LETTRE DU MÊME AU CARDINAL DE BRIENNE
> Au Jardin du Roi, la 7 avril 1788.
< Monseigneur,
c Lorsque je vous ai remis à Versailles l’acte qu’a dicté mon père et les pièces relatives à la survivance du Jardin du Roi, j’eus l'honneur de vous assurer que je ne faisais en ce moment que remplir les ordres positifs de mon père, et que pour moi, je m’en remettais, monseigneur, à vos bontés et à tout ce qu’il vous plairait de décider à ce sujet. Maintenant, monseigneur, j’ose vous supplier de ne faire aucun usage ni de l’acte, ni des autres papiers que j'ai eu l’honneur de vous laisser, et de vouloir bien ordonner qu’ils me soient renvoyés. Il existe une démission de mon père de laquelle je n’avais jamais entendu parler. Je la respecte,' monseigneur, et je ne veux plus faire aucune démarche relative à cette affaire. J'espère que vous daignerez m’accorder cette marque de bonté, et j’ose vous assurer, monseigneur, que je serai toute ma vie pénétré de ce que vous avez bien voulu faire pour moi en me recommandant à M. le comte de Brienne, et de la nouvelle marque de bonté que je vous supplie de m’accorder.
c J’ai l'honneur d'étro avec le plus profond respect, monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Büffon Bis. »
En 1771, Buffon s’ôtait donc démis de sa charge au profit du comte d’Angeviller; cos deux lettres permettent de le croire. Une lettre de Tbouinet une lettre de Trécourl, alors secrétairede Buffon, et qui aurait écrit l'acte par lequel ce dernier donnait sa démission, afin que le Roi pùt disposer de sa charge après sa mort, complètent d’une façon utile les documents relatifs à cette obscure affaire. Elles sont adressées à Mlle Blesseau.
[lettre DE M. THOUIN.
< Au Jardin du Roi, le 28 mai 1788.
€ Je suis très-sensible, mademoiselle, à votre souvenir, et je vous en remercie bien sincèrement. Il y a plus d’un mois que j’avais le projet de vous écrire, et avec la meilleure volonté je n’en avais pas le courage ; la plaie que mon cœur a éprouvée à la mort de M. de Buffon est bien loin d'ètre fermée. J’aurais bien voulu pouvoir m’éloigner comme vous d’un lieu où lout me rappelle les circonstances déchirantes
NOTES
(le sa mon ; mais ma présence était nécessaire ici sous plusieurs points de vue, et l'illustre ami que nous avons perdu, s’il pouvait reparaître, me saurait peut-être quelque gré de ce que je souffre pour lui et par mon cœur, et par les injustices dont on l'accable, ainsi que moi. Hais lorsqu'on n'a absolument aucun tort, il faut se consoler dans le témoignage de sa conscience, et le temps et la vérité ramènent ensuite la justice. C'est moins pour me plaindre, mademoiselle, que pour vous instruire historiquement de faits qui ne sauraient vous être étrangers, (]ue je vous dirai :
€ D'abord , qu'à son retour de Hontbard, M. de Buffon me parut si attaché à la mémoire de son père, que je redoublai d'attachement pour lui. 11 me dit, avant que je lui eusse dit un mot moi-méme, qu'il ne dirait ni ne signerait jamais rien qui pût troubler la cendre de son père et le respect qu'il lui devait.
c Son oncle arriva quelque temps après; je lui rendis sur-le-champ deux visites. 11 ne vint point chez moi, mais donna toute sa confiance à M . Daubenton. L'on procéda à la vérification des papiers; ni l'oncle ni le fils ne me consultèrent sur rien. M. Daubenton assista à tout , fut
conseil de tout, vérifia tout. Le Gis venait pour cet objet presque chaque jour au Jardin du Roi; il ne me demanda plus ; l'oncle ne me rendit aucune visite.
c Le matin du départ de M. de Buffon pour son régiment, je me rendis exprès chez lui, car il partait sans me voir. Il me Gt des amitiés, mais avec un peu de gène ; il me tira à part et me dit ces propres mots : t A propos, mon cher ami, mon oncle et moi avons cru devoir ( signer devant deux notaires un acte par lequel nous déclarons simc plement à M. d'Angcviller qu'il existe une démission de mon père, c et que c'est par défaut de mémoire occasionné par sa maladie et par c ses souffrances qu'il a déclaré le contraire ; mais vous n’êtes compro- « mis en rien dans tout cela. > Je ne lui répondis autre chose, si ce n’est que je ne craignais jamais que personne au monde pét me compromettre. »
LETTRE DE M. Tr£cOURT.
K Le 26 septembre 1788.
