PREFACE
L'intérêt de ce volume est tout entier dans les innombrables dépêches diplomatiques ou lettres confidentielles écrites oii dictées par Chateaubriand durant les premiers mois de son ministère, au moment où la guerre d'Espagne, décidée par lui, valait à la France l'hostilité diplomatique de l'Angleterre et l'animosilé secrète de l'Autriche. On verra, à lire les documents inédits ou non que je réunis ici, que Chateaubriand a été un grand ministre : il a su agir, ce' qui est bien la chose du monde que les ministres de tous les pays détestent le plus.
J'ai recueilli toutes les dépêches pour lesquelles j'avais des données certainesqui me permettaient de les attribuera Chateaubriand. Il existe encore, dans les dossiers du Ministère des Alfaires Étrangères, des minutes non signées, qui sont peut-être de Chateaubriand, peut-être du duc de Hauzan, le gendre de la duchesse de Duras, qui était auprès de lui au ministère.
On ne s'étonnera pas de la prudence que je mets à ne pas vouloir imprimer ces documents sans contrôle, même si ce contrôle est lent et m'oblige à des retards : on a attendu plus de soixante ans pour publier la correspon-
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dance de Chateaubriand ; on peut attendre quelques mois encore pour éliminer déBnitivement des pièces qu'il serait fâcheux d'attribuer aujourd'hui à notre auteur, pour les écarter ensuite.
Une question que l'on s'est posée, et que jusqu'ici l'on n'a pu résoudre, est de savoir si Chateaubriand avait transformé, modifié, falsifié, truqué les dépêches ou lettres de lui qu'il publiait dans ses œuvres. A force de manier les lettres de Chateaubriand, de collationner des originaux avec les textes imprimés, je me suis fait une opinion.
Non, Chateaubriand n'a pas été un faussaire. Beaucoup de ses lettres ont été modifiées, corrigées après coup ; mais les pires tripotages n'ont pas été de son fait. Châteaubriand était de trop grande taille pour s'abaisser à des minuties.
Lorsqu'il a corrigé son texte personnel, comme par exemple pour certaines lettres du Congrès de Vérone, c'est en auteur scrupuleux et honnête, qui ne veut pas ennuyer le public ; c'est-à-dire en élaguant, en raccourcissant, pour que cela soit mieux écrit, pour ne pas assommer le lecteur. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent (on n'a qu'à se reporter aux variantes, lorsque nous avons pu les relever), il n'est pas possible de découvrir un intérêt personnel quelconque, un désir de voiler un fait quel qu'il soit, dans ces suppressions d'ordre purement littéraire.
Je signalerai, comme une simple hypothèse d'ailleurs, que parfois, mais rarement, certaines de ces suppressions
pourraient bien avoir eu pour bul de ne pas permettre au public de s'appesantir sur l'importance que la Sain te- Alliance avait en 1823 sur la politique française ; Chateaubriand savait qu'il avait fait une politique royaliste, mais foncièrement française ; et bien des formules employées par lui pour calmer les inquiétudes de Mettemich pouvaient, en effet, prêter k équivoque chez des esprits portés à voir dans tous les actes de la politique royaliste le bras de la Sain le- Alliance.
Mais, au total, on ne peut pas dire de lui qu'il a voulu par des faux se donner une place, un rôle exagérés dans l'histoire. Cette place, ce rôle, il les a bravement tenus. Et si Villèle, Louis XVIII et le futur Charles X avaient été des esprits de plus longue portée, Chateaubriand eût continué à jouer un grand rôle dans l'histoire de son pays.
Car, je le répète et on le verra à parcourir ce volume et ceux qui suivront. Chateaubriand a été un de nos grands ministres des affaires étrangères.
On verra que je n'ai pas donné de supplément dans ce tome quatrième, contrairement à ce que j'ai fait pour les trois volumes précédents : ce supplément sera formé lorsque nous aurons fmi avec la période durant laquelle Chateaubriand était ministre des affaires étrangères.
Ce volume était déjà imprimé, lorsque l'on m'a prévenu qu'il existait encore d'autres lettres k Marcellus. Ces documents, lorsque j'aurai pris connaissance des originaux, serviront, je l'espère, à montrer que Marcelius n'a pas modifié les textes qu'il a publiés.
Je dois mille remerciements aux familles de La Ferronnavs, Polignac, Villèle, La Tour du Pin, qui m'ont libéralement ouvert leurs archives.
Je voudrais aussi dire quelle reconnaissance j'ai aux hommes éminents qui ont, certains à plusieurs reprises, signalé et recommandé mon travail au public : les articles de MM. Alfred Mézières, Frédéric Masson, Henry Roujon, Henri Welschinger, Victor Giraud, André Beaunier, Marcel Boulenger, Oscar Havard, de Lanzac de Laborie, Jacques Bainville, Cassagne, Kmile Henriol. . . ont été pour moi des encouragements bien nécessaires dans un travail de longue haleine.
M. Max Egger a bien voulu encore lire les épreuves de ce volume, et ses remarques nous ont été d'un grand secours.
Le portrait inédit qui est en tête de ce volume nous a été communiqué par Madame la comtesse de Durfort née Chateaubriand, qui augmente ainsi fort aimablement l'intérêt de notre publication. Elle sait combien nous lui sommes reconnaissants de son appui précieux.
89f 1" janvier 1823.
A Madame Récamier.
1« janvier 1823.
Combien de fois vous ai-Je déjà souhaité la bonne année depuis que je vous aime? Cela fait frémir. Mais ma dernière année sera pour vous comme aurait été la première si je vous avais connue. J'ai encore couché rue de l'Université. C'est ce soir que je passe les ponts. J'irai ce soir vous présenter mes respects accoutumés. '
S9S i" janvier [1823 1.
A la dnchesse de Duras.
1" janvier 5 heures du matin.
Je vais porter l'Ordonnance aux Tuileries et la faire signer, mais il est de ma tendre amitié de tout vous dire, pour prévenir le mal que je puis vous faire. Vous qui avez été si désolée pour une phrase dans un pamphlet, vous sentez-vous de force à supporter quelques mauvaises plaisanteries dans un journal et à la tribune? Depuis hier que j'ai lieu de craindre cela, je suis réellement au désespoir. Je n'ai pas eu le courage de vous le dire hier au soir ; j'ai à peine celui de l'écrire. Décidez. Si vous renoncez au projet, rien de plus simple : c'est Henry, qui, à la réflexion, n'aura pas voulu d'une place de commis, si inférieure à son nom et à son titre ; il aura, dans le monde toute la Faveur du refus. Je me chargerai de plus de sa destinée : il viendra tous