Encore une ligne rayée et illisible
2. Autographe du cabinet de M. Feuillet de Conches. — Cette lettre est l'instruction que madame de Maintenon annonce à son frère dans les deux lettres v"'écédentcs. Elle fut commencée le 28 février, c'est-à-dire cinq jours après le mariage; mais elle fut achevée les jours suivants et ne fut envoyée que le fi mars. — On voit que la pédagogie était le grand penchant de madame de Maintenon ; car elle a à peine une belle-sœur, qui n'est à la vérité qu'une enfant mal élevée, qu'elle se met sur-le-champ à faire son éducation. On verra qu'elle le fait en termes peu mesurés et même fort durs; mais cela prouve sa sincérité et le désir qu'elle avait de voir son frère heureux. 11 faut dire aussi que M. et madame d'Aubigné méritaient bien ce langage, la femme par sa sottise, le mari par sa légèreté, sa prodigalité et se* mauvaises m<iurs.
une personne raisonnable ; sa jeunesse me donne courage d'y travailler, et si vous voulez bien ne pas détruire ce que je ferai de près et de loin, j'espère que nous en ferons quelque cbose.
Il me paroît que c'est une fille qu^on a gâtée comme fille unique, [et comme bourgeoise qui sont les gens qui élèvent le plus mal leurs enfants*]. Pour commencer par le plus essentiel , elle a de la piété, et vous devez la confirmer dans les bonnes impressions qu'elle a là-dessus. Votre intérêt est conforme en cela à celui de Dieu, et quoiqu'elle soit laide, elle trouvera à mal faire, si vous lui ôtez ce qui peut la retenir.
Ne l'empêchez donc par aucune raison d^être réglée : qu'elle ne se lève point tard, qu'elle entende la messe tous les jours, qu'elle ne sorte jamais seule; mais qu'elle ne fasse point la grande dame, et mettez-la dans un milieu qui ne l'abaisse point, et qui aussi évite le ridicule, où vous tomberez tous deux si vous le prenez sur un ton trop haut.
[Elle est d'une incivilité insupportable : c'est une suite infaillible de la basse naissance, et le séjour de Coignac l'achèvera, si vous ne^] tenez la main à la rendre honnête, et à ne pas recevoir à boire d'un laquais, quand ce n'est pas le sien, sans le remercier. A l'égard des femmes de qualité, vous savez bien qu'elle leur doit tout par toutes sortes de raisons.
Je Tai fort priée de ne se pas attirer la familiarité des hommes; car elle est très-dangereuse en pro-
1 et 2. Raturé dans l'autographe.
A M. it'ArBiGNi; (1678). i7
vince où ils patinent et se mettent sur le lit d'une femme par grossièreté*; il faudroit éviter ces manières-là, et, si \ous m'en croyez, vous la laisserez souvent auprès de madame de Miossens, qui pour Tamour de vous et de moi en prendra soin.
Elle est déréglée en tout : elle déjeune à onze heures, elle ne peut dîner; il lui faut des confitures à collation, du beurre à déjeuner. l'Enfin c'est l'image de la bourgeoisie, et ce qui s'appelle une caillette de Paris-.]
Elle parle [comme à la halle %"; mais c'est le moindre inconvénient, car elle apprendra bien à parler français. Elle me paroît attachée à sa personne, ["et ses sots parents sont tous propres à la croire belle; elle en est fort loin et je lui ai déjà dit; il faut lui persuader, alin qu'elle ne se donne aucun ridicule là-dessus^] Du reste, elle fait fort bien de s'ajuster; elle est d'un âge à se couvrir de vert et d'incarnat, et seroit très-mal, négligée; mais il ne faut pas qu'elle passe tous les matins deux ou trois heures au miroir.
[Elle a été nourrie fort mesquinement : cependant soit enfance, soit ignorance du prix de chaque chose-',] soit qu'on lui ait donné une grande idée de nous, il me paroît qu'elle ne compte pour rien la dépense et elle envoyé tous les matins me demander quelque chose, comme s'il étoit égal de lui donner
1. On sait que la langue du dix-septième siècle était moins chaste et moins prude que la notre. Les expressions dont se sert ici madame de Maintenon étaient celles de la société la plus poli.^.on les trouve d'ailleurs dans Molière.
?, -i, 4 et 5. Raturé dans l'autographe.
un habit, ou une douzaine. Je crois que vous feriez bien, en attendant qu'elle se rende capable, de lui donner une somme pour s'entretenir. Elle apprendroit à la ménager, et verroit que, quand elle auroit acheté une jupe trop chère, qu'elle manqueroit de souliers et de rubans. Il nous en arriveroit encore un autre bien : c'est que quand l'envie vous prendroit et à moi de lui donner quelque chose, elle nous en sauroit gré; ce qu'elle ne fera pas tant qu'elle ne connoîtra pas la dépense et l'état de nos affaires; au contraire^ elle trouvera toujours que nous ne lui en donnons pas assez. Si elle n'était pas habillée de neuf et en fond de toutes choses, je vous conseillerois de lui donner mille francs par an; mais étant habillée pour six mois, je crois que ce seroit assez de huit cents francs, et vous et moi lui ferons toujours quelque petit présent. Vous ne sauriez croire combien de pareilles précautions évitent de querelles ; elle ne se trouvera jamais assez brave, elle voudra avoir quelque argent, et par ce marché-là, vous aurez le moyen de lui faire valoir tout ce que vous ferez de plus. Elle a des habits qui ne seront pas de saison à Coignac, il ne lui en faudra que de légers; je lui enverrai ce qu'elle me demandera , et je l'accoutumerai à me payer régulièrement ce que je ne voudrai pas lui donner, car je ne veux pas qu'elle me croie sa dupe.
Je suis fâchée qu'elle ait deux demoiselles : quand elles serviroient comme des servantes, ce qui n'arrive jamais, c'est un ridicule à cette petite femme d'avoir deux demoiselles. Il est trop tard pour rien changer là-dessus.
A M. d'aibigné i1678\ 49
J'ai oublié de vous parler à\m liornme qui a servi dix ans M. de Monlchevreuil ; il est très-fidèle, et propre à être votre maître dliôlel; il est excellent officier et se méleroit de tout pourvu qu'il eût quelque petit garçon sous lui à rollîce: il a appris son métier chez feu madame de Monlausier et a servi M. de la Bazinière.
[Si vous croyez pouvoir être heureux avec votre femme, songez à vous ménager et à ne vous en pas lasser; songez à ne pas la dégoûter par des grossièretés qui font leur effet; et empêchez-la aussi d'en avoir devant vous. Je vous conseillerois de ne pas coucher toujours ensemble ; vous avez deux chambres bien commodes pour cela à Coignac. Laissez dire tout le monde : rien n'est habile que de se rendre heureux, de quelque manière qu'on s'y prenne*.!
Madame d'Aubigné me paroit modeste : contirmezja dans de si bonnes coutumes. Elle me parut embarrassée de voir prendre la chemise à M. du Maine ; j'en fus ravie, et je vous prie de ne point souffrir qu'elle s'habille ou se déshabille devant des hommes, [et de ne vous point montrer à elle devant vos yalets^.]
Si elle est assez sage, et votre maison assez réglée pour que l'on put faire la prière tous les soirs en public, comptez que Ton doit cet exemple à ses domestiques, que tout le monde le fait ici. et que Dieu vous bénira si vous le servez.
Madame de Lalaigne n'a pas grand esprit, mais