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A LA MEME

Munich, 29 août 1832.

Je ne veux point quitter cette ville, où j'ai passé environ trois semaines, sans me rappeler à votre souvenir et vous renouveler l'expression de mes vœux et de mon inaltérable attachement. Quoi qu'il arrive, et quelle que puisse être, sur divers points, la différence de nos opinions, nos cœurs n'en resteront pas moins unis, non-seulement par les liens de la charité que rien ne doit rompre, mais par tous les sentiments qui ont jeté dans notre vie de trop profondes racines pour qu'ils puissent se flétrir jamais. Ayant acquis la certitude que mes affaires personnelles se termineront par une cession de biens ^, je vais ren-

* Lettre supprimée : A M. de Potter. Rome, l""^ juillet 1832. — Lettre importante, où un voit, entre autres choses, que le projet, formé par quelques-uns, de recommencer à publier V Avenir en Belgique, ne souriait point à Lamennais. « C'est en France, dit-il, que doit rester le centre de notre action. » Six autres billets sans date, adressés à M. de Potter, sont aussi supprimés.

'^ Des débats engagés devant le tribunal de commerce de Paris, au mois d'octobre 1831 (V. la Gazette des Tribunaux des 21 octobre et 1^' décembre), il résulte à peu près ceci : Un M. Mercier, soi-disant cessionnaire, mais en réalité prête-nom de M. delà Bouillerie, ex-intendant général de la liste civile de Charles X, réclame le payement de 175,673 fr., montant d'obligations dont Lamennais est responsable envers M. delà Bouillerie. Les causes de ces obligations sont ainsi déduites en son nom : — M. de Lamennais avait créé plusieurs entreprises de librairie, entre autres une Librairie Classique Élémentaire établie à Paris, rue du Paon. Par acte sous seing privé du 30 juin 1825, il avait vendu à la maison Cor et Larigaudelle trois seizièmes dans la Librairie Classique pour se libérer de plus de 200,000 fr. d'effets de toute nature souscrits ou endossés par lui au proiit de cette maison. — Le 19 mars 1827, M. de Lamennais s'était fait rétrocéder ces mêmes trois seizièmes, à la charge d'acquitter 175,673 fr. restant dus sur les effets dont il vient d'être fait mention. — Pour satisfaire à cet engagement, il avait remis à M. le baron de la Bouillerie, porteur des effets en question, pareille somme de 175,675 fr.. en obligations souscrites par la maison de librairie Belin*

trer en France, aussi pauvre qu'on puisse l'être en ce monde, usé de travaux et de chagrins, mais plein de confiance en Celui qui n'abandonne jamais aucune de ses créatures, et résolu de consacrer le peu qui me reste de forces à la défense de la cause sacrée pour laquelle je combats depuis plus de vingt ans. Je sais d'avance tout ce que je rencontrerai et d'obstacles, et de passions, et de calomnies, et de souffrances; mais c'est à ce

Mandar, Devaux et C°. — Ces obligations n'ayant pas été acquittées à leur échéance, M. Mercier, qui s'en trouve porteur en vertu d'endossements réguliers, en réclame le payement à M. de Lamennais, endosseur des billets Belin-Mandar, et, par conséquent, co-débiteur solidaire des sommes qu'ils représentent; — Il demande que M. de Lamennais, considéré comme commerçant, soit condamné par corps au payement de ces sommes.

L'agréé de M. de Lamennais répond que son client ayant cautionné par pure obligeance M. de Saint-Victor, débiteur de sommes considérables envers la maison Cor et Larigaudelle, ce cautionnement fut donné par voie d'endossement des billets souscrits par M. de Saint-Victor. — Sur ces entrefaites, la maison Cor et Larigaudelle tomba en déconfiture; — M. le baron de la Bouillerie, qui avait commandité cette société sous le nom d'un sieur Raboteau, s'empara du portefeuille social, dans lequel il trouva les billets souscrits par M. de Lamennais. — On se réunit chez M. Berryer. Là, il fut convenu que les billets Saint-Victor seraient annulés et remplacés par d'autres effets, souscrits par MM. Belin-Mandar et Devaux, et endossés par M. de Lamennais, lequel donna sa signature en blanc. — Ce sont les renouvellements qui eurent lieu alors, par suite de cette convention, qu'on représente aujourd'hui. Il ne s'agit donc que d'un cautionnement civil, non d'un acte de commerce.

A ceci l'adversaire réplique : — « M. de Lamennais n'a pas reçu les billets Belin-Mandar en payement de ses ouvrages, mais parce qu'il a vendu à cette maison les trois seizièmes dans la Librairie Classique. Ces effets ont été créés pour solder le prix de vente d'un fonds de commerce. Donc, la juridiction commerciale leur est applicable. »

