Grâce à ces Souvenirs de mon Jeune Age, à ces lettres tout intimes, nous voyons apparaître devant nous un fragment de notre vie provinciale d'il y a cent ans, avant les chemins de fer, les automobiles et les aréoplanes ; heureux temps de simplicité, de bonhomie, où, quoi qu'on en dise, nobles et paysans vivaient fort rapprochés, parlaient la même langue, étaient animés des mêmes sentiments, semblaient, en dépit des bouleversements révolutionnaires, avoir repris tout naturellement l'ordinaire train de vie d'avant la Révolution. Sans y songer, Coraly de Gaïx nous livre le secret de ces magnifiques réserves provinciales, grâce auxquelles la France a si longtemps vécu et qui menacent maintenant de lui manquer, le secret de ces vies innombrables qui acceptaient humblement et noblement de servir, de tenir leur place dans l'organisme français, d'accomplir sans fracas tout leur devoir, — et qui, malgré tout, mieux que dans l'effrayante bousculade de l'arrivisme d'aujourd'hui, savaient y découvrir leur bonheur.