‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 9 sur 91 · Mémoires, p. 190, et lettres à son fils · texte numérisé non relu

Mémoires, p. 190, et lettres à son fils

pu IihIiÎ!- ses convictions et il affectait vis-à-vis des mcrtiocrités un dôdain voisin de l'impoli lessc. Liszt, au surplus, lui rendait procèdes pour procédés, transcrivant la Siimphoni<; fantastique, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons quelques dates pour l'agrément des archéologues : la première audition de Sarah la Baigneuse et de la Belle Irlandaise eut lieu le 6 novembre 183-i, au Conservatoire; Harold fui donné au second concert de cette série: « On s'aborde partout en s'entreteiiantdela Marche des Pèlerins », disaient Ii's feuilles du temps; la mélodie du Cinq Mai et celle du Pâtre breton furent entendues pour la première fois le dimanche 22 novembre 18315. Berlioz et Girard, « l'excellent chef d'orchestre du Théâtre Nautique », plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra, s'étaient associés ; mais, Girard ayant été insuftîsant dans l'exécution de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent que d'appartements privés, voyageant duVaux-HallàlarueYivienneet du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle i. Le bruit commençait à se faire autour de son nom ; si l'argent lui manquait jiarfois, les ennemis déjà ne lui manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle feuille dechou ; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis aux pierrettcs, que la folie agitait ses grelots (style d'alors), et que Musard soufflait dans ses cornets à pistons : « Oui, messieurs, s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie pittoresque et iinitative. intitulée Episode de la

1. Voir la Gazelle musicale, paf^sim : nux noiivfllos do la semaine.

lie d'un joueur. Je n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de paroles, ni de chanteurs, ni d'acleurs, ni de costumes, ni de décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez agir mon personnage, vous l'eiitondrez parler, je vous le dépeindrai des pieds à la tète ; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous apprendre mémo comment il met sa cravate. 0 merveille do la musique instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde Symphonie sur le code civil. Quelle différence, messieurs, d'une musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents musiciens! Quelle différence, dis-je, avecles ponts neufs de Ros- >ini! Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde pour se faire tme réputation!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la musique de Ra-<sini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun effet, mais aucune espèce d'-'/fe^, voilà VefJ'et qu'elle me fait *. »

Dans la Caricature, un journaliste anonyme publiait un article intitulé : le Musicien incompris : « Le musicien incompris méprise profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous lui nommez Meyerbeer: — Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas , mais il sacrifie à la mode. — Et M. Auber? — Compositeur de quadrilles et de chansons. — Bellini, Donizetti? — Italiens, Italiens, musiciens faciles, trop faciles. — Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle ; et quand

1, fjaze'te musicale, année 18S5, p. 23.

30 NOTÎCE SLR REULIOZ.

VOUS lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le fameux Jacques Lenglumé (un ùicompris de la jeunesse de Louis XIY); quelle musique! quel musicien ! . . . Notre grand homme va chercher la solitude au huitième au-dessus de l'entresol ; là, après s'être parfumé d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à extinction de chaleur naturelle. 11 court surtout après la haute philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exjirimer une des faces les plus superficociquenquenses de la \ie humaine... Une fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à cet exercice \ iolent, le compositeur échevelé arrive à produire une partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il obtient toujours le succès... non, la chute demandée *. »

L'allusion est on ne peut plus claire.

Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de la Symphonie fantaslique prouvait son talent de la même façon que le philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches des liasses énormes de papier réglé. Piiganini, qui devait lui faire, quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les Derniers instatits de Marie Stuarf^; ce projet n'eut pas de suite ou fut transformé en un autre projet. Comme

i. I,e journal la Caricature. Numéro du 16 mai It'-lil. 2. GaMle muskalc, 26 jonvicr 183'».

NOJICE SUR nETlI.IOZ. 3J

dans Ilarold en Italie, il y avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et duiit il voulait essayer l'eftot sur le public anglais, un jour, à un concert de la rue Vivienn j, Berlioz se trouva en face d'un géant aux ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les épaules; ce géant l'embrassa en lui disant : — Tu Marccllus eris ! Tu seras Beethoven! — C'était Paganini,

Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne s'arrêtèrent pas à cette démonstration thcâtrale. Un dimanche, le 16 décembre J838, Berlioz, riche do gloire, mais pauvre dans le vrai sens du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un chiffre assez i-espectable), donnait au Conservatoire une séance musicale dont nous transcrivons le programme exact : 1° Symphonie d'Harold. 2" Grand air àeMarieStuart, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3" Le Pâtre breton, chanté par Madaaii^ Stoltz. A° Cantando un di, de Bari, chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5"^ Solo de violoncelle par M. Batta. 6° Scène de VAlces^e de Gluck, par M. Alizard et Madame Stoltz. 7° La Sijmphunie fantastique.

Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son protégé le billet suivant^ :

« Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui pût le faire revivre ; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes d'un génie tel que vous, je crois de mon

1. -Mio caro amico, Beethoven esthito, non c'era che Berlioz cho potcsse farlo rev ivere ; ed io che ho gustato le vostre divine composizioni, degne di un genia quai siete, credo mio dovere di pn-'garvi a voiler arcettare in segno del mio omaggio venti inila l'iaiicbi i qaali vi saranno riniessi dal signor baron de Rothschild, dopo che gli avrete presenlato l'acclusa. Crcdete mi scnipre, il vostro affetionatissimo amico.

NiCOLO rAfiAHIWI.

Parigi, le 18 décembre 1S3J.

flcvoir de vous prier de vouloir bien accepter, comme un ii.)miiia;-;o dc ma part, vingt mille francs qui vous seront remis siir la présentation de Tinclnse. Croyez-moi toujours vntre affectioimé. » NicoLO Pagânini. «

Voici la réponse dc Berlioz :

« 0 digne et grand artiste,

» Commen*, vous exprimer ma reconnaissance !!! Je ne suis pas riche, mais, croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me touche mille fois de plus que la généiosité royale de votre présent.

» Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je [ ourrai quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui » H. Berlioz. »

Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de son côté la lettre qu'on va lire^ :

« Cher Berlioz, j> 11 faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce matin cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous recevez de l'illustre Pagânini. .le ne vous parle pas, je ne parle pas seulement de cette fortune qu'il vous donne, trois années de loisir, le temps de faire des chefs-d'œuvre, je parle de ce grand nom de Beethoven par lequel il vous salue. Et quel plus noble démenti à donner aux petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui n'ont pas voulu reconnaître votre Cellini comme le frère de Fideliol Donc, que Pagânini soit loué comme le méritent ses belles ac ions, et qu'il soit désormais inviolable; il a été grand 1 1 généreux pour vous, plus généreux que pas un roi, pas un ministre, pas même un artiste de l'Kuropc, les véritables

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