Nous ne suivrons pas les phases de cette fastidieuse procédure. Il nous suffit d'en avoir indiqué l'origine, et d'avoir ainsi montré par quel concours de circonstances fatales Lamennais se trouvait réduit aux extrémités dont il parle dans la lettre que nous annotons. Ajoutons simplement ceci : M. de la Bouillerie n'était probablement pas, en son nom personnel, dans ces affaires de librairie. 11 est infiniment plus raisonnable de penser qu'il n'y était entré, — par ordre de sdn maître, et vraisemblablement sur les instances de M. de VitroUes, — que pour dégager la position de Lamennais, ruiné par la faillite Saint-Victor, S'il en est ainsi, et si, cédant aux rancunes politiques du [moment, il voulut abuser de sa position de créancier légal pour punir un adversaire incommode et venger Charles X de ce que l'Avenir avait embrassé la cause démocratique, la moralité, la délicatesse de ce procédé seraient peutêtre contestables. En tout cas, il n'aurait rien de chevaleresque, et Charles X se piquait de chevalerie. j

prix que Dieu a mis raccomplissement des plus grands devoirs que nous puissions avoir à remplir ici-bas : ainsi donc, que sa volonté soit faite ! il n'y a pas d'autre voie pour entrer dans son royaume que la voie des tribulations. Vous le savez aussi, et votre croix, quoique d'une autre nature, n'est pas moins pesante. Que notre divin Sauveur vous accorde la grâce de la porter, non-seulement avec résignation, mais avec amour!

J'embrasse tendrement mon cher comte, et je me recommande à ses prières ainsi qu'aux vôtres. Adieu, adieu!.. .

Paris, 15 septembre 1832.

Je vois, mon bon ami, par la lettre que vous m'avez écrite de Bagnères, combien vous êtes loin de vous porter comme je le désirerais. Vous ressemblez en cela, mais en cela seul, à la Société, avec cette différence que je compte sur votre guérison prochaine, et que la Société, avant de guérir, passera par un traitement terriblement sévère; elle commence en ce moment une expérience nouvelle. Les Princes et le Pape ont cru qu'en s'unissant ils arrêteraient le mouvement des peuples et les maintiendraient sous le joug. Grégoire XVI, comme vous l'avez vu, vient de proclamer cette grande alliance S et de condamner par là les catholiques à l'inaction. Ils ne peuvent pas défendre l'Église contre la volonté de son chef : nous nous tairons donc; mais les événements ne parleront que trop, et le monde verra* un beau tapage. Nos travaux, cependant, n'auront pas été perdus; ce sont des germes que la Providence a déposés dans la Société, pour se développer dans un meilleur temps, lorsque d'autres auront accompli les destructions préalablement nécessaires. J'irai probablement me reposer en Bretagne, vers la fin du mois ou le commencement d'octobre. Si, comme je l'espère, vous m'écrivez, mon bon ami, veuillez m' adresser vos lettres rue Saint-Germain des Prés, n° 10 bis. Je ne sais où

* Par son Encyclique, dont il est question plus loin.

prendre M. de Vitrolles; voilà un temps infini que je n'ai entendu parler de lui*. Nous avons encore un peu de choléra; toutefois ce fléau paraît ici sur son déclin. Il n'en est pas ainsi de la misère; elle est extrême, et la faim, qui n'a point d'oreilles, agite les ouvriers malgré les belles allocutions des journaux ministériels, aidés des sergents de ville et des prisons de M. Gisquet^ On parle du rétablissement d'une Grande-Aumônerie, de grands-officiers de la couronne et de gentilshommes de la chambre; la difficulté est que personne ne veut de ces honneurs sans argent, et qu'à ce mot d'argent la main de Louis- Philippe se crispe. Du reste, il règne un grand mécontentement, une anarchie profonde d'opinions, un épuisement d'âme et d'intelligence extraordinaire, je ne sais quoi qui ressemble à la fohe et à l'idiotisme, avec un égoïsme effréné. Mais patience, l'Encychque remédiera à tout ^ On m'interrompt. Tout à vous de cœur, mon cher ami.

* Il existe pourtant une lettre de M. de Vitrolles à Lamennais, datée du 13 août 1852. Nous y relevons ce passage important : « A mesure que je suis plus longtemps loin de Paris, mes affaires et mes intérêts de campagne prennent une plus grande place dans mes pensées, et je me sépare de toute cette politique qui a fatigué une partie de ma vie. Il m'en restait tout juste ce qu'il fallait pour gémir de ces tentatives si inconsidérées, si peu et si mal calculées, qui ont reculé de plusieurs années les espérances de l'avenir. Qu'aurait-on pu faire, même du plus grand succès? Suivant moi, rien du tout. J'avais fait, dans ma très-petite sphère d'action, tout ce qui m'était possible pour l'empêcher. On avait trouvé ce travail excellent, tous les raisonnements forts et sans réplique, la marche tracée admirable, et, pendant ce temps, on se jetait, tête baissée, dans un mouvement absolument opposé, comme si on y était entraîné malgré soi, et par une sorte de fatalité. » — M. de Vitrolles à iMmennais. Vitrolles, 13 août 1832.

Il s'agit évidemment ici de l'aventure hasardeuse où s'était engagée la duchesse de Berri, malgré les conseils de ses plus sages amis.

2 Ancien associé de la maison Périer, dont les circonstances avaient fait un préfet de police. Les fusils et les omnibus-Gisquet ont donné à ce nom une espèce de célébrité.

^ Lettre Encyclique adressée à tous les patriarches, primats, archevêques et évêques, le 15 août 1832.

Grégoire XVI y déclare que c de la source infecte de Vindiffërentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience. On prépare la voie à cette erreur pernicieuse par la liberté d'opinions pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile, quelques-

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