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Correspondance générale

Et VOUS, mon cher Malassis, ne croyez pas que je veuille faire une méchante plaisanterie en vous envoyant ce soir si peu de chose ^^^. Vous auriez pu deviner que si je lambinais un peu, c'était pour avoir tout mon repos pour un ouvrage auquel je veux mettre du soin. Il ne me faut qu'une journée pour mettre un peu d'ordre dans le Dictionnaire^'^\ et cette journée, je la prendrai dans deux jours.

W A ce billet était joint le texte de la dédicace des Flairs du Mal à Théophile Gautier, tel que nous l'avons reproduit dans notre édition de cet ouvrage, p. 408.

'^) Dans la première version de la Dédicace, les Fleurs étaient définies : «ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime».

— Je vais vous envoyer les nouvelles hist. extr. et j'espère que la 2" préface vous plaira autant que la I'■^ — Présentez mes respects à votre mère, et mes amitiés à votre beau-frère — qui devait venir me voir samedi et qui n'est pas venu.

Bien à vous. ^ p»

A MADAME AUPICK

Dimanche 8 février 1857.

Ma chère mère, le feuilleton sur V Australie^^'' esX. terminé depuis ce matin dans le Moniteur. Donc mon tour va venir. - — Sur 18 feuilletons, j'en ai dix de faits, il n'en manque que 8. — Tout sera fini samedi. - — Demain lundi, je demanderai un premier à-compte de ^00 fr. — On me le refusera probablement. — Je désire qu'Ancelle me les prête pour une semaine. La semaine prochaine j'en prendrai mille, et je lui renverrai immédiatement ses jjoo. Cela ne s'est jamais fait entre nous, parce qu'il ne l'a jamais voulu, parce qu'il est bête et enfant, et borné plus qu'il n'est possible. Car, en vérité, rien n'est plus simple ni plus facile. — ■ Comme il est possible que cela le gêne de se priver immédiatement de 500 fr., qu'il m'envoie tout de suite tout ce qu'il pourra, en me disant juste le jour où il enverra le reste.

(') Les Lettres d'un mineur en Australie, d'Ant. Faucliery. Elles cédèrent la place aux Légendes de la Campine, traduites du flamand de Jules Snoëck, et c'est seulement le 25 février que commença la publication de la Relation d'Arthur Gordon Pym,

Vous comprenez que, si je ne peux pas attendre ^00 fr. même sept jours, c'est que je suis dans des ennuis graves. Demain lundi, il faut que je me débarrasse de deux ou trois dettes importantes.

J'ai une impatience diabolique de m'en aller au plus vite demeurer ailleurs. Mais comme je ne suis venu ici que pour travailler plus commodément au Moniteur'^'^\ je ne veux m'en aller qu'après avoir fini le dernier feuilleton, ce qui, comme je vous le disais, aura lieu dimanche prochain.

Vous m'avez dit, il J a six semaines, que vous désiriez que je ne vous demandasse jamais d'argent. Rien n'est plus juste, et je sais ce que j'ai promis; — je me suis de plus promis à moi-même de laisser cette année 1500 fr. à Ancelle, pour diminuer votre dette. — Mais ceci est tout autre chose. Ceci est une complaisance de huit jours pour rafraîchir ma cervelle.

Vous m'en avez voulu de ne pas vous avoir répondu. En vérité, comment pouvez-vous avoir si peu d'indulgence? Vous ne devinez donc pas dans quelles secousses et quels tremblements je vis, — que quelquefois je n'ai pour ainsi dire pas ma tête à moi, — et que je n'ai vraiment pas la libre disposition de mon temps?

Depuis que je vous ai vue (il j a longtemps déjà., et je ne savais à quoi attribuer votre disparition, oserai-je dire votre bouderie), j'ai fini, archifini les nouvelles histoires extraordinaires. Je ne sais pas pourquoi Michel ne met pas en vente tout de suite. J'ai été obligé, à la fin du mois dernier,

'•' Ici, c'est-à-dire à l'hôtel Voltaire, 19, quai Voltaire, où le Moniteur occupait le numéro 13.

d'aller moi-même deux fois en province tourmenter et presser l'imprimeur qui n'en finissait pas.

Après avoir passé une journée dans un atelier très chaufTé, j'ai été pris, à lo heures du soir, par le froid des rues et du chemin de fer, et je suis revenu cruellement indisposé.

J'ai livré avant-hier à un autre imprimeur le manuscrit complet des Fleurs du Mal. — Je n'ai plus pour me livrer à des besognes nouvelles (roman et théâtre) qu'à finir le roman du Moniteur, et 4 morceaux Variétés pour compléter la série de mes études d'art, qui, comme vous savez, est vendue au même éditeur qui a payé les Fleurs du Mal. — Tout cela sera fini à la fin de mars; alors je ferai peau neuve; serai-je plus heureux, hélas!

