‹ Correspondance générale, 1792-95. Publiée avec des notes historiques et biographiques (volume 2)Chapitre 356 sur 388 · CARNOT À LESAGE-SENAULT, À LILLE · texte numérisé non relu

CARNOT À LESAGE-SENAULT, À LILLE

Bcrgucs, le 3i juillet 1793, l'an 11 de la République.

Je suis abasourdi, mon cher collègue, par l'affreuse nouvelle que vous me donnez de la prise do Valenciennes. Quels sont donc les lâches qui ont défendu cette place? et à quels hommes, grand Dieu! sommesnous livrés '1 Non , ipioi que vous m'en disiez, je ne puis y croire encore ; on nous disait hier que les ennemis avaient été repoussés et (pi'ils

'" Colle letlre a été puljliée par M. Paul dilTérences dans le lexle : la dernière phrase

Kouoarl d'après les archives du département du post-scriptuni manque dans la pièce des

du Nord (Cf. La défense nationale dans le archives du Nord. Enfin, le destinataire

Nord, I, (il 9 et 6i3), sous la date du n'est pas Florent Cuiol, mais Lesage-Se-

3o juillet, au lieu du 3 1. Il y a quelques naull.

[3i jutL. 1793.] MISSION DANS LES DÉPARTEMENTS DIJ NORD. i2i)

avaient perdu 6,000 hommes. Je m'y perds. Avez-vous de nouvelles causes de soupçon contre O'Moran? Si nous le destituons, qui mettrons-nous à la place? Je n'ai, dans toute la division, que lui, Richardot, qui est malade et hors d'état de bouger, et Canoile, qui est un noble ot un imbécile. Le camp de Cassel et celui de Ghyvelde vont tomber au pouvoir de l'ennemi si je supprime tout à coup le chef; je crois qu'il faut atleudre la réponse du Comité de salut public. Envoyezlui, si vous croyez que cela soit urgent, un courrier extraordinaire, pour lui peindre notre situation. Oui, cela est urgent; envoyez-lui un courrier. Je n'ose me hasarder à une désorganisation totale; qu'on nous envoie donc des sans-culot les qui aient au moins une ombre de talent. En attendant je reste à Cassel, pom* observer O'Moran.

Si vous faites arrêter Beaumé'", je pense qu'il faut aussi vous saisir de Jouy'-'. Suivez l'instinct de votre prudence. La crise est terrible;

<■' Dcsforgos-Reaumc, agent du Conseil cxéculif à l'armée du Nord, s'était entremis auprès de Carnet en faveur de l'adjudant général Jouy, dont Duquesnoy réclamait la suspension. Dans une lettre adressée au général O'Moran, de Lille, le 12 juin 179."! (Arcli. nat., W 335, 585, publiée dans la Révolution franraiie du il) novembre 189a, p. 4i6), Bcaumé raconte que (^arnol est venu le voir avec Jouy et il ajoute : wLe citoyen Camot a bien promis de ne pas souscrire à l'arrête que lui propose Duquesnoy, ne le trouvant pas sulVisant en preuves, v — Le général Tliiébault , qui avait connu ce Desforgcs-Beaumé , en trace le portrait suivant dans ses Mémoires (t. 1, p. 35a) : «Cet lionnno d'une cinquantaine d'années, blond grisonnant, au niulllc de cliat, au regard incertain, à la patte veloutée connue au Ion patelin, était familier au point d'en être dégoûtant, lorsque de ses llas<jues mains il tripotait les mains de ceux à qui il parlait, (hélait un prêtre défroqué cl marié. . Il était d'ailleurs fin , c'est-à-dire faux; il avait de l'esprit, c'està-dire l'Iiabiludc de tous les rôles. :i

