À ALFRED DELVAU
12 juillet 1857.
Mon cher Delvau, il y a quelques jours, M. Sédixier^^' m'a envoyé demander un exemplaire des Fleurs du Mal pour en rendre compte. Je m'adresse à votre amitié pour empêcher cet article, si, par maladresse ou autrement (car j'ignore le nom du Rédacteur), il doit être encore une excitation à la saisie.
Ne vous formalisez pas de la manière toute crue dont je vous expose une crainte. Avec beaucoup d'amitié, vous auriez pu ne pas voir de danger, là où il j en a véritablement.
Bien à vous.
Ch. Baudelaire.
(*) Armand Sédixier (O* Fœderigotti) était le propriétaireadministrateur du Rabelais qui avait reproduit le 13 juin précédent La Morale du Joujou et comptait Alfred Delvau parmi ses principaux rédacteurs.
Le Rabelais eut égard à la démarche de Baudelaire : il s'abstint de parler du livre comme des poursuites en cours, et, dès le lendemain de la condamnation, tint à honneur d'exprimer sa sympathie au poëte par la plume de Delvau :
« Point de gloire qui n'ait son ver, ami Baudelaire. Cela doit vous être indifférent et je vous félicite de cette indifférence. Vous ne travaillez pas pour la foule, cher artiste, — vous travaillez pour l'art. Laissez sifRer les couleuvres et aboyer les dogues... Retournez [à la solitude]. Les Thébaïdes ont été inventées pour les poètes. Allez et redites-vous à vous-même ces beaux vers... les vôtres :
«Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées...»
Dans son numéro du 26 août, le Rabelais publia aussi un compte rendu du procès, sans commentaires.
y4 CORRESPONDANCE GENERALE