‹ Correspondance générale de Madame de Maintenon; publiée pour la première fois sur les autographes et les manuscrits authentiquesChapitre 352 sur 418 · Autographe du cabinet de M. de Cambacérès · texte numérisé non relu

Autographe du cabinet de M. de Cambacérès

A M. LE CARDINAL DB NOAILLES (4701). 387

VOUS avez la bonté d'entrer. Mais j'ai une autre idée de ce qu'il faut que vous souffriez pour être en Tétat où je vous ai vu et dont je suis si touchée que je ne cesse d'y penser. Permettez-moi de m'expliquer avec vous librement, quoique je ne dusse que vous écouter, faire ce que vous ordonnez et prier pour vous. La droiture de mes intentions excusera tout.

Vous savez, monseigneur^ si c'est vous qui avez désiré la place que vous occupez, et si on a eu de la peine à vous la faire accepter. Vous ne pouvez donc douter que c'est Dieu qui vous y a mis. Quel compte auriez-vous à lui rendre si vous en sortiez de votre propre mouvement? Je ne crois pas que voua acheviez votre vie aussi commodément que vous feriez si vous preniez ce parli-là, et apparemment Dieu demande de plus grands travaux à celui à qui il a tant donnée Qu'y a-t*il donc à faire, monseigneur, pour

1 . La Beaumelle ajoute ou arrange te qui suit et qui est près* que entièrement de son invention : « Mais est-ce pour une vie agréable et commode que vous êtes fait? Dieu vous a-t-il donné de si grands talents pour vous seul? Le repos elle bonheur d'un arctic- ▼èque dépendent-ils d'un coup d'œil d'un roi? Et parce que vous êtes entouré d'ennemis, faut-il décliner le combat? £n avez-vous d'autres que les ennemis de l'Église ? Vous devez donc rester dans votre place. Votre affliction est juste : quitter votre poste seroit pourtant une désertion. Mais comment répondrei-vous aux desseins de la Providence? En vous mettant en état de travailler utilement. Que vous manque-t-il? Une bagatelle : il n'y a contre vous qu'un soupçon. Ce soupçon, est-il impossible de Teffacer? Tout ce qu'on dit contre tous se réduit à la protection secrète que vous accordez au parti janséniste : personne ne vous accuse de Tètre; voudriezvous être plus longtemps le chef et le martyr d'un corps dont vous rougiriez d'être membre? Ne lèverez- vous pas cet obstacle, le seul qui nuise au bien auquel vous paroissez destiné ? n

répondre à ses desseins? Il faut vous mettre en état de travailler utilement. Un seul endroit vous manque.

Est-il impossible d'effacer ce soupçon d'aimer et de favoriser ceux qui sont du parti janséniste? car il me semble qu'on ne dit rien de plus et que personne ne vous accuse de l'être. N'est-ce pas là tout ce que vous avez à faire, et ne devez-vous pas lever cet obstacle qui s'oppose seul aux biens auxquels vous paraissez destiné ? Quant aux moyens, vous les connoissez mieux que moi. On ne vous accuse point d'être quiétiste, ni tous ceux qui vous environnent. Pourquoi ne vous laveriez-vous pas tous du même soupçon sur le jansénisme? Vous essuieriez alors le déchaînement des jansénistes, comme vous l'essuyez de l'autre cabale, mais vous seriez en état d'édifier et de conduire à bien et le roi et tous ceux qui ne tiennent à aucun parti. Jamais les jésuites n'ont été plus foibles qu'ils sont*, je le vois souvent, et la force que vous auriez si ce nuage de jansénisme pouvoit se dissiper.

On est averti que vous avez des commerces directs et indirects à Rome avec des gens qui y ont été les plus acharnés pour les jansénistes ^ et contre le roi. Croyez, monseigneur, que tout lui revient et qu'il n'a aucun tort de vous soupçonner ; ce n'est point sur les discours du père de La Chaise, le bonhomme- n*a

] • La Beaumelle ajoute : « Le père de La Chaise n*ose parler; leurs meilleurs amis en ont pitié; ils n*ont de pouvoir que dans leur collège, etc. »

2. « Pour Janséniui, • met La Beaumelle, et Jansénius était mort en 1G38!

A M. LE CARDINAL DE NOAILLES (1701). 389

pias de crédit; d'autres personnes parlent, écrivent, et, encore une fois, il a raison de penser comme il pense. Cependant les choses ne sont pas sans remède. Il est prévenu d'estime pour vous; il croit votre vertu sincère, et la regarde avec respect-, il m'a permis de vous donner les avis que je vous donne sur vos commerces à Rome, et c'est une grande marque de considération pour vous. Je le touchai en lui disant une partie de notre dernière conversation, et je vois très-clairement, monseigneur, que si vous vous déclariez bien hautement et que vos gens de l'archevêché fissent de même, il seroit pour vous comme les gens de bien peuvent le désirer. Il me nomma ce jour-là M. de Beaufort. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il est aisé de s'expliquer si nettement et si fortement que nous ne laissions aucun doute. Pardonnez-moi , monseigneur, toutes mes libertés, vous en voyez la cause. J'aime le bien, grâce à Dieu S j'aime votre personne, voilà ce qui me fait agir et me rend si sensible. Je mourrai apparemment devant vous; je voudrois voir le roi entre vos mains.

Le roi et la reine d'Angleterre sont bien touchés de se croire mal avec vous, et vous demandent de les voir pour s'expliquer sur tout ce qui s'est passé. Il ne vous convient ni aux uns ni aux autres d'être brouillés, et il ne convient pas non plus que la cause en revienne au roi. Yoyez-les, monseigneur, je vous en conjure. Eh bien ! ne vaudroit- il pas mieux ne

1 . La Beaumelle met : « J*aiine le roi , j*aime le bien public, j*aiine votre personne. »

390 CORKESPONBANCE GÉNÉRALE.

point lire VAn7iée chrétienne ^ que de donner de telles scènes? Toutes ces pénitentes du père de La Tour ont-elles d^autres livres que ceux qui s'appellent de ces Messieurs'^^ Les autres ne sont-ils pas dans le mépris comme ceux qui les lisent? Ne sont-ce pas là des marques de cabale, qui détruisent toute Tédification qu'on devroit tirer de la sainteté de leur vie? C'est au moins l'effet qu'a fait sur moi la conversion de madame de Gaylus*. J'aurois été ravie si je l'avois vue simple, estimant la piété partoat, lisant tout ce qui est bon sans prévention, et se tenant même à la plus grande simplicité, qui est ce qui convient à notre sexe, mais il n'y en a plus depuis ces nouveautés. Elles portent l'orgueil avec elles. Il faut des livres faits exprès; il faut de belles traductions. La Vie des Saints est en mépris avec Grenade, Rodriguès, saint François de Sales, etc. Je ne sais comment les eon* ducteurs de ces femmes-là, par politique même, ne les tiennent pas plus humiliées. Leur décision marque trop clairement qu'elles soutiennent un parti.

Je reçois dans ce moment votre lettre d'hier. Si vos peines pouvaient diminuer par l'intérêt que j'y prends, je ne vous en laisserois guère. Il seroit

1. La Beaumelle met tout le eontraire : « Ne raudroit-il pa» mieux lire VArmée ehritiennel »

Page 1