‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 57 sur 91 · A M. BEN NET · texte numérisé non relu

A M. BEN NET

Paris, 26 ou 27 janvier (1857).

Oui, Théodore a raison : vcîre papier pelure qui boit l'encre m'a fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de parchemin pour ni'écrire à l'avenir.

Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et réconfortante lettre. Mais je n'ai pas bescni, autant que vous le croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je suis, je vais toujours ; ma par-

-iO CORnESPONDANCE INÉDITE

tilion^ se fait, comme Jcs stalactites se forment daiis les grottes humides, et presque sans que j'en aie conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au Conservatoire la partition d'Olympie de Spontini, où se trouve une marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les mesures; il y en a 357, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y a point d'action durant cct inmiensc développement processionnel de la marche d'Olympie, tandis que j'ai une Cassyndre qui occupe la scène pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain. Enfin cela peut aller 2.

J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Vovez avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon onvragel... Ah! je n'ai pas ^d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux mots de mission à remplir! quel missionnaire!... Mais il y a en moi une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les r;:isonnemenls, et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.

Ce qui me dégoùle le plus, c'est la certitude où je suis de la non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes humains!...

\. La partition des Troyens.

2. Bei'lio/. n'en était encore qu'à la première paitie do son opéra : la Prise de Troie, c'est-à-dire celle qui n'a jamais été jouée et que nous ne connaissons pas.

D'IILCTOK BEKLIOZ. 2 il

Madame X..., qui est venue nie voir avani-liior, m'avuuuit naïvement et tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu la Vestale de Spontini.

Une artiste pareille qui a passé sa vie dans lo monde musical et théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie ne brillait pas !... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort des chefs-d'œuvre ! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la boutique des épiciers italiens !... Mais cette éducation coloniale ne l'a pas empêchée de faire coniiaissance plus tard avec Mozart, Haydn, Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face empcrruquce de ce tonneau de porc et de biirre qu'on nomme Haendel!...

Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition terminée. Avec du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la voûte de la grotte ne s'écroule pas...

Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines... Réalisez votre plan de concert, je serai probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me réciiauffera un peu.

11 est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et je ne me sens plus que du froid au cœur, et je vois tout en gris, et je vais m'etendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du corps pour ne rien voir et demeurer siupide conmie un arbre sans feuilles et ruisselant de pluie.

PS. — Rue de Calais (encore une lois, et non de Douai), n" 4.

>i2 CORRESPONDANCE INÉDITE

A M. AUGUSTE MORËL

Paris, samedi soir n oa - avril fS57.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre empressement à c faire savoif que vous aviez reça des noavelles de Louis mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de Bombay, dans If uelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qn'i vous a dites. Je vous enverrai plus tard un;î lettre que j vous prierai de lui remettre à son arrivée à Marseille qu'il m'annonce seulement pour la fin d'août. Je suis ien heureux qu'il puisse avoir un mois à peu près à i disposition pour venir me faire une yisite. Je me recommiderai encore i à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu ne vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas mipromettre par ce voya^ sa position à bord de la Bel*-A sstse, et la promesse bien formelle d'y être de retour i temps que lui indiquera son capitaine. Au reste, je le uppose plus raisonnable maintenant.

Je travaille comme vous à une énorme partion: malgré toutes les interruptions forcées et les distractiis qn'apporte la vie de Paris, j'ai fait deux, actes et dem entièrement instrumentés, polis et limés. Il me tarde ce^ndant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait i ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé mon poème.

D HECTOR BEr.LIOZ. -(d

j 1 ai fait doux lectures devant deux aréopages assez comp.ents, l'une chez M. Edouard Berlin, l'autre chez moi. On tiuve cela beau. Dernièrement, à l'une des soirées des Tileries, l'impératrice m'en a parlé longuement. J'irai plus trd le lire à Leurs Majestés, si l'empereur a une heure de li:rté. Je voudrais, quand je subirai cette épreuve, être ; is avancé dans le travail de la partition, et avoir au I :ins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonerait la mise à l'étude imméditite de cet immense ou- \ige, je ne pourrais y consentir. Je n'ai pas les deux leimes capables de jouer, de chanter et de représenter CïSandre et Didon.

liez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui - 'er la main. Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois I liais son fils.

béron continue à remplir la caisse du Théâtre- Lyrique.

Dimanche matin.

■ reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend >[ vous vous donnez un mal d'enfer pour faire aller la F- de Roméo et Juliette. Pourquoi avez-vous tenté cela? sas harpes?... et sans un orchestre assez fort?.. Dites-moi cciment a marché le concert.

244 cor.nESPONo.\"CE inédite

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