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A M. LE BARON DE VITROLLES

A la Chênaie, le 17 juillet 1829.

J'attendais avec impatience cette bonne lettre, qui m'afflige cependant par ce que vous me dites de la santé toujours si faible de M""® Amélie, de votre œil qui ne se guérit point, et des difficultés qu'éprouvent vos affaires à Paris. Je ne sais, mais il me semble que nous vivons de plus en plus sous une sorte d'influence maligne qui s'étend partout, pénètre partout, et jusque dans les recoins de notre pauvre vie, pour la flétrir. Dans toutes les crises de la société, à l'approche des grandes catastrophes, il y a toujours eu dans les peuples un sentiment de souffrance inexprimable, et comme un profond gémissement de l'humanité. Vous dire à quel point j'éprouve cela, avec quelle peine et quels efforts je soulève le fardeau de l'avenir, c'est ce qui me serait impossible. Quelque chose d'en haut pèse sur nous comme une vengeance terrible, et quand ma raison ne me montrerait pas une révolution comme inévitable, je croirais encore, sans pouvoir expHquer pourquoi, à des événements tels que le monde n'en a point vus. Vous allez dire que je vous écris dans un accès d'humeur noire, et cela est vrai peut-être; mais ce qui est écrit est écrit.

Les Italiens en sont à peu près où nous en étions il y a cinquante ans : mêmes doctrines qu'alors, même apathie, même imprévoyance. Au fond, c'est la maladie protestante modifiée par le climat, le gouvernement, les mœurs; je l'ai observée dans le Piémont, où elle se propage chaque jour. La guerre constante que font les Papes aux sociétés secrètes prouve à quel point elles se font craindre, et que le pays est miné*.

* ... On parle beaucoup, ici, d'une nouvelle publication du Souverain Pontife contre les sociétés secrètes. Elle déplaît an modérantisme italien, et le voilà déjà classé parmi les « zélanti» qu'on avait surtout voulu éviter en sa personne. Je n'ai pas encore lu cet écrit, auquel on refuse, tant qu'on peut, la publicité. Un inquisiteur de Forli a lancé ce qu'on appelle ici un brûlot. On en a interdit la publication dans les paroisses toscanes dépendantes de l'évêché (le Forli, et on a renouvelé, à ce sujet, les anciennes ordonnances qui in-

Reste à savoir si la défense est un moyen bien efficace pour arrêter le développement; on le croit, puisqu'on le fait; mais je voudrais joindre d'autres remèdes à celui-là. Quant aux Princes qui aujourd'hui s'en vont luttant contre l'autorité pontificale, qui s'imaginent n'être jamais assez en sûreté contre elle, je sais bien ce qui les attend, et où les conduit cette sage politique; ils le sauront aussi, mais il sera trop tard.

Je regrette vivement de n'être pas à Paris pendant le séjour qu'y fera M"^'' de YitroUes; elle y aura probablement le spectacle, peu nouveau, d'un changement dans le ministère; tout le monde dit qu'il ne peut désormais aller longtemps. M. Portahs, à ce qu on assure, s'est fait donner la présidence de la Cour de Cassation. Après lui, qui aurons-nous? on n'y pense même pas : je n'ai jamais vu pareille indifférence. On nommerait M. de Pohgnac, Benjamin Constant, ou Jocko^, cela serait une seule et même chose; seulement, Jocko plairait plus généralement, je crois. La Chambre, à chaque session, descend plus bas dans l'opinion; on ne se fait pas d'idée du mépris qu'elle inspire; les libéraux mêmes en sont honteux; mais Pestime, qui s'éloigne d'elle, ne se rattache à rien, ce qui jette une partie de la nation dans l'indifférence, et l'autre dans le désir vague d'un état qui ressemble le moins possible à ce qui est. Toutes les existences particulières sont ébranlées par la mobilité de la législation et des systèmes administratifs. Personne ne peut compter sur rien. Il en résulte un général et sourd mécontentement, un dégoût profond, une incertitude douloureuse, et aussi comme une sorte d'appauvrissement de

terdisent, sous les peines les plus sévères (l'exil), toutes publications de ce genre, non autorisées par le gouvernement. En tout, on est ici plus gallican qu'en France. On évite depuis longtemps de recevoir un nonce. Le voisinage des États Pontificaux explique l'inquiétude jalouse qui règne ici contre le Saint- Siège. Elle est autant politique que religieuse; et puis les traditions de Léopold l" sont encore vivantes et servent encore de règle; et, ce que j'admire le plus, c'est la facilité avec laquelle tout cela s'accommode avec la plus grande piété, la dévotion la plus exacte, qui régnent à la cour et chez le peuple. — M. de Vitrolles à Lamennais, Florence, 29 juin 1829.

