LETTRE VIII
Ce 23 septembre 1775.
Gomment donc, charmant petit bidet normand, vous commencez déjà à manéger comme un jeune cheval d'Espagne ! Vous donnez des idées nouvelles de voltes aux vieux haras des fermes générales ! J'approuve trèsfort ce que vous avez fait la, et quand votre travail serait ou défectueux, ou idéal , ou même inutile , il doit vous faire estimer de vos supérieurs. Car, comme je crois déjà vous l'avoir dit, mon cher ami, non-seulement il fout travailler pour s'instruire, mais il feut encore que l'on soit instruit que vous travaillez. D'ail* leurs , dans ce siècle charlatan , on ne saurait trop faire claquer son fouet, qui est à grand 'peine entendu de ceux qui doivent l'entendre, parce que le son en est presque étouilié par le bruit que font tous les marchands d'orviétan d'aujourdliui.
Tous avez eli tort, mon cher enfent, d'avoir apporté de la timidité dans ce siècle impudent. Mais qu'y faire?
Je ne crois pas plus que vous que Ton s'en guérisse; mais je vous ai composé une ordonnance de palliatifs dont je désire vivemètit que vous ressentiez le succès '.
Si j'étais à Paris, j'irais voir M. Puissant et jaser avec lui sur vos opérations. Il me reçoit très-bien. J'irai le caponner* pour tous a la Saint-Martin.
Si M. Domiliers iqpprouve quelques articles de votre projet et regarde le reste comme impraticable, il faut refondre votre travail , en faire un nouveau dans lequel vous rapprochiez ses idées et les vôtres. Vous vous, en ferez honneur une seconde fois vis*à-vis de la Gompa« gnie, maïs vous ne l'adresseriez h M. Puissant que dans les premiers jours de novembre prochain , afin que huit ou dix jours après je pusse aller chez ce dernier savoir ce qu'il pense de votre besogne et de vous , et accélérer, s'il est possible, votre avancement. Il avait, comme je vous l'ai déjà marqué, bonne idée et bonne espérance de vous. Il n'y a pas trois semaines que M, de Suint- Amand m'a dit que vos actions étaient encore haussées auprès de ce M. Puissant. Je ne sais s'il avait vu ce travail dont vous me parlez ici, j'entends M. Puissant.
Quoi qu'il en soit, mon cher am, voilà le moment de donner ce coup de main que je vous demande. Je trou» vai M. de Saint-Amand prévenu plus que jamais en votre faveur. Il me remit son estampe, et il me parut fort flatté que vous la lui eussiez demandée , et avec ce
• Voir la lettre IV.
* User de finesse au jeu. Dissimuler pour réussir. Du reste, c'est un verbe neutre, et Collé l'emploie ici dans un sens actif.
• ÏS
74 CORllKSPONDANGE INEDITE
ton de sentiment (|ue vous savez si bien prendre quand vous le voulez, monsieur le coquin, et dont je vous parlerai pour mémoire. Je ne vous ai point envoyé ce portrait du Saint- Amand, parce qu*en le pliant dans une lettre on g^âterait cette estampe. En novembre, vous trouverez à Paris quelque occasion de voyageur qui retournera à Soissons, et qui vous la remettra roulée et non pliée et chiffonnée.
Oui, mon cher fils, j'ai écrit du bien de vous à monsieur votre père, et cela m'a fait ])laisir de ne point mentir. Vous vous servez de Sénèque pour me dire des douceurs. Je ne crois pas qu'on eût encore mis Sénèque à cette sauce-là. Quoi ([u'il en soit, je suis moins flatté (pi'attendri des élo(;es que vous me donnez dans le passade que vous uie citez de lui. Je veux croire, pour ma santé, que c'est votre cœur (jui parle et qui vous fait exii(jérer le peu de mérite qu'ont mes conseils, cpii partent d'ailleurs phis de mon âme que de mon esprit.
Je vous fais compHnient, mon ami, sur ce que vous ne néj';lig(*z pas les lettres, et de ce cjue vous n'avez pas abandonné vos auteurs latins. Sénèque a bien de l'esprit ; c'est un excellent morahste, un peu charlatan, vantant la pauvreté au milieu des richesses, etc., etc. La morale d'Horîice est bien supérieure à la sienne; c'est celle d'un homme du monde, d*un courtisan délié, d'un philosophe profond, d'un esprit délicat et sublime et d'un goût excpiis; sa morale a (pu»l(piefois même l'empreinte de la plus tendre sensibilité. Lorsqu'il dit,
par exemple 9 que les amants tournent en i>eautës les
défauts de leurs maîtresses, il conclut avec senti*
ment :
Vdleni, in amidtia, sic erFsremus! et ipsi Erroriy nomen virtus posuis^t boncstum.
C'est, mon petit ami, ce que vous avez exécuté en m'appliquant le passa{|^e de Sénèque. L'amitié vous a grossi les objets, ou plutôt vous a donné ces douces erreurs sur mon compte , et qu'il me serait bien impossible de justifier.
Adieu, mon dher enfSeint; je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous supplie de oontinuer à bien faire , cela me consolera de vieillir. Vale, et ama.