LETTRE XXXIII
A M. D'AUBIGNÉ, A COIGNAG K
A Versailles, ce 9 juin 1685.
Ce n'est point mes dévotions qui m'ont attiré un rhume, mais le vent du nord que je hais presqu'autant que fait M. Fagon; cependant je me porte assez bien présentement.
Je crains qu'un temps aussi fâcheux ne redouble vos incommodités; je vois peu de santés à l'épreuve du froid hors de saison que nous essuyons.
J'ai bien de la joie de ce que ma nièce se tire heureusement de ses grosses dents; vous ne pouvez la sevrer qu'au mois de septembre au plus tôt, et en cas qu'elle soit avancée pour les dents, mais si vous ne la sevrez pas au commencement de l'automne, il
j. Aulofjraphc du cabinet de M. Feuillet de Conclics.
faudra attendre au printemps, ne devant pas l'être dans l'hiver.
Je vous assure que j'ai autant d'envie de la voir que vous en pouvez avoir de me la donner; mais je sens une grande peine de celle qu'aura madame d'Aubigné en perdant tout son plaisir et son amusement; je voudrois bien qu'elle fût en état d'en espérer une autre.
Je prendrai certainement mesdemoiselles de Montalembert et de Lestang ^ , et quand il vous plaira ; je connois leur nom, et leur âge me convient fort.
Mademoiselle de Saint-Osmane est sortie deXoi?-y et va être religieuse.
Le père Chavrand est à Maintenon pour y établir un hôpital général; je me suis lassée d'y donner beaucoup et d'entendre toujours crier que l'on y mouroit de faim; je verrai au moins clair à leur dépense. Yous ne doulezpas, par les gens du lieu, qu'il ne trouve des difficultés dans son chemin; il m'en a déjà coûté une maison de mille francs qu'il a fallu que j'aie achetée pour les pauvres, M. le prieur d'Ouarville ayant tout saintement tenu le pied sur la gorge pour profiter de l'occasion.
M. de Bonrepaux et vous, vous encensez à qui mieux mieux; il écrit de vous à peu près ce que vous me mandez de lui, et je le montre à celui à qui il est bon déplaire. Piéjouissez-vous, mon très-cher frère,
1. Pour les élever à iSoisy. SîaJenioiselle de Montalcnibert, qui était cousine de madame de Maintenon, devint religieuse de Saint- Louis, et ensuite quitta Saint-Cyr pour se faire capucine. Quant à mademoiselle de LeslanL--, elle fut mariée a M. de Colombe.
A M. d'aubigni^ (IG85). 403
en faisant votre salut, et comptez sur mon amitié aussi tendre que vous pouvez la désirer par toute celle que vous avez pour moi.
Je fais toujours la même vie que vous avez vue; je vais à nos chambres un jour, àXoisy un autre qui va à merveille. Je vais à Saint-Cyr qui avance d'nne manière incroyable : on a commencé vers le lo de mars * et on couvrira mon appartement à la fin de ce mois; tous les autres corps de logis sont élevés; le réfectoire est presque fait; je vous parle sur cela, parce que vous possédez notre plan; et si vous voulez, je vous l'enverrai pour vous divertir, étant persuadée que vous prenez intérêt à tout ce qui m'occupe.
M. le marquis deMarsilly'-^ me désole, et cela sans vouloir parler à la mode. Il est ici assiégeant ma porte: on ne veut rien faire pour lui ; il veut que je lui donne de l'argent; je n'ose lui en donner peu et je n'en ai point beaucoup.
Le roi est en parfaite santé et fort gai; il chasse le plus souvent qu'il peut, mais vous savez que ses plaisirs ne vont qu'après ses affaires.
Madame la Dauphine se promène tous les jours, et va faire collation à la Ménagerie ^
Monseigneur chasse tous les jours et fort souvent
1. Cela n'est pas tout à fait exact : la première pierre fut posée le 25 avril et les travaux commencèrent le 1" mai 1685. (Voir la Maison roijale de Saint-Cyr, p. 53.)
2. C'est le père de mademoiselle Deschamps de Marsilly qui fut élevée à Saiiit-C^r, et dont il sera question plus tard.
•3. Maison située dans le parc de Versailles, h mi-clicmin de Saint-Cvr.
404 CORBESPONDANCE GÉNÉRALE.
à Saint-Léger; le cerf le mènera un de ces jours à Mainlenon.
M. de Louvois en revint hier charmé des facilités qu'il trouve pour son aqueduc ^ Yauban m'a dit qu'il iroit plus vite et coùteroit moins que l'on n'avoit cru, mais qu'il avoit été deux mois sans comprendre que l'on pût jamais en venir à bout.
Le Parc est un fort beau château, les vitres y brillent comme à Versailles; on y en a mis pour cent écus; j'espère que les choses se tourneront d'une manière utile pour nos héritiers; vous devriez en avoir encore un sur ma parole.
Maintenon m'a fait faire une digression aux nouvelles : revenons à la maison royale.
Monsieur est ici en meilleure santé qu'il croit devoir à l'usage des remèdes d'une madame Malet.
Madame- est très-afïligée de la mort de son frère ^
1 . On lit dans le Journal de Damjeau, le 8 juin : « M. de Louvois revint de la rivière d'Eure où il était allé voir les travaux; il y aura près de 1,GOO arcades aux aqueducs que l'on fait, desquelles il y en aura quelques-unes plus hautes deux fois que les lours Notre-Dame. v. Dangeau exagère : le triple rang d'arcades superposées qui devait traverser le vallon de Maintenon, dans une largeur de 4, G 00 mètres, en comprenait G3?, dont 47 pour le premier rang, 195 pour le deuxième, 390 pour le troisième : l2ur hauteur totale de^ail être de 72 mèlres, {\q\\: l'Histoire de madame de Maintenon^ par M. le duc de Noailles, t. 11, ch. ii, où se trouve exposé dans ses détails ce gigantesque travail, digne de Vauban et de Louis XIV.)