LE GÉNÉRAL JOUBDAN AU MINISTRE DE LA GUERRE BOUCHOTTE
Au quartier général à Gavrelle, le 1" octobre, l'an 11 de la République.
LB GKNÉnAL BJV CHEF DE L'ARMEE DU flORD AU CITOYEX UIMSTRE DE LA GPÊRBB.
J'ai reçu celle nuit une lettre du commandant de la ville d'Avesnes , par laquelle il m'annonce que l'ennemi ayant forcé nos avant-postes siu" la rive de la Sambre, depuis Fen'ière jusqu'à Beaumont , menace d'investir Maubeuge , Landrecies ou Avesnes. Comnie je n'ai pas grande confiance dans la résistance que pourraient l'aire ces deux dernières places , il est donc urgent que je suspende pom- cet instant l'exécution d'un projet dont j'avais fait part au Comité de salut public, ainsi qu'à vous , et de marcher promptement au secours de ces places , dont la perte nécessiterait celle de Maubeuge. Les forces que j'ai ici ne sont pas suffisantes, l'armée ne montant qu'à 98,000 hommes dont je ne puis disposer en totalité, parce que, si j'abandonnais ma position , j'exposerais Cambrai et Bouchain à un investissement. Ceci est d'autant plus probable que le coi-ps d'armée ennemi qui a passé la Sambre est connnandé par le général Beaulieu , et que Cobourg se tient à Bavai avec des forces considérables pour tomber sm- Bouchain et Cambrai. Il existe donc une mesiu-e de prudence absolument nécessaire, qui est de laisser un corps de 1 0,000 hommes au moins à la position que j'occupe actuellement. Il ne me restera donc que 18,000 hommes. Voici mes dispositions pour me former un corps d'armée avec lequel je pourrai attaquer l'ennemi avec avantage :
[i"ocT. 1793.] CORRESPONDANCE MIMTAIRE DU COMITÉ. 239
Je donne oi"dre au général Béni , commandant le camp de la Madeleine , de ni'envoyer ia,ooo hommes sur environ 3o,ooo qu'il a à ses oi-dres depuis Monsen-Pevèle jusqu'à Armeutières inclusivement, et 10,000 hommes au général D'Avaine , sur environ a5,ooo qu'il commande depuis Bailleul jusqu'à Dunkerque , ce qui me formera une armée de io,ooo hommes. Comme il est également urgent de remplacer les troupes que je tire tant des divisions de Gassel que de Lille , je donne ordre aux généraiu Béru et D'Avaine de se concerter avec les représentants du peuple ou, en leur absence, avec les corps administratifs, pour faire avancer dans le plus bref délai possible des corps de la nouvelle levée pour opérer le remplacement. 11 serait même avantageux qu'il fût plus considérable que le déplacement , afin de gagner par le nombre ce qu'on perd par l'expérience.
Il est nécessaire que vous donniez les ordi'es les plus pressants pour l'organisation de ces nouveaux corps et qu'on m'insli-uise de leurs enq)lacements pour en pouvoir disposer, lorsque les circonstances l'exigeront. Cette opération m'est de toute nécessité pour me mettre à portée de retirer un plus grand nombre d'anciennes troupes des camps et gai-nisons.
Je fais partir sui--le-champ un adjoint poiu- Avesnes, afin de prendre les renseignements les plus cei-tains sur la position de l'ennemi.
Je rappelle à votre souvenir qu'il me manque huit cents chevaux d'artillerie. Vous voyez la nécessité de les renqilacer ; sans cela , je ne puis mettre mon pai-c eu mouvement.
JoD
RDA.\.
(Urig., Arck. de la ([ueiie, armée du Nord.)
l'RADKS, 1" OCTOBHB 1 7 «J 3 .
LK GÉNÉRAL DAUOBEIIT AU COMITÉ DE SALIT l'LBLlC.
l'rades, le i" octobre 1793, l'an 11 de la Ké|>nblique française, une el indivigible.
LE eésÈRÀL DÀGOBEHT AL'X CITOÏgyS HBPRÉsBUTAyTS DU PEVl'LK
coMPOsÀyr le comité de salut public de la co.visat/o.v xatioxale.
