L. Carnot
(Arcli. dép. du Nord, L, rcj;. du conseil pcrmaneut du district do Cambrai, fol. i55.)
Ihl. CAMBfiAI, 96 MAI 1793. CARNOT AU COMITK DE SALCT PDBLIC.
Cambrai, le aG mai 1798, Tan 11 de la République.
Nos troupes, chers collègues, ayant pris poste entre les villes de Bouchain et de Cambrai, après leur retraite du camp de Famars, je suis accouru dans cette dernière ville pour travailler à lui procurer des moyens de défense. J'ai commencé par visiter le nouveau camp pour m'entretenir avec les gi^néraux, et voici les détails que j'ai pu recueillir sur l'affaire du 28, pendant laquelle j'étais à Dunkerque, dans l'espérance que nous attaquerions Furnes et Nieuport.
Le camp de Famars était formé par deux lignes, l'une faisant face à la rivière de Rhonelle, et l'autre à l'Escaut (suivez sur la carte). Ces lignes s'étendaient entre Valenciennes et Famars, sur la hauteur, entre, deux rivières, le long du chemin de Gâteau -Cambrésis. Du côté de Famars, le camp était couvert par trois redoutes que les ennemis n'ont pu enlever et qui sont demeurées à nos troupes jusqu'à la levée du camp qui a eu lieu vers les neuf heures du soir, le combat ayant commencé à trois heures du matin. Du côté de la droite, nos avantpostes occupaient Marly, Aulnoy, Artres, Maresches, Villers-Pol, Orsinval : les ennemis occupaient Saultain, Préseau, Wargnies; à gauche, nos postes comprenaient Anzin, Ilasnon, Marchiennes, Orchies.
Les ennemis ont attaqué à la fois la droite et la gauche; mais c'est par la droite que le camp a été forcé. De ce côté, cependant, il y avait plusieurs redoutes qui couvraient le village d'Aulnoy, situées sur
la hauteur, près le chemin qui conduit de Marly à Préseau. Ces redoutes n'(5taient point achevées, les barrières qui devaient en fermer la gorge n'étaient pas encore placées; l'ennemi le savait; il les attaqua en force, y entra à cheval et fit prisonniers ceux qui y étaient.
En même temps l'infanterie anglaise tournait par Orsinval, Sepmeries et Qucrenaing, où elle parut au nombre d'environ i o,ooo hommes. La cavalerie passait jusque sous les murs du Qucsnoy et se portait entre les ruisseauv d'Ecaillon et de la Selle juscju'à la chaussée de Bouchain, vers Douchy. Du côté de la gauche, les ennemis furent longtemps repoussés; le village d'Hasnon, surtout, sauva l'armée par la résistance prodigieuse qu'y lit le brave général Colaud. Les redoutes qui couvraient Aulnoy ayant été forcées, le camp de Famars n'était plus tenable, parce qu'il se trouvait plongé de ces mêmes redoutes, tombées au pouvoir de l'ennemi. Nos troupes l'abandonnèrent donc et vinrent s'établir le lendemain, en assez bon ordre, derrière la rivière de la Sensée, à Estrun, où Villars campa en 1719, avant la bataille de Denain, et où César avait, dit-on, campé avant lui. Il ne. faut que jeter un coup d'œil sur la carte pour se convaincre que celle nouvelle position est inexpugnable.
Quant au camp de Famars, il est essentiellement mauvais par son défaut de communications , cl les généraux devaient le quitter d'euxmêmes au premier jour, quand même l'ennemi ne les aurait point attaqués. En effet, ce camp ne pouvait tirer ses vivres que par la chaussée de Bouchain à Valenciennes, et l'ennemi occupait des postes très près de celle chaussée, de sorte que les subsistances de ce camp étaient toujours précaires, et si l'on se fut obstiné à le garder, à la journée du 98, on s'y trouvait bloqué et forcé de vivre sur les approvisionnements de la garnison de Valenciennes, ce ([ui aurait bientôt obligé cette ville et l'armée entière de se rendre à discrétion. 11 avait cependant été nécessaire d'occuper pendant un temps cette position, toute mauvaise qu'elle fut, parce qu'il n'y avait que ce moyen de protéger les convois qui arrivaient par la chaussée de Bouchain pour V^alencienncs qui, heureusement, est aujourd'hui parfaitement approvisionnée.
