VII. — Un mot malencontreux
Je n'ai jamais trouvé de cœur plus tendre ni plus candide. A la gravité de l'apôtre, il joignait la simplicité de l'enfant. Il poussait même si loin cette aimable vertu, que nous en étions quelquefois dans des étonnements incroyables. Le monde ne saura jamais comprendre tout ce qu'il y a de saint et de sublime dans cette naïveté charmante ; moi-même, quelquefois j'en riais avec mesamies.
Un jour qu'il avait été faire une course pour voir une superbe grotte et que je le croyais bien loin de nous, Elise et Mathilde étaient avec moi dans ma petite chambre dont la porte était toute grande ouverte à cause de la chaleur ; nous causions avec abandon et le chapitre du Père arriva sur le tapis :
— Sa simplicité est si grande, disait l'une, qu'on a peine à la comprendre.
— Il n'en inspire que plus de confiance, disait l'autre. Alors, prenant la parole d'un ton élevé :
— Concevez-vous, leur dis-je, qu'avec un air si bêteT on ait autant d'esprit ? Tenez, voyez son allure.
Et, un bonnet de travers, prenant un air bien niais que j'exagérais à plaisir, je leur jouai une espèce de scène dont elles riaient de bon cœur, quand, tout à coup, de la
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chambre voisine qui est celle du bon Père, nous entendîmes une espèce de toux qui semblait nous dire : « Ne parlez pas si haut, je suis là ». Ah ! ma chère ! quel coup de foudre ! nous en perdîmes la parole et la respiration.
Lorsque nous eûmes retrouvé l'une et l'autre, ce furent des lamentations infinies :
« Que nous sommes étourdies, nous disions-nous tout bas ; oh ! sûrement, il nous aura entendues ! — Ces cloisons sont perfides ! — Et puis, nous parlions si haut ! — Mais aussi, nous nous croyions si seules ! — Oh. comme il va être fâché ! — Bah ! c'est un saint, il en rira et voilà tout. — Oui, mais, si saint que l'on soit, ces choses-là ne font pas plaisir. — Moi, je n'oserai plus lui rien dire. — Et moi, donc, qui étais l'orateur! — Allons, calmonsnous ; peut-être n'a-t-il rien entendu ». Sur ces entrefaites, la cloche du dîner sonna ; il fallut bien descendre et affronter la présence du Père qui devait bien rire, sous cape, de notre embarras.
J'entamai deux ou trois sujets de conversation (pu personne ne soutenait, j'avalais de travers, mes amies ne mangeaient pas ; ce dîner nie parut éternel. En sortant de table, on proposa une promenade ; le Père se récusa, disant qu'il avait autre chose à faire. Mais Lion de Bonne, beau-frère de mes amies, qui était avec nondepuis quelques jours, le décida à nous accompagner.
Nous débutâmes par le grand chemin dont La poussière
nous aveuglait : « Mais pourquoi, dis-je alors, ne pas
descendre dans ce joli pré? Le gazon en est si vert, la promenade y sera charmante ». L'on ne tut pas de mon
avis ; cependant je n'en tins pas compte et je sautai dan-
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la prairie, suivie bientôt de mes amies et de toute la troupe.
— Concevez-vous cet entêtement ? dit en riant M. de Bonne, en s'adressant au Père ; quand les femmes ont quelque chose en tête, il faut absolument subir leur volonté.
— Oh ! répondit celui-ci sans se déconcerter, c'est que Mlle Coraly aime beaucoup Vherbelte (l'air bête).
À ces mots, pour le coup, nous perdîmes contenance. M. de Bonne et sa femme, qui savaient notre aventure, ne pouvaient s'empêcher de rire. Enfin, pendant une minute, ce fut un feu roulant de charmantes malices qui augmentaient notre embarras ; et chacun s'amusait de notre air coupable. Ce fut la seule vengeance que tira de nous le bon Père, mais elle a porté juste, car je m'en souviendrai longtemps.