‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 40 sur 91 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

A M. ALEXIS LWOFF

Paris, 23 février 18*9.

Mon cher monsieur Lwoff,

J'ai été ti*ès sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive, bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais quelles étaient vos relations avec M.Lenz, et c'est la cause du silence que vous me reprochez. L'inditiérence ni l'oubli n'y sont pour rien, soyez-en tout à fait persuadé.

Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission relative à un poème nouveau.

Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots, Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a trait à votre question.

Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera égalemi;nt, il le trouve beaucoup plus difficile et plus long

que d'écriie un opéra nouveau, à cause de la nécossilc de conserve»' la nuisique.

Pour refaire Gndine ea trois actes, Saint-Georges demande... que vous lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de la proposition ; la partition me paraît indispensable et toutes les imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne sauraient la remplacer ^

Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro G. C'est un homme habile pour ces sortes de choses, et l'énoruie succès du Val d' Andorre donne en ce moment plus d'autorité encore à son nom.

Si vous lisez la Gazette musicale et les Débats, vous devez être au courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en passant, Spontini, avec son second acte de la Vestale, a tellement enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous tomberont-ils sous les yeux : ils paraîtront ces jours-ci dans la Gazette musicale et les Débats.

Je travaille en ce moment à un grand Te Deum à deux

chœurs avec orchestre et orgue obligés. Cela prend une

certaine tournure. J'en ai encore pour deux mois à travailler;

il y aura sept grands morceaux.

i. Le iibrelto de M. de Saint-Georges se trouve dnns la l)illio- Ihèque du château de Komany, près Kowno, en Lilhiiauie; ce libretlo n'a jamais été mis en musique par 31. LwolT, riiorien ls7Ù. (Henseignements eunimuniqués par M. Wladhnir Stassolf.]

Adipu, mon ciict- général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie : je ne vous en demande pas davantage.

A M. LKCOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.

Paris, jeudi 3 avril 1851.

Mon cher Lecourt,

Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons admirable. Elle sera exécutée à notre concert* du 29 de ce mois. Nous l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet, et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.

.le jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un artiste de la valeur de Morfil. Son ouverture le prouverait seule. Il y a là une habileté harmonique, une >cience d'instrumentation et de modulations, un sentiment du rhythine et une distinction mélodique qui, selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt, que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose. Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la dernière lettre de Morel, et

1. De la Société phiHiarmoniqiie de Paris, rue de la Chaussée» d'Antin. (V. la Notice.)

ils COURESPONDANCE INÉDITE

j'ai encore oublié son udr&jse, voilà pourquoi je ne lui écris pas directement.

Adieu; je vais changer de tout (il s'agit de vêtements, et non de sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis tout trempé.

P.-S. — Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours, et qu'il serre la main de so7i ami Morel.

A M. AUGUSTE MOP.EL

Paris, vendredi 9 mai 1851.

Mon cher Morel,

J'ai clé si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert oiî votre ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels Vorchestrc était payé, et qu'il n'y avait, on conséquence, pas moyen de refuser.

Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée (singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans le Cristal- Palace. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce

soir le chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement applaudie, mais admirée de tous les artistes et dos vrais aniateurs. Vos billots ont été romis d'après vos indications. Je me réserve de vous la faire entendre quelque jour avec un orchestre Immense, car c'est une œuvre de grandes masses ; Bourges en a bien parlé dans la Gazette rnusicale. J'y viendrai à mon tour, je ne sais quand, dans le journal des Débats.

11 est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me confierait la direction à Londres, et oii figurerait le Te Deum. Si les fonds se font., je vous écrirai pour que vous veniez m'aidcr, soit aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.

A JOSEPH d'oRTIGUE.

Londres, 21 juin 1831.

27, Queen Anne street, Cavendish square.

Mon cher d'Ortigue,

J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducro(iuet; ainsi il a tout lieu d'être content de moi. Je n'en puis dirs autant du jeune homme qui touche son orgue, car je mau^iis ce malheureux. II nous régale chaque jour de deux ou troie

iSO COllRESPONUANCli: INÉDITE

douzaines de polkas, sans compter les cavatines d'opéras boulions; il prend sans doute les Anglais pour des imbéciles!...