^ Jocko était le nom d'un singe qui, lui-même, était le héros d'un mélodrame très en vogue joué à la Porte Saint-Martin. L'acteur qui représentait Jocko était un acrobate d'une extraordinaire agilité, nommé Mazurier.

la vie publique. Sans les passions qui poussent au désordre, pas un pouls ne battrait en France. Voilà où nous en sommes. Je m'excepte pourtant du nombre, car j'ai encore un cœur pour me réjouir des succès de notre cher Guillaume % pour souffrir de vos peines, mon bon ami, et pour vous aimer avec une tendresse qui ne vieillira jamais. Dites, je vous prie, à madame Amélie combien je suis occupé d'elle, et combien je me recommande à son souvenir et à ses prières. Elle sera sûrement bien aise d'apprendre que, malgré mille difficultés, l'affaire à laquelle elle s'intéresse va bien^.

Le 25 juillet 1829.

Je suis tellement faible de corps, mon bien cher ami, et tellement affaissé par mille chagrins, qu'il me faut faire de grands efforts pour tirer quelque chose, non de mon cœur, qui s'en va toujours naturellement vers vous, mais de ma pauvre tête toute remplie de soucis et de pensées amères. Cependant, je ne veux pas larder à vous répondre sur les communications que vous m'avez faites. Après y avoir réfléchi de mon mieux, voici à quoi mon esprit s'est arrêté.

1° Je ne crois pas convenable de parler à R..., à qui sa position personnelle, d'après ce que je sais positivement et de lui-même, ne permettrait pas d'entrer dans cette affaire, et qui ne pourrait, en aucune façon, aider au succès.

2° On chercherait en vain des capitalistes qui se prêtassent à ce que l'on désire, dans un moment où l'argent est rare, où presque toutes les branches du commerce souffrent, et où il existe une extrême défiance qui offre, par sa nature, quelque chose de hasardeux.

5° Je ne laisse pas, cependant, de trouver votre plan très-bon;

* Guillaume de Vitrolles, qui devait encore, l'année suivante, se faire remarquer au débarquement de l'armée française devant Alger.

* C'est toujours de Ma'estroit qu'il s'agit.

mais ce serait, selon moi, aux créanciers mêmes qu'il faudrait s'adresser, parce qu'ils ont un intérêt visible à l'adopter, qu'ils y trouvent une garantie et des avantages nouveaux, et que, d'un autre côté, ils devront être beaucoup plus faciles sur les conditions. L'arrangement proposé, ou un autre semblable, assure autant que possible le remboursement de leurs créances, compense, par des bénéfices éventuels, les risques qu'on ne peut leur éviter, en même temps qu'il tranquilliserait pleinement la délicatesse du débiteur. Voilà, mon cher ami, mon opinion que je vous soumets.

Dés que je serai un peu plus à moi, je répondrai au bon P. Manara; veuillez, en attendant, lui dire combien je l'aime, et combien sa lettre m'a fait de plaisir. Je suis enchanté de l'élection du P. R. ^ Je crois qu'il fera tout le bien qu'il est possible de faire: c'est tout autant, et plus même, qu'on en peut demander aux hommes.

Je viens de recevoir des notes du P. Sab.; je les ai parcourues rapidement : il me semble que vous les avez on ne peut pas mieux jugées. Il y a aujourd'hui, dans une certaine classe d'hommes, une difficulté effrayante de comprendre les choses les plus simples.

N'êtes-vous pas bien content du livre de l'abbé G ?M. de

Bonald en est ravi, mais je ne jurerais pas qu'il en fût de même partout.

Tout à vous, cher ami, du fond de mon cœur.

