LETTRE XV
A Paris, ce 5 mars 1776, et jours suivants.
Mon fils , je suis content de ton noble courage !
Vous avez résolu d'avoir celui de travailler sur vousmême : vous en recueillerez les fruits, mon cher enfant. Vous vivrez bien avec vous :. c'est une des sources les plus sûres de bonheur dans ce bas monde. Des accidents étrangers, quelque cruels qu'ils soient, ne peuvent vous en priver que pour un temps. Quand nous vivons bien avec nous, on les supporte avec plus de force et de dignité; l'on s'en console plus facilement, on les oublie plus vite. Quand l'on n'a pas été par sa faute la cause de ces infortunes, quelles qu'elles soient, et que l'on n'a rien à se reprocher, c'est alors que l'homme juste s'ap*
no CORIIESPONDANCE INEDITE
pliniie le : Si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinœ !
Ce (]iii me plait heaucou]), parre que vous devez réussir par cela méuie, c'est que vous ayez pris votre résolution en conséquence des réflexions que vous ont occasioiniées mes deux idées sur Tamour-propre : l'une, que Tamour-propre, bien ou mal diri(;('', fait le bonheur ou le malheur de la vie; l'autre, cpii nen est (pie la consétpience, cpi'il s'a^jissait donc de tourner son amourpropre du côté du bien et des choses honnêtes. Vous me mar(|U(»z, mon cher fils, que celte vérité a été pour vous un trait dcî lumière; cpie vous vous en êtes pénétré, et (pKî cela lait {;(Tmer chez vous luie foule de réflexions ipic» vous m'avez très-bien développées, du moins en partie.
Vous u'ima{;inez pas à quel point je suis content de vous voir vous d('"cider par vos propres réflexions. Premièrement, cela est d'un liouuue cpii a d(î l'ànK* et du caractère; en secoml lieu, rcUi est d'un homme d'esprit qui ne suit point en aveu<;ie les préce])tes d'im autre. i\ullius addictus jui'ore in 7'erba uiarjistri.
On ne saurait mettre plus de raison et même de sagacité (pi'il V en a dans plusieurs endroits de votre lettre. Mais vv (pli m'en a plu encore davantage, c'est (pie je vois (pie tout C(.' (pie vous v dites part de l'âme; c est (pie vos sentiments sont honnêtes, c'est (pie j'v aperçois le fond de la plus tendre sensibilit(' ; (^'est là ce que je mets pres(pie au-dessus de la raison, mais (pi'ii coup sur je prise (;t préférerai toujours plus cpie l'esprit et ses
saillies et tous ses pompons. La sensibilité que vous m'y faites voir et qui ne regarde que moi , m'a fait la plus douce et la plus forte impression. Celle que vous montrez pour monsieur votre père , monsieur votre oncle et feu madame votre mère, que vous u'avez point connue, est d*un prix aussi inestimable que les bonnes mœurs qu'on découvre dans ce que vous écrivez, et qui vous peignent à votre avantage.
C'est par ces côtés, mon cher fils, que mon amitié pour vous prend encore de nouveaux accroissements. Mais une chose singulière qui vous est arrivée dans votre dernière réponse : « Un homme né colère, etc. » , c'est que vous ayez pris pour un reproche personnel que je vous faisais ce qui n'était qu'un exemple présenté au basai d d'une impression quelconque. J'aurais pu citer de même l'ambition, l'avarice ou l'amour, etc. Cette méprise de votre part m'a fait rire d'autant plus que vous employez UD long article pour m'assurer, de la meilleure foi du monde, que vous vous êtes coriîgé de ce péché, dont moi, votre confesseur, ne vous ai jamais, mais jamais soi^onné, et sur lequel j'étais bien éloigné de vous donner la question.
Comme personne, mon cher fils, n'est plus sensible que moi à l'amitié d'un homme né vertueux et qui veut l'être encore davantage, je vous prouverai la mienne par des conseils fondés sur l'expérience autant que sur mes propres réflexions. Je vous dirai toujours ce que je croirai être la vérité : car rien n'est plus probable que je me tromperai quelquefois; mais rien aussi de plus certain
que je ne vous tromperai jamais. Erreurs d*hommes ou radotage de vieillard, c'est ce qu'il vous faudra distinguer. Je ne veux point que vous adoptiez tous mes sentiments; je veux que vous les jugiez. Ce n'est même qu'en vous les rendant propres que vous pourrez profiter de mes réflexions qui auront quelque justesse. Pour cet effet, il est nécessaire que vous les méditiez, les discutiez, les approfondissiez et les jugiez.