( Mademoiselle,
« Plus je réfléchis à ce que vous et M. de Faujas m'avez dit au sujet du Jardin du Roi , plus je me Ggure que vous avez voulu vous rire de moi. Quoi I la démission de M. de Buffon pour la place d'intendant du Jardin est annoncée dans une Gazellede France du mois de mai 1771, il ne fait point de réclamation contre cette annonce; la même chose
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
csl répétée dans les provisions de son successeur, M. de Buffon garde encore le silence, et vous voulez cependant qu'il n'ait point eu de part à tout cela et qu'il l'ait ignoré I Vous avez même l'air de penser que M. de Buffon n'a point donné sa démission et que celle du mois de décembre 1771, que vous dites être écrite de ma main et signée de lui, est une pièce supposée parce qu’il n’en a pas approuvé l’écriture. Il faut l’avouer, mademoiselle, un pareil raisonnement ferait pitié s’il n’était pas dicté par l’envie. Si la pièce dont il s'agit est écrite de ma main et qu’elle ne soit pas revêtue de la véritable signature de M. do Buffon, moi et le successeur à la place d’intendant du Jardin serons les plus criminels des hommes, puis qu'il sera dès lors évident que j’aurai fabriqué la démission, et que M. d’Angeviller aura consenti A une pareille turpitude. Si vous pensiez sérieusement que cela peut être, ne balancez pas du tout à me le dire, je vous prie ; en attendant, je vous déclare que je n’ontrerai point à la maison avant d’avoir été lavé de tout soupçon de votre part, etc.
t Trécourt. 1
( Inédite ainsi que la précédente.)
Buffon mourut le 16 avTÜ 1788, et le marquis de La Billarderie so fit reconnaître dans sa nouvelle dignité.
Le fils de Buffon n’avait pas perdu tout espoir cependant d'occuper un jour une place dans laquelle son père avait rendu de si éminents services.
Je trouve dans une lettre écrite par le chevalier de Buffon à son neveu , à la date du 19 juillet 1788, un passage qui montre qu’à cette époque il espérait encore :
€ L'histoire de l’acte de votre père contre M. d’Angeviller*, a bien gâté vos affaires. J'en ai beaucoup causé avec M. de La Chapelle.... A l'égard de la survivance, nos premières démarches doivent être vis-à-vis de M. de La Billarderie. J’ai depuis longtemps le projet de lui pousser une botte à cet égard, mais je n’ai pas encore trouvé l’occasion propice; je la chercherai si bien qu’enfin elle se présentera. Je vous manderai sa réponse. Cette manière d’agir a encore l’approbation de M. de La Chapelle; il m’a annoncé d’ailleurs que .M. de Breteuil n’avait pas le projet de l’accorder à d’autres, et que nous serions avertis. J’ai averti moi-même M. de La Chapelle qu’un certain M. de Gouffier avait le projet de demander l’adjonction; je ne crois pas que le ministre la lui accorde, mais nous verrons. M. de La Chapelle pense qu’il faut laisser un peu refroidir sur l'acte, qui a fait un très-mauvais
' La protestation notariée rapportée plus haut.
NOTES
effet , avant que de faire des démarches ouvertes, et je suis encore de son avis ; l’essentiel est de veiller à ce que l’on ne l’accorde point à d’autres.
< Je ne crois pas , mon cher ami , que dans le moment où vous avez des prétentions sur la survivance du Jardin du Roi , et tant que vous les aurez, vous deviez vendre la bibliothèque de votre père; pensez bien à cela et vous verrez peut-être que j’ai quelque raison de voua donner ce conseil. >
Le marquis do La Blllarderio fit au Jardin du Roi un court séjour. Il se retira en 1791, n’approuvant pas les décrets rendus sur les affaires ecclésiastiques du royaume.
En 1790, le comte de Buffon, qui s’était vu enlever la part la plus honorable du patrimoine do son père , et dont la fortune était gravement atteinte par les avances faites pour l’agrandissement du Jardin du Roi, écrivit au contrôleur général la lettre qui suit. Elle pourrrf servir de conclusion à toutes celles qui précèdent, et montrera que les plus éminents services no peuvent garantir de l’ingratitude ni défendre de l’oubli.
« Le 11 septembre 1790.
