LA REINE D'ANGLETERRE A MADAME DE MAINTENONS
À Saint- Germain, ce 5 novembre 1701.
En revenant de Chaillot avant-hier au soir, j'ai reçu votre chère lettre du 2, par laquelle je suis bien aise d'apprendre que vous ayez enfin reçu par M. d'Autun ce que vous attendiez avec une sainte impatience. J'ai appris à Chaillot ce que vous me mandez de la guérison d'une Dame de Saint- Louis; Dieu est admirable dans ses saints; je ne suis point surprise de tout cela, et si mon cœur étoit capable de sentir de la joie, ce seroit en des choses de cette nature qu'il en auroit ; mais je vous avoue que rien ne me touche à présent que ma privation et ma désolation ; je connois bien que tout cela est trop humain, et je tremble de peur de perdre mon temps, et tout le mérite que j'aurois pu avoir dans une si
t . Autographe des archives du château de Mouchy.
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grande occasion. Toutes les filles de Ghaillot sont touchées de dévotion et comblées de consolations, depuis que ce cher cœur est dans leur maison ; les solitaires sont tout le jour à prier Di^u dans la tribune où il est; elles m'ont assuré qu'elles y trouvent toutes sortes de remèdes et de soulagements à leurs infirmités spirituelles et corporelles; il n'y a eu que moi qui n'ai point senti de consolations; cependant il me semble que ma douleur a été assez tranquille les trois jours que j'ai passés lè-dedans, et qu'il y a eu plus de tendresse que d'amertume dans mes larmes. Je prétends y retourner à la Présentation, mais j'espère vous embrasser auparavant.
Je voudrois bien qu'on eût quelque assurance de la grossesse de madame la duchesse de Bourgogne, mais il est difficile d'en avoir qu'après deux mois ; j'espère que cela ne reculera pas le retour du roi. Je n'ai rien su de la maladie du prince d'Orange, que ce qui m'en est revenu de Fontainebleau; j'en crois peu, et j'en parle encore moins. La dévotion de la maison royale me fait plaisir; je prie Dieu qu'il les comble de toutes sortes de bénédictions. Par charité, priez Dieu pour moi, aimez-moi toujours, et conduisez-moi en tout; j'ai besoin de tout cela, et l'amitié tendre et sincère que j'ai pour vous me met en droit de vous le demander, et votre bon cœur vous oblige à me l'accorder,
MÀR1E« REINE.
LETTRE eux
9 novembre 1701.
Le roi m'ordonne de vous mander, madame, qu'il a lu votre lettre avec attention, qu'il trouve bon que vous disiez vos raisons à M. le chancelier, et que bien loin de vous retrancher ce qui est permis aux autres, il vous accorderoit volontiers par son inclination ce qu'il refuseroit au reste du monde. Je me réjouis avec vous, madame, de cette continuation de la considération que j'ai toujours vue dans le roi pour vous. Après ce compliment, venons au portrait de madame la duchesse de Bourgogne.
Vous n'avez plus la hauteur, madame ; elle est présentement aussi grande que moi, et le sera bientôt davantage ; sa taille est encore embellie, parce que le sein lui vient, mais je la trouve un peu déparée d'avoir perdu ses cheveux après sa grande maladie. Il n'est question ici que de la reine d'Espagne^. Les portraits qu'on en fait ressemblent fort à notre princesse. Mais ce qu'on mande de son esprit est surprenant, et effraye les Espagnols. Voilà finir bien court, madame^ ce n'étoit pas mon intention.