Quant à mon budget pour ces deux mois, il est mince, jugez-en :

Moniteur i 800 fr.

4 articles Variétés''^^ dont 2 pour l'Artiste,

I pour le Moniteur, I pour une revue, évalués l'un dans

l'autre, à 150 fr. 600 fr.

Or, j'en ai 2 000 à payer tout de suite. 11 ne me restera donc que 400 fr. pour subvenir aux dépenses de deux mois, c'est atroce.

Je vais travailler toute la soirée et toute la nuit; je dormirai donc abondamment demain matin en attendant votre visite ou votre réponse.

^*) Aucun ne parut en février ni en mars.

J'allais oublier quelque chose de bien vulgaire et de bien important. Je suis sans linge et enrhumé. Pouvez-vous me trouver 3 ou 4 grands mouchoirs que je vous renverrai blanchis?

Quand je dis que je dormirai demain matin, vous devinez de quel sommeil je veux parler.

Je veux ne penser aux gros bénéfices et à payer largement mes dettes qu'après que je serai débarrassé de tout cet ensemble de vieilleries qui représente 5 gros vol. — Quelle divinité me sera propice? Pourvu qu'alors mon imagination, fatiguée par tant d'ennuis ne soit pas éteinte, je veux être le plus fort ! Voilà ce que je me répète, mais machinalement. De plus vigoureux que moi n'ontils pas eu leurs défaillances? — Ah çà! j'espère bien que le commencement de ma lettre ne va pas vous empêcher de venir me voir. — Je vous embrasse fort tristement.

Charles.

Lundi 9 février 1857.

Ma chère mère, je viens de recevoir votre lettre à trois heures précises, et je vous réponds immédiatement.

D'abord je m'attendais à un refus radical de votre part de vous mêler de cela; donc, je ne suis pas trop désorienté. Dieu veuille me donner une inspiration pour trouver demain matin les cinq cents francs dont j'avais besoin ce matin !

II était bien inutile d'écrire à Ancelle; vous

savez bien qu'il est trop bête pour faire une action raisonnable à lui tout seul; ainsi je ne pouvais plus envoyer chez lui sans votre assentiment. Le pauvre homme a été ma ruine complète, sans le savoir, ruine de ma fortune et ruine de mon temps. II ignorera toujours quelle énorme indemnité il me doit.

Pour vous, ma chère mère, je vous avouerai que je n'ai rien compris à votre lettre, absolument rien, si ce n'est qu'il y a des désordres à réparer,

— ce que je sais parfaitement. — Je vis dans une affreuse solitude, et dans des angoisses permanentes, et vous m'envoyez des outrages. — En vérité, c'est trop.

— On dit non très tranquillement, et on parle d'autre chose.

Ce qu'il y a de fort plaisant, c'est que je m'attendais, non pas à un service de la nature de celui que je demandais (je sentais bien que vous n'y comprendriez rien, je parierais que vous ne comprenez pas plus mes lettres que je ne comprends les vôtres), je m'attendais, dis-je, à quelques mots de compliments, au moins à des félicitations sur mon courage et mon activité, qui survivent à tant d'humiliations, à tant d'outrages, à tant d'injustices, qui ont fait de moi un martyr, le plus curieux martyr de tout Paris peut-être. Je m'attendais aussi à quelques mots de tendresse et d'encouragement. Rien de cela, rien. — - Vraiment, pour tout dire en un mot, il m'est impossible, il m'a toujours été impossible de comprendre de quoi votre cerveau se nourrissait, impossible de deviner dans quelle atmosphère vous viviez. Vous me donnez quelquefois de tels symptômes d'entêtement dans les petites considérations, que, loin d'en

éprouver de la colère, Je me sens dans ces moments-là tout à fait désarmé, et tout disposé à tout vous pardonner.

Je sais combien vous allez être blessée de ces dernières lignes; vous ne les comprendrez pas, vous vous croirez insultée. Et cependant, je vous jure que je sais votre affection, que je connais votre dévouement, que je sais que j'ai à m'acquitter envers vous d'une énorme dette de dévouement. Mais, grand Dieu! que votre affection est maladroite et dangereuse !

II faut bien cependant que la vérité éclate de temps en temps, et vraiment il est trop dur de recevoir des paquets d'injures (oui, ce sont des injures) dans les moments les plus difficiles.

Puis, quand on a eu le malheur de faire des dettes, elles grossissent toujours, et toutes les dépenses augmentent, sans que rien puisse arrêter ce mouvement déplorable. C'est une vérité banale que connaissent tous les malheureux qui ont fait des dettes. Et je sens que, jusqu'à ce qu'elles soient intégralement payées, je serai dans un enfer. C'est à vous que je dois cela, et je ne vous en aimepas moins.

Je vous supplie, si vous découvrez un peu d'amertume dans cette lettre, de faire ce que vous pouvez pour l'excuser; cela ne vous sera pas difficile, si vous pensez à ce que j'endure dans cette situafion qui dure depuis si longtemps.