Je réponds à tes paragraphes :

1° Je ne me rappelle pas la date de l'article oîi il est question de la cJiapuUc de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.

2^^ Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini. J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai à Paris bien avant le 31 juillet. et nous en causerons.

Tâche de lire mon second article dans les Débats; s'il n'a pas paru à Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte l'impression sans égale que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale de Saint-Paul, en entendant le choeur des six mille cinq cents enfants des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens encore ému en t'en parlant. Yoilà la réalisation d'une partie de mes rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.

A ce proDos, vois aussi mon article du 31 mai ; tu y trouveras une relation de ma visite à la chanteuse chinoise ei à son maître de musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de quelques théoriciens savants sur

DllECTOn BEP.LIOZ. 18 1

une prétendue musique par quarts de ton. l'i n'y a rien de bête comme un savant.

Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série de ses poèmes s'ir Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, une voix d'en haut se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait pouvoir faire de cola une légende populaire, toute simple mais digne, en une foule de parties ou chan.^ons.

Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de facteurs.

C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute l'Europe. Érard, Sax et Yuillaume. Tout le reste lient plus ou moins du genre chaudron, mirliton et po chette.

A. M. ALEXIS LWOFP.

Paris, ai janvier 1852.

C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un article aussi insuffisant; mais vous ne pouvex savoir comment ces affaires de feuilletons s'arrangent et et de combien de niaiseries nous sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.

Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu près, je suis plus quû canJoiit,

11 faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me faites au sujet de votre Stabat. Malheureusement, vous êtes à mille lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera. Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque rien . De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.

J'ai fini l'an dernier trots partitions nouvelles, et, à l'heure qu'il est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre une note, et pas un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la vente d'un Stabat sont encore plus difficiles que celles de tout autre ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention nécessaire à une composition grave et triste.

Voilà l'exacte vérité.

Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je vais retourner en Angleterre où le désir d'aimer la musique est au moins réel et persistant. Ici toute place est prise ; les médiocrités se mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens avec presque autant de colère que de dégoût.

Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations. Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai dans l'art est aussi éteint que celui du juste eu morale, et, sans l'énergie

D IIKCTOR BKKLIOZ. 183

dr. président (le la République, nous en serions à callti heure à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâee à lui et à l'armée, nous vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous virons morts (pardonnez-moi l'antithèse).

Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique !

Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je sens brûler en moi et qui me retombent sur le cœnr.

A M. AUGUSTE MOllEL

Paris, 10 février 1852.

Mon cher Mu ici,

Je ne vous ai pas écrit depuistrop longtemps, c'est mal, très mal de ma part, et je vous prie de me pardonner cette

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négligence apparente. Vous savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weiinar, la première rer.résen talion de Benvenulo devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor (Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1"" mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.

Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du Conservatoire, oh se trouve exclusivement la musique qui m'ap; arlicnt; si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27) irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.

Je suis au fond a'^sez vexé de ne pas aller entendre Denlenuto. Liszt dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille. J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize arls; c'est diablement vivace, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le grave-t-on? quand "entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à faire aussi modestement des chefs-d'œuvre!... Il était temps; personne ne pouvait plus faire de quatuors.

PS. — Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier fcu'llelon, que Berlin a fait passer malgré la censure (par

c"i.r.c:vo;\ r.LRi.ni. 18S

mégarde!!!). Je reçois des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, et les autres m'ont en abomination.

A JOSEPH I) ORTICUF..

[Londres], ?5 mars [1852'.

Mon cher d'Ortigiie,

Je t'écris trois lignes pour que tu saclies que j'ai obtenu liier soir un succès pyramidal. Redemmdé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout (sic) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis dans le TimcSy le Morning Post, le Morning Herald, VAdver!i<er et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du Journal des Débats, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au moins la chose.

La consternation est dans le camp de la vieille société philharmonique. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.

Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, soLs content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour

moi que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que chacun dit.

Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le de tirer la moelle des journaux, anglais pour sa Gazette. C'est curieux, je t'assure.

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