‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 79 sur 91 · A M. EDOUARD ALEXANDRE · texte numérisé non relu

A M. EDOUARD ALEXANDRE

Sainl-Pétersbourg, 15 décembre 1867.

Chers amis,

Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.

On a su, je ne sais comment, que le H déœmbre était le jour de ma naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû assister à un dîner de IbO couverts, où, comme vous le pensez bien, les toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur extrême. Au se-

cond concert, j'ai été rappelé six fois après la Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante et dont la qualriènio partie avait été bissée.

Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi Jaut-il vous dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je rîie vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.

Hier, nous avions à exécuter le second acte d'Orphée, la symphonie en ut mineur et 'mon ouverture du Carnaval romain. Tout cela a été sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. 11 y avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès. Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations faites par-ci par-là, par des gens incapables! ! ! Ah ! c'est pour moi une joie immense de leur révéler les chefs-d'œuvre de ce grand homme. Hier, on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le premier acte d'AIceste. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéit en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.

Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire Uamlet. J'ai parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va acheter Bomnns et Dieux et l'admirer.

Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et littéraire ; ici, on a dans la poitrine un foyer qui

oii CORRESPOND A yCE INÉDITE

fait oublier la neige elles frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?

Adieu, tous; je vous serre la main ; je vous embrasse.

A M. ET MADAME MASSART

Saint-Pétersbourg, 22/tO décembre 1887.

Chère madame Massart,

Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.

Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au Conservatoire de Paris. Us m'ont joué, avec la même perfection, l'autre jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions fait trois répétitions. Ou a redemandé à grands cris la Marche au supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le second acte d'Alceste, avec l'Offertoire de mon Requiem (le chœur sur deux notes). A l'autre (5™« concert), je donnerai les trois premières parties instrumentales de la Symphonie avec chœurs de Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie

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vocale, les cliantours dont je dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu nie cherclier de Moscou, où j'irai après le 5™*' concert d'ici, nuuiauîc la grandeduchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplemenl leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée musicale où elle veut entendre mon duo de Béatrice et Bénédict, que l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils savent tnit à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.

Madame la grande-duchesse veut que je lui lise Hamlet lin de ces soirs, mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner de cent cinquante couverts le jour de ma fête (il décembre), où toutes les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors de mon lit à des heures aussi indues.

D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au café Anglais.

Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous, se donnent la main.

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Adieu, adieu, adieu. Rcmember me.

Vous savez toujours l'anglais?...

Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.

Vous savez que vous êtes charmante; mais Dourquoi diable êtes-vou s si charmante?

Je ne le découvre pas.

Farewell. I ain your.

A H. DAUCKË.

Moscou, 31 décembre i5o1.

Mon cher Damcke,

J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les directeurs du Conservatoire d(3 Moscou sont venus me cherchera Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.

Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Elysées. Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.

Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police, douze mille cinq cents auditeurs.

D HECTOR UERLIOZ. 3-47

Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fôte de Roméo et Juliette et pour l'Offertoire du Requiem. SeulonuMit, j'ai éprouvé une mortelle ant,'oisse quand ce dernier morceau, qu'on avait voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbodrg, a commencé. En entendant ce chœur de trois cents voix répéter toujours ses deux notes, je me suTs figuré tout de suite l'ennui croissant de cette i'oule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression de cette humilité résignée l'avait saisie.

A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts; j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les chœurs s'en sont ensuite mêlés; je ne savais plus oià me mettre. C'est la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une dépêche à la grandeduchesse pour l'informer de cette émotion populaire...

Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je repartirai pour Saint Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse de tout mon cœur.

Je renasrcie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume des Mémoires. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le jour de mon départ pour Moscou.

Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame Damcke, dont je n'ai pas (mcore vu la sœur.

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A M. ET MADAME MASSART

Saint-l'étersbourg, 18 janvier 1863.

Chère madame Massart,

J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la plus \ive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux, les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent pas ; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde assiste.

Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh ! quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final à^Harold ! quand je pourrai me dire : « Je pars pour Paris dans trois jours, c'est-à-dire au commencement de février. » Je ne puis résister à ceclimat. j'ai moins souffert à Moscou. El queis enthousiasmes! Le premier concert avait lieu dans la salle du Manège ; il y avait dix mille six cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout

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»e monde acclamer l'Offertoire de mon Requiem avec son ihœur sur deux notes, et me redemander sans fin, j'avoue ^ue ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule immense, m'a renuu' jusqu'au cœur. Au second concert qui avait lieu avec les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles, l'Offertoire avaifr-été redemandé et il a produit le même effet.

Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je donnais un concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en serais que plus injurié par la presse.

Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre tant, chère madame, mes maux sont 81 constants, que je ne sais que devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.

Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon sou venir madame Nicolet, si charmante.

Adieu, adieu; je vous serre la main.

CLIH.

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