Un mot raturé et illisible
LETTRE CXVl
A M. LE COMTE D'AYEN»
Le 28 janvier 1701.
Si on nous a dît vrai, vous êtes présentement sur des mules^, peut-être assez fantasques pour broncher sous un roi d'Espagne, et encore plus volontiers sous un comte d'Àyen. Je crois, sans manquer au respect dû à ce grand prince, que votre voiture est assez ridicule'. Rien ne Test davantage que ces marcbes-Ià, quant elles sont sérieuses, et cependant on no peut pas toujours rire. On est mouillé, crotté, pénétré de froid et souvent environné de ceux à qui on aime le moins à parler. Votre poêle est bien aussi embarrassé là qu'à suivre des cochons; mais vous joindrez les carrosses, et alors votre place si honorable se fera sentir. Notre roi d'Espagne soutiendra tous ces événements de son sang-froid, et ne perdra pas cette gravité dont il a été prévenu dès le ventre de madame sa mère. Vous faites très-bien d'épargner à la vôtre le louage de ces mules; effectivement, cet argent-là n'est pas trop bien employé. Cependant il faut prendre patience, c*est le remède à tout, et le remède dont on a le plus souvent besoin.
1 • Autographe du cabinet de M. de Cambacérès.
2. « Dinin, Sa Majesté Catholique ira juaqu*à Vittoria à clieTal ou sur des mules, et à Vittoria elle montera en carrosse. » (Dangean, t. VllI, p. 21.)
3. La Beaumelle arrange ainsi celte phrase : « Celle Toiture me paroît assez ridicule, et je le dirois si elle n'élait espagnole. •
A M. LE COMTE D'aYBN (4701). 377
Madame la dachesse de Guiche est allée à Fontainebleau au* devant de M. le cardinal * . J^espère le voir demain , au matin, et dtner ensuite avec lui chez M. Chamillart , qui ne me parott pas enflé de sa grandeur. Je crains bien qu'elle ne lui coûte cher. Vous avez raison de regarder la liberté comme le plus grand bien dont les hommes puissent jouir. Us n'en sont pas toujours les maîtres ; et ce qu'on peut faire de mieux, quand le corps est enchaîné, est de mettre son cœur et son esprit en liberté. J'en use ainsi présentement. Je garde madame la duchesse de Bourgogne, et pendant qu'elle écrit à M. son mari, j'écris à mon cher neveu, ou plutôt à mon cher ami ; ce qui va chez moi bien loin devant les parents^. Montrez cet endroit de ma lettre au duc d'Harcourt, et qu'il voie la sérieuse estime que j'ai pour vous.
LETTRE CXVIÏ
A M. LE COMTE D*AYEN »
Ce 2 9 janvier 1701.
Vos relations et vos lettres m'ont fait pleurer, en me remettant devant les yeux la séparation que je comprends avoir été bien triste; mais il ne tiendra qu'au roi d'Espagne de donner la joie de le revoir.
1. « M. le cardinal de Noailles orriva de Rome, et vint ici tout droit avant que d'aller à Paris. » (Dangeau, t. VIll, p. 25.) 3. Madame de Maintenon a rarement de ces efTùsions de c<£ur« 3. Autographe du cabinet de M. de Cambacérès.
378 CORRESPONDANCE 6ÉNÉRALB.
Il est vrai qne je sens une grande tendresse pour lui ; vous savez qu'elle est désintéressée, et qne je ne suis pas flatteuse. Je fis une grande imprudence de le convier à passer les soirs dans mon cabinet ; car s*il étoit parti de son aile, je n'aurois point connu tout ce que je vis en lui de vertu^ de bonté, d*es* prit, de douceur, et tout ce que vous voyez présentement. Les Espagnols sont fort heureux de Favoir ; et il parott qu'ils le sentent bien. Remerciez-le de Tbonneur quMl me fait de se souvenir de moi. Je voudrois qu'il pût voir l'état de cet appartement qu'il connoit. Les dames lisent votre relation^ : l'une pleure de tendresse, et l'autre se réjouit de tout ce qui revient de lui ; la duchesse de Bourgogne rap* pelle toutes ses complaisances, et le plaisir qu'il prenoit avec elle. Le roi n'a pas cessé de lui écrire de* puis que sa lettre lui a été rendue. Je vous écris pour vous parler de lui, et je ne pense pas qu'on puisse en être plus occupé. Je suis ravie.de tout ce que vous et le duc d'Harcourt m'en dites, et je crois avec vous que ce sera un grand roi ; Dieu le bénira, car il l'aime et le servira toute sa vie.
Le roi trouve très-bon que vous vous habilliez à Tespagnole , et que vous fassiez tout ce qui peut plaire au roi d'Espagne. Votre relation n'est point trop longue, et nous ne pouvons entendre trop par^- 1er des moindres détails de tout ce qui le regarde.
M. le cardinal de Noailles arriva hier au soir : j*at dîné avec lui chez M. Chamillart. Son Eminence m'a