Citoyens représentants ,
En m'éloignant du commandement de l'armée des Pyrénées orientales , où le» représentants du peuple m'avaient api)elé, je dois vous faire part de» raisons qui m'ont déterminé à leur demander d'autoriser mon retour à l'armée centrale. Ces raisons sont l'opposition de ces mêmes représentants au cou[) décisif ([ue j'allais frapper. Us m'ont fait révoquer l'ordre que j'avais donné à l'armée d'aller occuper la position de Banyuls-les-Aspres et d'attaquer un petit camp dont l'ennemi couvrait sa droite et qui ne pouvait man([uer d'être emporté. Ce n'est pas toujours paj- des combats, c'est souvent en prenant des positions que l'on obtient les plus brillants succès. Celui que je devais me promettre était tel ([ue l'armée ennemie
240 CORRESPONDANCK GÉNÉRALE DE CARNOT. [i' oct. 1798.]
devait être forcée de mettre bas les annes, si elle ne s'empressait de faire une retraite précipitée dans laquelle elle m'aurait laissé ime partie de son artillerie. Oui , citoyens, au jncnient où je vous parle, l'Espag-nol aurait vidé le territoire de la Ré[)u!)lique, et les bras que réclame l'agriculture seraient en train de rentrer dans leurs foyers. Vous me demanderez pourquoi les représentants du peuple ont contrarié mon plan? C'es^l parce que j'ai refusé d'accepter le leur, plan incohérent, inadmissible par aucun militaire tant soit peu instruit. J'arrivai à Perpignan le 19 au soir; je me rendis aussitôt chez les représentants du peuple; ils nie dirent que le projet et que les ordres étaient donnés pour alta(pier l'ennemi pendant la nuit. J'observai que l'armée, que j'amenais avec moi de Mont-Libi'e, ne pouvait arriver que le lendemain; j'observai qu'il était prudent d'attendre les renforts et les réquisitions, qui ne pouvaient tarder d'arriver ; j'observai que l'ennemi avait rappelé et concentré ses forces dans son camp; j'observai que, par la disposition du camp et ses reirancliements séparés, on jiouvait le regarder comme sept camps retianchés, où il faudrait livrci' sept cond)als avec des forces inférieures; enfin j'offris de combaltre comme soldai, mais que, comme général , je ne compromettrais pas le salut de la chose publique, je ne livi'crais j)as l'élite de l'armée au sabre de la cavalerie. Il m'a été dit depuis qu'il avait été question, après que je fus sorti, de me destituer à l'heure même. Toujours sollicité et pressé d'attaquer, je m'y déterminai le a a. J'adoptai l'ordre de bataille oblique, c'est-à-dU-e cju'il ne devait y avoir que la droite qui attaquât l'ennemi; je refusai la gauche où étaient les réquisitions et les armées de picpics, et je les tenais loin du feu; j'étais parvenu à tourner et à éviter les batteries dont le front du camp ennemi est hérissé, et à pénétrer dans les retranchements qui couvraient le quartier général; il ne paraissait pas jwssible qu'une victoire brillante et complète eût pu m'échapper; la cavalerie ennemie vint à |)arai(rc; malheureusement je n'en avais pas, la mienne étant toute à la division du général Goguet, qui avait ordre de se joindi-e à moi et qui, on ne sait pourquoi, resta derrière les oliviers, à près d'une lieue de lii. Si j'en crois le bruit public, le but était de me sacrifier et de me faire échouer. 11 aurait suffi que sa cavalerie se fût montrée; elle en aurait imposé à celle de l'ennemi; elle aurait rassuré ma troupe qui, se voyant sans soutien, finit par se débander, et même une partie par se rendre; il n'y eut point de canon de pris. On se i-allia, et la retraite se fil en assez bon ordre '''. La perte de cinq à six cents hommes ne me pai'aît pas devoir pai'alyser l'armée; je donnai l'ordre le lendemain au général Goguet d'aller avec sa division prendre poste à Corbère, de jioi-ter mille hommes sur les hauteurs de Sainte-Colombe et d'envoyer trois cenis hommes sur les derrières de l'ennemi faire une fausse attaque à Gérel. Ce ne fut que le surlendemain que ce général, qui était venu se reposer à Perpignan, jugea h propos d'exécuter cet ordre, et même il le fit si lard que, n'ayant point fait de dispositions pour le placement de son artillerie, il lui fut pris par l'ennemi deux pièces de canon. La fausse attaque sur Cérct produisit son effet ; l'ennemi y fit passer six mille hommes qui , revenant do nuit à leur camp, prirent une terreur panique et se fusillèrent entre eux. J'or-
") Cf. sur cet cchcc une Icllrc adressée de Perpignan, le a3 soplcmbrc I7y3, au Coiiiilc par los représentants Boniiel, Cassanyès, Vahre el tiasiiin. (Aulard, VII. 37.)
