A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, 6 décembre 1833.
11 est bien vrai, mon cher ami, que les haines cléricales, «chauffées encore par les passions pohtiques, sont implacables. Ceux qui me poursuivent savent parfaitement que je suis en règle, et au delà, sous le rapport rehgieux ; mais il leur faut un voile pour dérober aux yeux des simples les motifs réels de la persécution sous laquelle ils veulent m'écraser. Il y a aussi, au fond de tout cela, une influence secrète, mais puissante, de la diplomatie qui s'efforce de me réduire, — vous savez dans quels intérêts, — au silence et à l'inaction. Or il peut venir, et bientôt, des circonstances où ma conscience me commanderait déparier et d'agir, car j'ai des devoirs envers mon pays, <et je ne les déserterai point ; j'ai donc dû me réserver la liberté
delcs remplir au besoin. Voilà le motif delà clause qui termine ma dernière lettre au Pape, et qui n'est d'ailleurs que l'énoncé de l'un des points les plus constants de la tradition chrétienne. Et que deviendrait la Religion chrétienne, si les hommes venaient à se persuader qu'il n'existe pour les catholiques aucun ordre d'action libre, et qu'en tout ils doivent être sous la dépendance absolue du prêtre ? Ceux qui poussent vers cette conclusion ne savent guère ce qu'ils font ; — ou, s'ils le savent, ils sont, en vérité, bien coupables.
J'ai bien regretté, mon ami, que mon arrivée à Paris ait coïncidé si malheureusement avec votre départ. Je veux espérer que quelques affaires ou d'autres circonstances vous y ramèneront après l'hiver. Si vous y étiez maintenant, vous pourriez observer de près l'entière dissolution du parti royaliste : jamais on ne vit d'anarchie semblable. Les voyageurs de Prague en sont revenus furieux. « Cela est, disent-ils, bien au-dessous de la petite cour de Saint-Germain. On ne sait qui est roi, et qui ne l'est pas. La duchesse de Berri a changé sa prison de Blaye contre la prison un peu plus déguisée de Gratz. » D'un autre côté, les « gens de province » se plaignent des « gens de Paris, » et déclarent qu'ils sont décidés à rompre avec eux, pour ne plus s'occuper que de leurs intérêts locaux, comme propriétaires. La Gazette, la Quotidienne, le Rénovateur, en guerre permanente sur tous les points, augmentent encore les anxiétés et le dégoût de ceux qu'ils ont la prétention de conduire. Voilà un léger échantillon de ce que nous avons ici sous les yeux. En vérité, c'est une chose curieuse, lorsqu'on est, comme moi, simple spectateur. Au moins ne dira-t-on pas que nos prévisions ne se sont pas réahsées. Dieu veuille que ces hommes, parmi lesquels il. y en a tant de réellement honorables, profitent au moins de l'expérience !
Veuillez remercier pour moiM'"^ de Goriolis de ses bontés, et lui présenter mes hommages. Vous savez, mon ami, combien votre amitié m'est douce et bonne, et combien la mienne vous est acquise à jamais.