Le 2 août 1829. ,

Je reçois la lettre de M. de Senfft, du 25 juillet, et je partage votre joie du départ d'Ost ^. Il trouvera les choses telle-

* Nous pensons qu'il est ici question du Père Roolhan, nommé général des Jésuites, et nous ne serions pas autrement surpris que la lettre confidentielle signée J. R. qu'on a pu lire p. 52 (à la note) fût émanée de cet éminent religieux. Toutefois, ceci n'est qu'une simple conjecture laissée à la sagacité du lecteur.

^ Ostini, nommé Nonce apostolique.

ment brouillées là où il va, qu'il lui sera bien difficile de les brouiller davantage. Pourtant, qui sait? 11 est homme à faire l'impossible. Quant à la nomination du P. Ros ^ et au changement du P. Brz ^, cela montre qu'il existe dans l'Ordre un système de bascule entre les partis qui le divisent : les Provinciaux sont le contre-poids du Général ; l'avenir nous apprendra ce que celui-ci pourra faire : j'ai en lui, personnellement, toute confiance.

Quelqu'un, qui appartient à une des premières familles de Belgique, m'écrit ce qui suit :

« J'ai résisté à la tentalion de vous écrire cet hiver, etc.. « Mais une nouvelle occasion se présente aujourd'hui; le Sou- « verain Pontife, la Congrégation de V Index, viennent de « répondre au gouvernement français comme il le méritait ^ ; « permettez-moi de vous en adresser mes féhcitations bien « sincères: c'est un triomphe pour tous ceux qui partagent vos (( opinions. J'ai, quant à moi, des remercîments particuliers « à vous adresser. Votre ouvrage a rendu le repos à mon es- « prit, la paix même à ma conscience. Catholique plein de foi, (( j'étais hbéral en politique, et cependant presque tous les « catholiques que je voyais faisaient de Vautel et du trône « une cause commune, et je voyais presque toujours l'incré- <( dulité l'apanage du libéraUsme. Cette contradiction a été <( pour moi la source de combats bien pénibles, de vives in- « quiétudes dans mes confessions, et cependant je ne pouvais « me soumettre à ne regarder les peuples que comme de vils « troupeaux livrés légitimement en proie à la houlette imbé- « cile d'un berger, ou au couteau d'un bourreau. Votre livre « a paru, monsieur, et a été pour moi comme une vive lumière « qui a subitement éclairé ce coin obscur où je tâtonnais de- <( puis si longtemps; j'ai vu la vérité; je me suis jeté avide- <( ment sur ce trésor tant désiré ; je m'en suis emparé ; je l'ai « fait mien, et depuis ce temps, papiste, ultramontain, j'ai

* Le père Rosaven, nommé assistant pour la seconde fois. - Le père Brzozowski.

' En refusant de meUre à l'index l'ouvrage de Lamennais, des Pt^&grès de ia Révolution, etc.

u retrouvé le calme et la tranquillité : recevez-en, je vous prie, (( mes remercîments les plus sincères. Votre ouvrage, mon- « sieur, a fait une sensation immense dans ce pays ; trois « contrefaçons en sont épuisées : nos vieilles entrailles fla- « mandes ont tressailli en reconnaissant les principes qui ont « guidé nos pères dans leur si longue résistance au pouvoir. y>

Viennent ensuite des détails sur les affaires de la Religion dans les Pays-Bas. En plusieurs occasions récentes, le Pape a montré une fermeté qui console et encourage les catholiques dans la lutte qu'ils ont à soutenir. Partout successivement chacun prendra sa position naturelle, bien connue désormais. La force des choses produira ce changement, qu'aucune puissance humaine ne saurait empêcher. Mais il reste encore, même en Italie, — et là plus qu'ailleurs peut-être, — une multitude de préjugés qui ne s'éteindront que peu à peu. La Vérité monte comme le soleil; ses progrés sont presque insensibles; on ne la voit pas encore, et elle éclaire déjà. Attendons avec patience, avec espérance, que son disque radieux apparaisse à l'horizon, et dissipe les dernières ombres.

Vous souffrez de la chaleur, et nous ici du froid. Il n'y a guère de jour où je ne sois tenté de faire allumer du feu. Ainsi s'en va notre pauvre vie, toujours boitant entre deux peines. Il y a constamment à se plaindre sur la terre, et c'est folie d'y chercher le repos. J'espère pourtant que vous vous trouverez bien des montagnes de Pignerol. Faites ce qu'aujourd'hui le monde ne peut faire, — respirez!

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