( Monsieur,
< J'ai l’honneur de vous représenter que, lorsque le Roi donna à mon pore un survivancier à la place d’intendant du Jardin royal des Plantes, Sa Majesté daigna m’accorder une pension de 4000 livres, somme égale à celle que mon père retirait d'une rente viagère pour un capital qu’il avait placé sur le Roi sur la léte de ma mère, qui n’en jouit que très-peu de temps, puisqu’elle est morte environ six mois après l’époque du placement. A la mort de mon père, je n’ai fait aucune démarche et n'ai demandé aucune autre récompense pour cinquante et une années de ses longs et assidus services au Jardin du Roi. Cette pension de 4000 livres a été réduite à 2800 livres par M. l’archevéque de Sens. J’ose vous supplier, monsieur, de vouloir bien me faire continuer cette pension. C’est le seul témoignage et la seule marque de contentement que j’aie jamais reçus pour tout ce qu’a fait mon père. J’espère que le Roi daignera me la continuer, si c’est la liste civile qui en est chargée, et j’ai trop de confiance en la justice des représentants de la nation, si c’est le trésor national qui acquitte ces pensions, pour craindre qu’elle me soit ôtée. J’ajoute que, depuis la mort de mon père, je n’ai touché aucun intérêt des avances immenses qu’il a faites sur sa fortune pour l’établissement qui lui était confié, et dont j’attends encore le remboursement. Cette considération
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 603
me parait une raison de plus pour obtenir la continuation de ce bienfait, qui sûrement a été mérité. *
(Cette lettre est inédite.)
Note 1 , p. 228. — De l’importance des opinions religieuses , par M. Necker, 1 vol. de 500 pages, Paris, 1788, avec celle épitaphe : Pristinis orbati muneribus , hæc studia renovare cœpimus, ut et animus molestiis hac potissimum re lecarelur, et prodessemus civibus nostris qua re cumque possemus. Cicéron.
t Dans ses premiers ouvrages, le vertueux émule des Colbert et des Sully, dit Grimm, au sujet du livre de M. Necker, avait eu l’art d’animer les discussions les plus arides en les attachant tantûl au développement de quelque grande vérité morale, tantôt aux observations les plus Gnes et les plus profondes sur la marche du coeur et de l’imagination, tantôt aux plus purs sentiments de la gloire, du patriotisme,' do la bienfaisance cl de l'humanité. Dans celui-ci, son génie a su rendre intéressantes les vérités les plus abstraites en les associant aux intérêts habituels de la vie civile et à tous les grands ressorts du gouvernement et de l’administration ; après avoir donné, pour ainsi dire, une Ame aux objets qui en paraissaient naturellement les plus dénués, il a trouvé le secret de revêtir de forme et de couleur les idées môme qui en seront toujours le moins susceptibles, i
Note 2, p. 229. — Sur les derniers moments do Buffon, voy. aux Appendices, I, p. 611.
Note 1, p. 230. — Ce billet, écrit en entier de la main de Buffon, ne porte pas de suscription ; nous avons supposé qu’il était adressé à Louis Phelyppeaux, comte de Saint-Florentin, qui, en effet, devint ministre de la maison du Roi en 1749 et qui portait un vif intérêt aux progrès des collections du Jardin des Plantes. (Voy. sur ce personnage la note 3 de la lettre lxxviii et la note 3 de la lettre exx , 1. 1, p. 327 et 400.) * '
Note I, p. 231. — Il doit exister un assez grand nombre de lettres, écrites par Buffon à Cramer, qui avait noué des rapports intimes avec
NOTES
le grand naluralisle pendant le séjour de ce dernier à Genève en 1730. Nous sommes heureux d'avoir pu découvrir une de ces lettres ; nous la publions à la fin de notre recueil parce qu'elle ne nous a été communiquée que tardivement. On a précédemment vu (note 1 de la lettre vu, t. 1, p. 202) quelle estime BulTun avait pour Cramer, et dans quels termes il parle {Traité d'arithmétique monde) du célèbre géomètre et de ses travaux. Lors du voyage que Buffun fit à Genève, il fut accueilli dans la famille des Cramer comme un homme auquel était réservé un brillant avenir scientifique. Il se plut dans cette famille, doublement unie par les liens de la plus vive affection et par la conformité des goûts. Il prolongea son séjour à Genève pour jouir de l’entretien des Cramer qui étaient justement honorés et se perfectionner près de l'un d’eux, qui était le plus célèbre, dans une science dont les principes étaient devenus l’objet de ses premières études.
Note 2, p. 231. — Buffon désigne ici :
1“ Amédée Luilin, né à Genève en 1695, professeur d’histoire ecclésiastique en 1737, mort en 1756. On a de lui un recueil de sermons publié en 1770, plusieurs années après sa mort ;
2» Michel Luilin, né à Genève en 1696, mort en 1781, auteur d’un ouvrage ayant pour titre : Expériences sur la culture des terres; il fut, à plusieurs reprises, premier syndic de la République et se distingua dans ces hautes fonctions par son intelligence et sa fermeté.
Note 3, p. 231. — Les frères Cramer étaient libraires à Genève et avaient, grâce aux lois libérales sous l’empire desquelles ils vivaient, de grandes facilités pour se procurer les livres étrangers dont l’entrée en France était difficile. Leur maison, fort importante et fort ancienne, était surtout connue pour ses relations avec la Hollande , où s’imprimaient alors un grand nombre d’ouvrages qui avaient craint d’affronter la censure ou dont l’impression avait été interdite. Ce fut dans cette même année (1750) que Gabriel Cramer écrivit son principal ouvrage : V Introduction à la théorie des lignes courbes.