[."ocT. i7y3.] CORRESPONDANCE MILITAIRE DU COMITE. 2.'il
donnai à celte même division du général Gogiiet d'attaquer Thuir, mais les dispositions furent si mal faites qu'au lieu d'y prendre cinq à six cents prisonniers , on leur laissa les moyens de se sauver, et l'on n'eu prit que huit.
L'opinion que l'ennemi a d'un général n'est pas indifférente aux succès de ses entreprises. Les victoires du 98 août et du 4 septembre avaient frappé l'Espagnol de terreur. Qu'il me soit permis de citer ici son expression : Sut Dagoberlo un Déinonio. Crérido el iii/ento. Quoiqu'ils eussent approvisionné Villcfranche et que, d'après le plan trouvé dans les papiers du général Vasco, cette place dût soutenir un siège de deux mois, il a suffi de la faire cerner pai- quelques patrouilles pour qu'elle se soit rendue à la première sommation. 11 a suffi de montrer l'adjudant général David ''' sur les hauteurs de Mosset pour que le canq) de Prades se soit rephé, ou plutôt ait ])ris la fuite, abandonnant deux pièces de canon et des effets de campement pour quatre mille hommes. On pouvait présumer ([u'il en aiu-ait été de même du grand camp, si les représentants du peuple m'avaient laissé prendre la position de Banyuls; j'aurais [)orté deux ou trois mille honuncs dans les Alhères qui , en |)longeant la route d'Espagne , aiu-aicnt peut-être pioduit plus d'effet que je n'en aurais espéré.
Ces couds détails doivent suffire pour faire connaître ma passion pour le service de la République , et ma doideur que mes vues et mon plan n'aient pu obtcnii' leur effet '''.
Salut et fraternité ,
(Orig. , Arch. de la guerre, armée des Pyrénée» orientales.)
Dagobeiit.
i'> Jean -•Antoine D.ivid, né à Arhois (Jura) le 9 novembre 1767, soldat au ré(jiment de Forez -Infanterie du a a novembre 1781 au aG avril 1788, dragon le 7 octobre 178'!, brigadier le 6 mai 1787, fourrier le 1 8 mai 1791, m.irériial des logis le I a février 1 793 , maréchal des logis chet le aa mai suivant , sons-lienlenaiit le 1 1> di'"rembre 1793, lieutenant en mai 179-1, adjoint aux adjudants généraux à l'armée des Pyrénées orientales le i" juin, adjudant général provisoire le ai septembre 1798, général de brigade provisoire le ai mars 179'!, confirmé le i3 juin 1795, blessé à la bataille d'Alkmaer le 1 o seplenil)re 1 799 et mort le i '1 du même mois. (Cf. Jacques Charavay, Ijet généraux mortt pour ta patrie, p. 7').)
'*' Le I " orlobre 1 798 , les représentants Bonnet, Fabrc et Gaston écrivaient
de Perpignan au Comité de salut public pour manifester leur opinion sur les généraux Dagoberl et il'Aoust : <t Depuis la nomination provisoire de Dagoberl au grade de général en chef, nous nous sonnnes ronvainrus que les détails d'inie grande armée étaient au-dessus de ses forces el , (pi'utile à la léle de cinq ou six mille hommes, il était hors d'état de rondtiin' un plan vaste el d'organiser une grande machine. L'armée, après avoir éj)rouvé le petit échec dont nous vous avons parlé, restait dans une espèce de découragement el d'inaction très nuisible au succès de nos armes. Ce général a enfin sollicité de nous son retour au Mont-Libre. Nous avons arrêté que le plus ancien général divisionnaire prendrait le commandement de l'armée el se conrerlerail dans ses opérations avec les autres généraux divisionnaires. Le plus au-
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CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [s
LANDRECIES, l" OCTOBRE lygS.