‹ Correspondance générale (volume 2)Chapitre 7 sur 149 · Raynal Les (Correspondu/ils de Joubert · texte numérisé non relu

Raynal Les (Correspondu/ils de Joubert

2, Mémoires du marquis de Boissy, I, p. io9.

1"^ Division Londres, le 12 avril 1822.

Politique

N^ 4 Monsieur le Vicomte,

Je me suis rendu avant-hier mercredi, 10 du courant, à North- Cray. Je vais avoir l'honneur de vous rendre compte de ma conversation avec le M'^ de Londonderry. Elle a duré une heure et demie avant dîner, et nous l'avons reprise après ; mais, moins à notre aise, parce que nous n'étions plus tête à tête.

Lord Londonderry s^est d'abord informé des nouvelles de la santé du Roi avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt politique. Rassuré par moi sur c.e point, il a passé au ministère: « Il s'affermit », m'a-t-ildit; j^ai répondu : « Il n'a jamais été ♦< ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il restera le « maître, tant que cette opinion dominera dans les Chambres. » Cela nous a amenés à parler des élections. Il m'a semblé frappé de ce que je lui disais des avantages d'une session d'été pour rétablir l'ordre dans l'année financière; il n'avait pas bien compris jusqu'alors l'état de la question.

La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le sujet de notre entretien. Sur ce point-là, la politique de lord Londonderry m'a paru saine ; il est persuadé que la cause des Grecs est devenue celle des révolutionnaires. Le sujet était délicat ; et j'ai laissé parler le ministre anglais pour le voir venir ; il s'est tenu de son côté sur ses gardes, et n'a pas laissé échapper un mot qui pût m'éclairer. 11 s'est contenté de déplorer en général les événemens qui pourraient produire la guerre. Je crois cependant qu'il me cachait quelque chose, car il n'a pas même prononcé le nom de l'Autriche. J'ai fait l'éloge de l'Empereur Alexandre et de sa modération bien connue. « S'il est obligé de recourir aux armes, ai-je dit, les Russes, une fois chassés de la

Moldavie et de la \'alachie, mettront moins de hauteur dans leur politique et l'Europe pourra ouvrir avec succès des négociations, avant que les Russes passent le Danube. »'

Lord Londonderry en me parlant de soldats et d'armées m'a paru être dans l'opinion de notre ancien ministère sur le danger qu'il y aurait pour nous k réunir de grands corps de troupes ; j'ai repoussé cette idée ; j'ai soutenu qu'en menant le soldat français au combat, il n'y a rien à craindre, qu'il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de l'ennemi, que notre armée vient d'être augmentée, qu'elle serait triplée demain, si cela était nécessaire, sans le moindre inconvénient ; qu'à la vérité, quelques sous-ofïîciers pouvaient crier : Vive la Charte ! dans une garnison, mais que nos grenadiers crieraient toujours : Vive le Bol ! sur le champ de bataille.

Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord Londonderry la traite des Nègres ; il ne m'en a pas dit un mot. Changeant de sujet, il m'a parlé du message par lequel le Président des Etats-Unis engage le Congrès à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. « Les intérêts commerciaux, lui « ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage ; mais je doute que « les intérêts politiques en tirent le même profit. Il y a déjà assez « d'idées républicaines dans le monde ; augmenter la masse de « ces idées, c'est compromettre de plus en plus le sort des mou narchies en Europe. » Lord Londonderry a abondé dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables : « Quant à nous (les « Anglais), nous ne sommes nullement disposés à reconnaître ces « gouvernements révolutionnaires . » — Etait-il sincère ?

J'ai dû. Monsieur le vicomte, vous r?pporter textuellement une conversation importante ; toutefois, nous ne devons pas nous dissimuler que l'Angleterre reconnaîtra tôt ou tard l'indépendance des colonies espagnoles; l'opinion publique et le mouve-

1. Le paragraphe qui précède, depuis les mots « Sur ce point, la politique de lord Londonderry », ne se trouve pas dans le texte donné par Chateaubriand, Mémoires, IV, p. 230.

ment du commerce l'y forceront. Elle a déjà fait, depuis trois ans, des frais considérables pour établir secrètement des relations avec les provinces insurgées, au Midi et au Nord de l'isthme de Panama.