On trouve dans VAltnanach Jloyal les attributions de la Chambre Royale et syndicale de la Ubrairie et imprimerie ainsi définies :
€ C’est dans cette chambre que les syndic et adjoints font, en présence des inspecteurs de la librairie, la visite des livres qui viennent des pays étrangers ou des provinces du royaume en cette ville.... L’on y doit apporter aussi les privilèges et permissions qui s’obtiennent en la grande chancellerie pour l’impression des livres, à l’effet d'être registrés, suivant ce qui est prescrit par lesdits privilèges, qui or-
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donnent que cet enregistrement sera fait dans les trois mois du jour de leur obtention, à peine de nullité.
• Les permissions de M. le lieutenant général de police doivent être pareillement regislrées en cette chambre, avant la publication des ouvrages imprimés en vertu de ces permissions.
a Les syndic et adjoints sont encore préposés pour la visite des bibliothèques et cabinets de livres, dont la vente ne peut être faite en gros ou en détail qu'après cette visite, conformément aux règlements.
c Les libraires et imprimeurs sont membres et suppôts de l’Université de Paris, et ont la qualité de libraires jurés; en conséquence, ils jouissent des privilèges, exemptions et immunités attribués à l’Université et à ses suppôts, qui leur ont été confirmés par leurs règlements.
I Les officiers qui composent cette chambre sont les syndic et adjoints en charge, avec les anciens syndics et adjoints. >
Note 4, p. 231. — L’auteur de l'Histoire naturelle se sert de cette expression notre ouvrage, parce qu’en effet l’Histoire naturelle avait paru en 1749 sous son nom et sous celui de Daubenton.
Note 5, p. 231. — L’Histoire naturelle était imprimée à l’Imprimerie royale ; de plus elle était annoncée comme devant renfermer la description d'un établissement public; à ce double titre, le ministre avait le droit d'en faire distribuer un certain nombre d’exemplaires en son nom. (Voy. la lettre xxvi, t. I, p. 41.)
Noie 6, p. 231. — Jean Jallabert, né à Genève en 1711 , mort en 1763, a laissé divers ouvrages sur la philosophie, sur les mathématiques et sur l’électricité.
Note 7 , p. 232. — On trouve , dans une autre lettre écrite au président de Ruffey quelques jours après celle-ci (14 février 1750), des détails presque identiques sur le succès prodigieux des premiers volumes de l’Histoire naturelle. (Voy. à ce sujet la note 5 de la lettre xxvi et la note 1 de la lettre xxvii, t. I, p. 241 et 244.)
Note 8, p. 232. — Buffon ne parle jamais des critiques dont son ouvrage a été l’objet qu'avec le plus profond dédain. • Je me soucierai encore moins des critiques de mon mariage que de celles de mon livre, » écrit-il à Gueneau de Hontbeillard le 18 septembre 1752; mais, lorsqu’il dit à Cramer qu’il n’y a pas un mot de trilique écrite à
propos de l’Histoire naturelle, il est dans l’erreur. (Voy. à ce sujet la note 2 de la lettre xxxix, t. I, p. 279.)
Note 9, p. 232. — Voy. sur l’abbé Sallier la note 7 de la lettre xxx et la note 6 de la lettre lxiv, t. I, p. 259 et 313.
CGCLXXII
Note 1, p. 232. — Depuis trois ans à peine Fontaine des Bertins habitait la Bourgogne, et sa terre de Cusscaux lui avait déjà valu deux procès. 11 faut dire que le célèbre géomètre était habile à les faire naître et peu habile à les conduire. On a précédemment vu en quels termes BulTon parle de Fontaine à son ami le président de Ruffey, qui vient de le faire recevoir membre de l’Académie de Dijon. (Voy. la lettre cxi, 1. 1, p. 126.) Dans son Traité d'arithmélique viorale, il le cite comme l’un de nos plus habiles géomètres. (Voy. la note 1 de la lettre cxi, t. I, p. 377.)
Note 2, p. 232. — Voy. sur Le Mulier la note 1 de la lettre cxxxviii, 1. 1, p. 442.
cccLxxm
Note 1, p. 233. — Il a déjà été question de la maison Lelièvre dans une lettre à Thouin du 28 février 1781, p. 94.
Note 2, p. 233. — 11 résulte en clTct des détails contenus dans une lettre écrite quelques jours après celle-ci, le 20 juillet (voy. ci-dessus, p. 102), que l’enchère de 14 000 livres était fictive.