A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, 22 août 1835.
Je vous félicite, mon cher ami, d'être sorti pour quelque temps de cet antre fangeux que se parlagent la sottise, l'égoïsme, la bassesse et la lâche férocité; car voilà le Paris de l'année 1855, et je n'augure rien de mieux pour l'année 1856. Du reste, c'est plaisir de voir combien les gouvernements sont habiles à se perdre ; ils ressemblent à de grands criminels que la Providence aurait condamnés à s'exécuter euxmêmes : « La presse nous embarrasse, détruisons la presse; « — le jury, même choisi par nos préfets, n'est pas assez do- « cile, faisons du jury une vraie moquerie; — certains hommes « nous inquiètent et nous gênent, fourrons-les en prison, et, « s'ils y parlent encore, mettons-les au secret : ni papier, ni (( plume, ni encre, ni conversation avec qui que ce soit. »
Rare et sublime effort d'une Imaginative Qui ne le cède en rien à nulle autre qui vive!
lisent surpassé M. de Polignac ; mais au moins celui-ci se trompait avec sincérité et en honnête homme; il a mené loyalement son maître à Prague; les autres, infâmes parmi les infâmes, mèneront le leur, Dieu sait où ! La route me paraît fort en pente.
Une chose devrait frapper les légitimistes, c'est que Louis- Plîihppe a désormais rendu toute monarchie impossible; ils peuvent s'affliger de cela, mais y rien changer, ils ne le sauraient, ni eux, ni personne.
Qui eût pensé que l'Espagne, toute livrée, disait-on, à l'influence monacale, tournerait précisément sa colère contre les moines, et se mettrait à les chasser comme des bêtes fauves sur toute la surface de la péninsule - ? On ne sait jamais ce
' Lettres supprimées • — A M. de Potter. La Chênaie, i" août 4835.
— A M'"^ la baronne Champy. La Chênaie, 3 août 1835.
— A M. de Vitrolles. Même date,
— Le soulèvement des provinces occidentales de l'Espagne en faveur de don Carlos détermina à Madrid un mouvement d'opinion révolutionnaire favorable
qui dort au fond du cœur des peuples. Et l'Angleterre, et l'Allemagne, et l'Italie, et la Russie même, minée d'un bout à l'autre par les sociétés secrètes, qu'en adviendra-t-il? Ce sera, certes, un beau remue-ménage, lorsque ces nations échevelées, palpitantes, embrasseront tous les rois dans le cercle immense de la ronde révolutionnaire! Je ne me presserai pas de publier quoi que ce soit en ce moment : il y aurait trop peu d'utilité. D'ailleurs, le procès dont j'écris l'histoire ^ n'est pas terminé encore, et je ne veux pas tronquer mon travail. Nos contrées sont désolées par une sécheresse dont il n'existait, de mémoire d'homme, aucun exemple; on ne manquera sûrement pas d'en accuser la comète^; le ministère devrait la traduire devant la Cour des Pairs; elle serait tout aussi compétente pour la juger que pour juger les prévenus d'avril^ et le procès serait plus populaire.
Tout à vous de cœur, mon cher ami.
à la constitution de 1812. Saragosse en ressentit le contre-coup. Il y eut le 5 juillet, dans cette ville, une émeute à la suite de laquelle périrent quelques moines, et quelques couvents furent brûlés. Les urbanos (la milice urbaine) demandèrent la suppression de ces établissements qu'ils avaient défendus sans beaucoup de zèle. A Reus, le "22 juillet, on brûla deux couvents, et vingt-sept relif^ieux périrent sous leurs ruines embrasées. A Barcelone, le 25,. mêmes excès, imités ensuite à Martorell, à Sabadii, à Murcie, à Cordoue, à Caspé. Le 29 juillet, le ministère Toreno fit rendre un décret royal dont l'efiet devait être de supprimer immédiatement neuf cents maisons religieuses, la moitié de leur nombre total. Ce décret venait trop tard. Il n'empêcha pas de nouveaux désordres, notamment à Valence, à Saragosse, à Tarragone, Mataro, RipoU, etc., dans la première quinzaine d'août. Madrid fut mis, le 16, en état de siège, à la suite d'une émeute comprimée avec peine. Le 21, Cadix s'insurgeait, puis Malaga, Cordoue, Séville et l'Andalousie entière. Le ministère essaya de se reconstituer pour faire face à l'orage ; mais les juntes partout se formaient, s'unissaient; leur organisation se concentrait, se régularisait. M. de Toreno avait appelé à son aide, comptant se servir de lui comme d'un instrument docile, Mendizabal, le progressiste le plus hardi que l'Espagne eût encore vu surgir. Arrivé à Madrid le 6 septembre, Mendizabal refusa d'accepter le programme de son collègue et de se mettre en hostilité avec les juntes. Toreno dut alors céder la place à ce rival redoutable.
* Le Procès d'avril. L'arrêt de la Cour des Pairs, relativement aux accusés contumaces de la catégorie de Lyon, ne fut rendu que le 17 août 1855. Lamennais ne le connaissait peut-être pas encore Peut-être aussi projetaiton de renouveler la lutte judiciaire, au moyen de quelque exception de droit.
* La comète de Halley, dont on s'occupait fort en 1855. Elle avait été vue à Rome les 5 et 6 août! Elle le fut à Paris le 22 et le 25.
La Chênaie, le 25 août 1835.
Vous voilà donc encore en voyage? dois-je m'en réjouir, ou m'en inquiéter ! Je suis bien aise de vous savoir hors de cette fournaise de Florence pendant les chaleurs dévorantes de l'été. Vous aurez traversé de fraîches montagnes, et côtoyé peut-être ce magnifique Danube dont les rives verdoyantes doivent être délicieuses en cette saison. Mais tout n'est pas plaisir dans une si longue promenade ; il y a aussi beaucoup de fatigue, et la fatigue m'effraye pour une santé aussi frêle que la vôtre. Rassurez-moi donc le plus tôt possible; dites-moi que, vous et M. de Senfft, vous avez trouvé un peu de force et de délassement, et quelque satisfaction aussi, dans ce changement de heux et d'existence. Ici, tout périt de sécheresse, l'eau manque partout; on en va chercher, en quelques endroits, à plus d'une heue. L'humide Bretagne est devenue une succursale du Sahara. Jugez de ma douleur, en voyant chaque jour nos arbres jaunir, puis se dépouiller, puis mourir ; j'en avais, l'hiver dernier, planté plus de cinq mille ; je ne sais s'il en réchappera un seul. Le monde politique ne va guère plus réguHérement que le monde physique, à ce qu'il me semble, au moins, dans ma pauvre petite retraite solitaire; mais vous parler de ces sortes d'événements, ce serait, comme disaient les anciens, « porter de l'eau à la fontaine. » Je garderai donc ma gargoulette dont je ferais plus de cas, si, par le temps qu'il fait, j'en pouvais seulement abreuver un insecte. Veuillez remercier pour moi les personnes dont vous me transmettez le souvenir. Lorsque je viens à penser combien il en est quej'ai connues, que j'estime, que j'aime, et que je ne reverrai jamais, cela répand sur mon âme je ne sais quelle tristesse sombre qui ne se dissipe qu'en regardant plus haut.
Adieu; le sort de cette lettre est si incertain, que je ne la prolongerai pas davantage : je l'adresse, selon vos instruc-
lions, au même endroit que les autres. Que Dieu vous protège, et qu'il vous bénisse * !