A M. ET MADAME DAMCKE
Genève, hôtel de la Métropole, 22 auiit iSOS.
Chers amis,
Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de vous oublier. Vous le savez, je n oublie pas aisément, et, si je le pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.
Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement, une cordialité extrêmes ^; on veut que je sois de la maison, on me gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que d'autres choses; cela m'a donné un gonflement de cœur qui me tue.
Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste,
\. Pour l'intelligence de cette lettre énigmalique, nous sommes obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des A'ctnuire» où toutes les explications nécessaires lui seront données.
stupide. Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des Mémoires. Elle m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres ; mais sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois quelle n'en est plus fâchée...
Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus beau. Adieu, chers amis.
A BIADAME MASSART.
Pari;, 15 septembre 1863.
Bonjour, madame ! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout: mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.
Ètes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous allez dire en riant, ou rire en disant: « Pourquoi m'écrire? » Sans doute, vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée saugrenue; mais,
que voulez-vous! je i'ai, et, si vous trouvez mon idée !rop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me réMomlrc et me traiter d'original.
Pourtant, le but secret de cetto lettre est, et ne peut être, que d'en avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche... Grétry disait qu'il donneniit un louis pour entendre une chanterelle dans l'opéra d'Uthal de Méhul, où il n'y a que des altos ; je donnerais bien le double pour entendre de temps en temps parler français autour de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie p.irisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée des hommages, , même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son mari de porter une robe de chambre^ elle qui ne veut pas tolérer ce vêtement pour Brutus?
Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit auditoire d'hommes, et nous lirons Cono-
C HECTOR nERlT02. 323
lan. Rien ne me fait plus vivn? que de voir l'enthousiasme ries gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibililé et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à Vienne, à l'aire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leur» yeux... Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer.
J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le prêterai seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce n'est pas pour les louer.
Ah! voilà une crise qui me reprend!
Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je ne puis plus écrire.
Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.
CXXXVllI.
A LOUIS BERLIOZ
6 novembre 1865.
Cher ami,
Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de dogue.
Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le contrat, me fait dire tout simplement qu'il n'est pas en mesure et qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne font pas plus que les paroles. Mon beau-lrère me dit qu'il n'y a pas d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est riche. Mais j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai toujours cinq cents francs à toi, s tu m'en envoies cinq cents autres, j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront quatre-vingtdix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, linexaclitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents francs, puisqu'il ne me donne en revenu que [i pour 100 et que j'eusic reçu 9 en plaçant Ja somme dans les obligations ottomanes.
D'ailleurs, c'est d'un sans- gêne incroyable, et ce serait curieux si la Banque de France, qui, elle aussi, est ricnc, s'avisait, quand on lui présente un bl lot, de dire quelle
n'est pas en mesnre. Allons, il faut en prendre son parti, je n'y puis rien.
Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un in7>trument dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis Courier : « Je crois que deux et deux font quatre et encore . . . n'en suis-je pas bien sur. « Un avare disait aussi : « Si saint Pierre venait m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je ne lui en prêterais pas. »
On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur Rossini dans le Correspondant i. Cet écrit est fort sensé, fort juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour le remercier, en lui disant : « Je vous dois beaucoup pour avoir si bien lavé la tonsure de mon ami M. le curé d'Ortigue. »
AU MÊME. V
Paris. 13 novembre 1865.
Cher ami, Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de me recoucher. C'est que tu seras fort occupé
1, Intitulé les Royautés musicale$
iQiu et que c'est aujourd'hui le 13. J'espère que tu te débrouilleras au milieu de ce peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir un home, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a pu te répondre. 11 faut de l'argent! n'en fùt-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit : * Ah! si c'était à recommencer! »
Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean comme devant.
Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soiL attachée. 11 fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe ! Ce soir est noire dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de lettres de Genève ; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une lettre m'arrive, cela me remonte le cœur et l'esprit.
D'hECTOU BERLIOZ. 327
Ah! mon pauvii' Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai aimé, iinMiio quaixi tu étais tout petit. Et il m'est si diffîcile d'aimer les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmerifer.
A M. ASGER IIAMERIK, A COPENHAGUE.
Paris, (" décembre 1S6S.
Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.
D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par noire norrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans de cœur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.
Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au beau, par votre énergique volonté, par voire persévérance indomptable.
Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même ; il est si bête qu'il ne s'en doutera pas !
328 CORKESPONDANCE ir^ÉDITE
Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, maître, et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant : « JE l'avais toujours dit! »
Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! cette vieille capricieuse!...
On exécutera quelques fragments de ma symphonie de Roméo et Juliette dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent public idiot va-t-il prendre cela?
N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas ; voilà Vabsrjnthe, comme dit Hamlet.
Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais
fïnt faire la connaissance. On joue dimanche prochain une
e ses symphonies au concert du Cirque. Si je ne suis pas
onfiné dans mon lit, je ne manquerai pas d'y aller. Veuillez
iïiluer de ma part monsieur votre père.
Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue française? "Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.
A MADAME MASSART
30 janviei 1866.
Chère madame, .Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant les deux lettres A M (Aglaé Masson ou
D HECTOR BERMOZ. •'^"•^
Massart), parce que j'éprouve toujours un plaisir cxtrrnie à lire vos billots si bien tournés, si gentils, si amicaux. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je l'emploie.) Cotte fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre première ligne. Vous m'appelez « cher maestro ! » Pardieu ! je ne suis pas maestro, ni qiioi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.
Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la tête.
J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu...
Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre...
Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. Pourquoi cela?
Je vous porterai demain le volume des Mémoires; vous y verrez pourquoi je suis d'humeur si gaie.
Tout à vous et à Massart ; mais ne l'appelez plus devant moi lepèrc Massart, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.
'àdO COnRESPONDANCE INÉDITE