W Victor -Joseph -Etienne Jouy, né à Versailles le 19 octobre 1764, élève à l'Ecole des ponts et chaussées, sous-lieute-

nant dans les troupes d'infanterie des colonies le 5 mars 1781, fit les campagnes maritimes de 1781 à 1788 sous les ordres du chef d'escadre Kersainl à bord de la corvette /a AegTCMe, blessé le 18 octobre 1781 à la prise de Démcrari, passé en 1 783 aux Indes orientales, lieutenant dans le régiment de Luxembourg le 39 décembre 1786, volontaire dans la garde nationale de Versailles le la juin 1791, lieutenant au 1" d'infanterie le i5 septembre 179», capitaine te 1" août 1793, aide de camp du général O'Moran le ao octobre 179a, blessé le 97 octobre 179a à l'alfaire de Bon-Secours, adjudant général chef de bataillon provisoire le 1" avril 1798, confirmé dans ce grade le 3o juillet 1798, suspendu le 1 a août suivant , réintégré le 5 prairial an m (2/1 mai 1795), et employé comme chef de brigade au camp sous Paris, destitue le t5 vendémiaire an iv (7 octobre 1795), réintégré cl admis au traitement de réforme du grade d'adjudantromnunidanl (colonel) le 37 floréal an vui (17 mai 1800), retraité le 6 juin 1811. Jouy se liua aloi's avec succès à la littérature. Il devint membre de l'Académie française le 1 1 janvier 181 5 et mourut à Sainl- Germain-en-Layç le /i septembre t8'i6. —

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mais il faut cacher ses inquiétudes et montrer du sang-froid. C'est ie seul moyen de sauver la chose publique.

Je suis bien étonné de ce que vous me dites des difficultés que vous trouvez à tirer des subsistances du district de Bergues; il est totalement épuisé par vous; j'ai fait partir tout ce qu'on a demandé pour Lille, à l'instant, et sans consulter nos propres besoins; et cependant ces besoins sont tels que nous n'avons plus de grains, tant à Dunkerque qu'à Bergues, que pour un mois au plus, et que nous sommes obligés de faire faire du pain de seigle pour les chevaux, parce qu'il ne nous reste pas un grain d'avoine. Nous en avions fait acheter 600 malheureux sacs à Béthune; au moment où nous l'envoyions chercher, nous apprenons que les 600 sacs sont enlevés par ordre de nos collègues de Cambrai, sans que nous en soyions prévenus. Le grain que vous regardez comme pourri, à Lille, nous le mangeons ici, et c'est en le comptant que nous avons pour un mois de vivres. Vous voyez que nous sommes bien loin d'être égoïstes. Je sais que Lille et Douai sont les plus pressés, et, malgré notre pénurie, je ferai fder vers vous tant que je pourrai.

Si vous envoyez un courrier au Comité, donnez-lui, je vous prie, copie de cette lettre, parce qu'elle servira à lui faire connaître davantage notre position"'. J'en reviens à la prise de Valenciennes. C'est le comble de la lâcheté et de la trahison. Je n'y crois pas. Si l'on eut marché sur Ostende, quand je le voulais, l'état des choses serait bien différent. Je

Jouy était aide de camp du général O'Moran et il fui entraîné dans la disgrâce de son chef. (Cf. arlicle de M. Élicnne Charavay dans la Réoolulion française du i It novembre iSga.p. iioàiao.) Celui-ci avait annoncé en ces termes au ministre de la guerre, de Cassel, le 5 avril 1798, le choix qu'il avait fait de Jouy pour adjudant général (Orig. , Arch. de la guerre, armée du Nord) :

(tSaus officiers généraux, sans étal-major dans un moment de trouble universel, j'ai été obligé, après avoir consulté le Conseil de guerre de Lille, de nommer un officier dans ma division à la place d'adjudant générai dont il m'était impossible de me passer. J'ai fait choix du capitaine Jouy, un de mes aides de camp, dont les talents

militaires me sont bien connus, pour occuper cet emploi, qu'il remplit avec distinction. J'ose espérer, citoyen ministre, que vous ratifierez ma nomination provisoire et que vous voudrez bien lui faire passer sa commission d'adjudant général. 1

Le général Tbiébault fait un très piquant portrait, dans ses Mémoires (t. I, p. 897 et suiv.), de Jouy, qui était son beau-frère. 11 dit notamment que les inconséquences de Jouy furent une des causes de la disgrâce et de la mort tragique du général O'Moran (p. /ii6).

C Camot, dans son post-scriptum, insiste de nouveau sur ce point. Le 1" août 1793, Lesage-Senault transmit au Comité de salut public la lettre de Camot (Analyse, Arrh. nal., AFii*i'ii.)

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ne puis vous exprimer ma douleur. Adieu. Je vous embrasse. Salut et fraternité.

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