Je ne veux pas voir Ancelle. Toutes nos affaires se régleront par lettres. Ainsi vous n'avez pas besoin de le fortifier, puisqu'il ne sera pas attaqué. Vous comprenez bien que cet imbécile a trop usé de mon temps et de mes nerfs, pour que je ne veuille pas ménager ce qui m'en reste.

Et pour commencer, je vais simplement lui écrire que, voulant lui laisser mille cinq cents francs cette année, ayant reçu de lui quatre cent trente francs, plus cent vmgt francs qu'il a payés pour moi, Je le prie de me dire quel mois et quel jour il lui plaira de m'envoyer la différence, c'est-à-dire trois cent cinquante francs. Rien de plus; — et il ne me répondra pas selon son habitude.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous prie de me dire quel jour vous viendrez me voir.

Les cinquante francs (!) sont maternels, mais les mouchoirs sont un trait de génie.

Charles.

Mardi 10 février 1857.

Mon cher ami.

Le manuscrit a été remis à M"* Dupuy'^', mercredi, 4 février; — ce n'est donc pas ma faute si vous l'avez reçu si tard.

Je recevrai donc, en même temps que les placards représentant la moitié de Spleen et Idéal^^\ le paquet des pièces sacrifiées, mais non composé. En ceci vous avez raison. Mais j'avais cru pouvoir

(') Le libraire Dupuy, 24, rue Saint-Sulpice, était le correspondant parisien de Poulet-Malassis que la direction de son imprimerie, à cette époque-là, retenait le plus souvent à Alençon.

*'' On sait que c'est le titre de la première division des Fleurs du Mal.

DE CHARLES BAUDELAIRE. p

VOUS demander cela, à cause de mon infirmité qui ne me permet de juger de la valeur d'une phrase ou d'un mot que typographies.

Quant aux épreuves, pourquoi ce petit sermon? Je sais que vous avez raison. Mais vous avez l'air de croire que je veux en abuser. Je demande une épreuve-placard et une épreuve mise en pages. Vous avez été induit en erreur par ma phrase : toujours une double épreuve, c'est-à-dire : toujours la même épreuve, en double, — dans le but de fournir des citations (peut-être) à des revues ou à des journaux — avant votre mise en vente, ce qui ne peut que vous être agréable.

Quant à la question typographique, je n'y entends rien, ou, du moins je n'y entends qu'avec mon œil.

Je vous recommande seulement, lors de la mise en pages, de ne pas être avare de blancs, et puis de composer la dédicace dans un certain style solennel que vous saurez trouver, grâce à votre excellent goût. Cependant il serait peut-être bon de ne pas donner à un manuscrit moderne les archaïsmes et les gentillesses du rouge ^^l Pas de coquetterie.

Je suis profondément étonné de votre mot : de 350 à 400 pages '^l Je ne l'aurais jamais cru, surtout avec du huit.

^'' Dans les premiers ouvrages sortis de ses presses, Poulet- Malassis avait employé abondamment le rouge pour les bandeaux, les titres des chapitres, les fleurons. Pour Les Fleufs DU Mal, il se conformera au désir de leur auteur : la couverture sera imprimée en noir ; seul le titre montrera quelques mots en rouge (voir notre édition, p. 313).

'*) Baudelaire n'avait pas tort de s'étonner : le volume n'aura que 2^6 pages.

lO CORRESPONDANCE GENERALE

Vous aurez l'obligeance de m'expliquer comment on use de la poste pour les épreuves. Toutes mes épreuves de Corbein^^, c'était Michel qui les expédiait.

II me tarde fort de vous voir.

Tout à vous. ^ Q

Pour le manuscrit Bric-à-brac (^^, oui.

Le huit me paraît bien petit et bien peu grave.

Mardi 10 fév. 57.

Mon cher ami, je vous demande pardon de revenir à la charge aujourd'hui pour la question du huit. Vous allez dire que les cruelles prédictions du cruel Asselineau se vérifient déjà'^l — Je viens de regarder du huit dans deux ou trois journaux. C'est bien petit, surtout pour un volume, — 300 pages en huit. II est possible que votre neuf ne vous plaise pas; il est possible aussi que votre huit soit un huit particulier, un huit gros œil. Pourriez-vous m'envojer un spécimen de quelques

'1) C'est-à-dire celles des Histoires et Nouvelles Histoires EXTRAORDINAIRES qui avaient été imprimées à Corbeil.

(^) Les Curiosités esthétiques , on l'a vu par la lettre du 9 décembre 1856, étaient alors désignées sous le nom de Bric-à-brac esthétique,

'*' Voir la lettre précédente et tome I, page ^10, note i.

vers, six ou huit vers, composé en huit et en neuf? — Je vous jure que je ne vous ennuierai plus. Tout à vous.

Ch. Baudelaire.

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