Guizot Mémoires, l, 377 (Michel Lévy
2. L'abbé Pailhès pensait que cette lettre, qui ne porte point de suscription, pouvait avoir été adressée à Madame de Crussol. (Cette indication lui était d'ailleurs fournie par les catalogues d'autographes.) Mais si on kl rapproche de la lettre qui suit, on pensera peut-être qu'elle a été écrite à Madame de Groslier.
nie la valeur que vous voulez y mettre, nous pourrions prendre des ^irrangemens avec vous pour une partie du parc : il n'y a rien que nous ne fassions pour vous attirer auprès de nous ; je me ferai votre jardinier ; je planterai vos arbres ; je vous donnerai les miens *si vous les voulez. Nous irons mercredi ou jeudi prochain à Paris et nous vous porterons la réponse. Alors vous viendrez voir la maison, et nous serons enchantés de vous donner l'hospitalité.
M**® de Gh[ateaubriand] m'a conté combien vous êtes toujours ■bonne pour les Martyrs^ et combien M. Becquet se donne de peine ; c'est un grand dédommagement des articles de M. H[ofTimann]. Vous aurez vu l'article de M. Esménard dans le Mercure. m est très bien, très bon, très sérieux. Je ne crois pas sa critique ^générale fondée : j'y répondrois aisément par l'autorité d'Aristote, par la nature de la religion chrétienne et par l'exemple fameux iVArmide^ personnage d'invention s'il en fût, et sur lequel pourtant toute la Jérusalem est fondée. Mais je crois que le silence absolu •€st ce qu'il y a de mieux pour moi : il faut laisser parler mes amis.
Agréez, Madame, mes respectueux hommages ; M**® de Gh[ateaubriand] vous demande votre souvenir : nous offrons tous les ^eux nos complimenset civilités à M. de Crussol.
DE Chateaubriand.
Val-de-Loup, près d'Aunay par Antony, Dépt de Seine
15 mai 1809,1
m [Vers 1809.]
[A Madame de Groslier.]
Ce mardi matin.
La' terre de Bruyère m'intéresse bien peu, en apprenant (jue Madame de Groslier est malade. Je la prie et supplie d'avoir soin
1. Orig. autog. Collection de Madame Victor Egger. — Pailhès Châteaudjriandy p. 449.
Correspondance de Chateaubriand. T. I, 16
de sa santé, et de ne point penser k autre chose. M***' de Ch[a~ teaubriand] est aussi dans son lit sans quoi elle iroit à Paris, remercier Madame de Groslier. Moi-même je quitterois moi> désert si je n'y étois retenu par une espèce de secrétaire qu^ travaille pour moi et à qui ma présence est absolument nécessaire. Je renouvelle mes plus vifs remerciemens à Madame de^ Groslier, je lui offre tous mes hommages et je prie Monsieur de^ Grussol d'ag-réer toutes mes civilités. *
115 30 mai 1809.
A Guizot.
Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.
Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême de vouloir bien me communiquer vos idées. Gette^ fois-ci, je passerai condamnation sur le merveilleux chrétien, et je croirai avec vous que nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais. Monsieur, vous accorder que^ les Martyrs soient fondés sur une hérésie. Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une rédemption^ ce qui serait absurde, maisv d'une expiation^ ce qui est tout à fait conforme à la foi. Dans. tous les temps l'Eglise a cru que le sang d'un martyr pouvait elfacer les péchés du peuple et le délivrer de ses maux. Vous, savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois dans les temps deguerre et de calamités, on enfermait un religieux dans une toui> ou dans une cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous^ Je n'ai laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire posi-^ tivement à l'éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera
1. Orig-inal aut. Collection de Madame Victor Egger. — Faillies Château-^ briand, p. 516.
les bénédictions du ciel sur les chrétiens par le mérite du sang de Jésus-Christ ; ce qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe et la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante d'ailleurs, et consacrée par toute l'antiquité, a été reçue dans notre religion : la mission du Christ ne l'a pas détruite ; et, pour le dire en passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre coupable patrie : ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce moment même pour nous; vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur, renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.
Au reste. Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où l'on dit à un honnête homme: « Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion ; vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez? » On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui sont là pour protester contre la bassesse des temps et pour conserver au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat, Monsieur, si vous examinez bien les Martyrs, vous y trouverez beaucoup à reprendre sans doute ; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins défectueux de mes faibles écrits.
J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau : c'est le fils du fils d'une sœur de ma mère ; je le connais à peine mais je le crois un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France, il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a procuré l'honneur de faire connaissance avec Mademoiselle de Meulan : elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et de raison. Je crains bien de l'avoir importunée parla longueur de ma visite ; j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables, et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux.
Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie, Monsieur, mes très humbles salutations et toutes mes civilités.
Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.*
J76 12 juin 1809.
A Guizot.
Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.
J'ai été absent de ma vallée. Monsieur, pendant quelques jours, et c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien convaincu d'hérésie ; j'avoue que le mot racheté m'est échappé, à la vérité contre mon intention. Mais enfin il y est ; je vais sur-le-champ l'effacer pour la première édition.
J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes remercîments ; ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà du peu que je vaux.
Ce qu'on a dit. Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est trèsexact. Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela un miracle. Il forme, au milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de marbre blanc : la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser, mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance très extraordinaire et qui mériterait de plus