L'ennemi doit périr là, si nos affaires sont bien conduites; il n'a de communication avec Mons et Tournai que par des chemins de terre, toutes les routes pavées aboutissant à des villes dont il n'est [)as le
278 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [aG mai ly^S.]
maître; s'il risque d'y amener son artillerie et qu'il tombe une goutte d'eau, il n'y a plus de retraite pour lui; en un mot, sa position est la même, et beaucoup plus mauvaise encore que celle qu'il avait dans les plaines de Champagne.
Ce que vous devez craindre le plus, c'est que tout ceci ne soit qu'une feinte de sa part et que son intention , en paraissant prendre le bœuf par les cornes, ne soit de se porter sur Maubeuge et les autres places (pii entourent la foret de Mormal. Qu'on se presse donc de jeter dans ces places une quantité immense de vivres et de munitions, et qu'on n'en donne pas à lèche-doigt, comme c'est la perfide habitude. Chaque ville doit être constamment approvisionnée pour un an.
Au lieu d'agir sur les flancs et les derrières de l'ennemi, nous lui résistons toujours de front; c'est le moyen d'être perpétuellement battu. Qu'on laisse donc l'ennemi s'engouffrer, qu'on porte toutes les forces dis|)onibles aux camps de Lille et de iMaubeuge, et qu'une belle nuit on tombe avec furie sur Mons el Tournai au même instant, et l'on verra bicjitôt l'ennemi, manquant de magasins et de communications, demander grâce à genoux. Mais il faut du secret et un homme de tète.
La ville de Cambrai est une des meilleures de la frontière, mais, suivant notre louable coutume, elle manque de vivres et de munitions'''. Votre Pouvoii- exécutif, qui ne veut pas qu'on le contrarie, est bien contrariant lui-même par son inertie; et puis l'on ne paye rien; il faudrait voir s'il n'en est pas comme l'année dernière, si quelqu'un ne met pas dans sa poche les fonds immenses que vous accordez. Il est certain, je vous l'ai déjà dit cent mille fois, (|ue les plaintes de nonpayement sont des plus amères et des plus multipliées.
Le représcHlaiit du peuple envoyé près l'armée du Nord, L. Caiinot.
On ne connaît pas encore notre perte au camp de Famars; elle ne
'') Le a8 mai 1793, le Comité de salul public, ému de ces réclamalious pressanies, s'occupa de cette f[rave question des munitions. On lit dans le prooès-verlial do ce jour : ttVu les demandes continuelles d'approvisionnements de poudre faites par l'année et les places du Nord, le Comité a arrêté (pie le ministre des contributions
publiques informera dans le jour les ministres de la guerre et de la marine de la quantité de poudre disponible pour en faire passer 5o ou 60 milliers à Cambrai et au Quesnoy, par l'ordre du ministre de la guerre , et en faire passer 5o milliers à Clierbourg par l'ordre du minisire de la marine.» (Cf. Aulard, IV. .35i.)
[-27 MAI 1793.] MISSION D.LNS LES DEPARTExMENTS DU NORD. 279
paraît pas très considérable'"; celle des ennemis doit l'être davantage; nos troupes se sont assez bien battues, à l'exception de quelques corps de nouvelle levée, et presque sans armes.
Bellcgarde et Courtois vont, je crois, arriver ici et y rester'-'; je retourne à Dunkerque '•'*'.
(Orig. aut., Arcli. de la guerre, armée du Nord et des Ardennes.)