En résumé. Monsieur le vicomte, j'ai trouvé dans M. le M[arqu]is de Londonderrj un homme d'esprit, d'une franchise peut être un peu douteuse; un homme encore imbu du vieux système ministériel; un homme accoutumé à une diplomatie soumise, et surpris, sans en être blessé, d'un langage plus digne de la France ; un homme enfin, qui ne pouvait se défendre d'une sorte d'étonnement en causant avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui représentait comme des fous ou des imbéciles.

Je vous prie en grâce ^, Monsieur le Vicomte, de m'instruire souvent de l'état des choses en France et en Europe. Si vous voulez acquérir ici de l'importance, il faut que je ne sois pas réduit à chercher mes renseignements dans les gazettes. Un bulletin de vingt lignes me suffit ; une nouvelle que je saurai deux heures avant tout le monde me rendra nécessaire et fera honneur à votre administration.

J'ai remis à lord Londonderry la copie de mes lettres de créance et celles de rappel de M. le duc de Gazes [sic). Je serai présenté à S. M. B. le 19 de ce mois.

Le 30, M. Ganning doit faire dans la Ghambre des Gommunes sa motion pour Fadmission des pairs catholiques irlandais dans la Chambre haute. Il paraît que cette année, à cause des troubles de l'Irlande, on ne fera pas la motion générale de l'émancipation des catholiques.

M. Foster, ministre d'Angleterre au Danemark, retourne à son poste dans une quinzaine de jours; on lui donne une frégate pour son passage. Il porte l'ordre de la Jarretière au Roi de Danemark ; ces circonstances ont fait renaître le bruit d'un traité.

L'opposition dans les assemblées des divers comtés est très

1. Toute la lin de la lettre, depuis les mots : « Je vous prie en grâce >♦, est relranchée dans le texte donné par Cliateaubriand Mém., IV, p. 238.

violente contre les mesures que le ministère proposa pour le soulagement de l'agriculture .

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le \icomte, Votre très humble et

Ciiatf!:alhriand. *

657 12 avril 1822.

Au vicomte de Montmorency.

V^ Division Londres, le 12 avril 1822.

Politique

N** 6 Monsieur le Vicomte,

Votre dépêche sans numéro, en date du 8 de ce mois, m'est parvenue ; je me suis empressé de donner à mon bureau des passeports les instructions qu'elle contient; et, dorénavant, nul passeport ne sera délivré ou visé sous l'indication collective de suite ; on exigera la désignation nominative des divers individus attachés aux voyageurs ; je ferai avertir, sans airectation, le bureau des passeports du Foreign-Offîce, de cette mesure qui n'est pas une innovation, mais qui ramène seulement à l'exécution primitive de nos règlements intérieurs.

A ce sujet, Monsieur le vicomte, je dois vous informer que le passage en France des petits ouvriers en menuiserie, serrurerie, et autres arts mécaniques, étant devenu très fréquent et pouvant nuire à l'industrie de nos propres artisans, j'ai pensé qu'il faudrait les renvoyer pour l'obtention des passeports au consulat général chargé spécialement de l'inspection du commerce. Ce

1. La signature seule est autographe. — AfTaires étrangères, Angleterre, 615, fo 146. — Publiée en partie par Chateaubriand Mémoires, IV, 235-238, et presque entièrement par le comle d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 232-35.

serait soumettre ainsi ces voyageurs à un droit qui peut les faire renoncera leur entreprise, puisque le passeport gratis leur serait refusé : je ne sais, si pour donner plus de poids à cette mesure, vous ne jugeriez pas à propos de me la prescrire par ma dépêche particulière.

En transmettant à M. le B«" Séguierune copie de votre lettre concernant les passeports, je lïnstruis de la décision provisoire que je suis disposé à prendre, et qui, en augmentant les attributs de son administration, ajoute aussi à ses produits pécuniaires. J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération.

Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand. ^

A Son Excellence, Monsieur le vicomte de Montmorency, etc. ^

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