Je ne mets point d'amour-propre au métier de pédagogue que vous me faites exercer pour vous. J'y mets la plus tendre amitié, en dirigeant cet amour-propre à vous rendre et meilleur et plus heureux.
Je vais parcourir les endroits de votre lettre où nous ne nous trouverons pas d'accord ; j'ajouterai du mien à quelques autres; je ne parlerai point de ceux où nous sommes du même avis.
J'avoue d'abord avec vous, mon cher ami, que peu de gens laissent éclater leurs passions dans la société. Grossièrement, concedo; mais si l'on vit avec des gens éclairés et qui aient intérêt à nous connaître, soyez sûr que, pur des traits qui nous échapperont, ils démêleront et devineront toujours la passion que nous voulons cacher. Il n'est personne au monde, quand on le voit souvent, que l'on ne connaisse à la fin très-parfaitement. Â la longue, le public lui-même ne se trompe pas sur les jugements qu'en général il porte des hommes. C*est ce qui doit vous engager à vous appliquer à gagner a être connu. Ce que vous dites d'ailleurs sur « le bal masqué de la société » est gentiment imaginé et ingénieuse-
ment tourné. Mais il faut y ajouter : qu'on est démasque dés la troisième contredanse.
Je yeux bien croire , et je suis même persuade que ce n'est point « le mépris des autres qui vous rend taci-turne, » Mais croyez et soyez convaincu aussi que les autres n'en attribuent pas moins votre silence à cette cause révoltante. Ainsi, que cela soit ou que cela ne soit pas, ils n'en doivent pas être moins choqués. Je vous conseillerai donc de vous rompre sur ce petit défaut qui produit en eux un si grand effet, l'eilet de vous faire détester; car on pardonne la haine, mais, comme je l'ai déjà dit, on ne pardonne pas le mépris. Je ne vous dirai pas de devenir bavard , mais de lâcher quelques mots dans la conversation, de paraître écouter, vous intéresser à ce qu'on dit. Ce sont même là les premiers éléments de la politesse la plus commune. Occupez-vous des autres et oubliez-vous vous-même. Je vous le répète encore : voilà la loi et les prophètes dans la société civile. D'ailleurs (mettez la main sur la conscience), cette tacitumité vous est-elle naturelle? Si elle l'est, ne la poussez-vous pas encore plus loin qu'elle n'irait toute seule? N'y a*t-il nulle affectation? Par là, n'imagineriez-vous pas ajouter à votre caractère le piquant de la singularité?
Prenez-y garde, mon cher fils; rien n'est aussi ridicule et sitôt découvert que l'affectation de la singularité. Jean-Jacques Rousseau n'était point né singulier, je le répète : il a joué et joue encore ce rôle. Il a bien autant d'esprit que vous, n'est-ce pas? Eh bien, il ne reste
plus que quelques sots dans la société qui soieot aujourd'hui les dupes de son caractère factice. Il n'a pu tromper les (jens d'esprit du monde et les gens de lettres. Sescontradictions dans ce caractère ^oue l'ont d'abord décelé.
Quant à votre timidité ^ mon très-aimé pupille, je ne saurais la nier, et je fus fort étonné quand celui qui me donna des renseignements sur vous, au mois d'octobre *, m*assura que vous l'aviez perdue. Je ne l*en crus pas sur sa parole, et je crois que j'eus raison. Pour cette maladie*là, je vous ai bien donné quelques anodins dans mes dernières lettres; mais j'avoue que ce ne sont que des palliatifs qui ne peuvent pas vous guérir; toute* fois ils vous soulageront.
Je conclus de tout cela que vous avez à réprimer, dans le commerce, et cette timidité et cette tacitumité. Le seul moyen que vous en ayez, c'est, comme je viens de vous le dii*e, d'être ou de paraître attentif, dans la société, à toutes les conversations, d'y prendre ou d'y sembler prendre part. La moindre distraction, vu ces deux premiers défauts, devient pour vous nécessairement un crime de lèse-société , attendu que l'on prendra immanquablement vos distractions et votre silence pour du mépris.
Votre sortie sur la nécessité d'être aimable me plait jusqu'à un certain point. N'outrons rien, mon ami. C'est une sottise actuelle de l'éducation de prêcher, sans aucune restriction, à ses enfants, de « se rendre aimables » . La phrase : réussir dans le monde, qui s'entend
* Voir la lettre XI.
aujourd'hui des qualités superficielles seulement, est une impertinence dans les instituteurs. Il faut d*abord le fonds des qualités solides et utiles. Mais quand on est aimable encore avec cela, cette phrase devient excellente.
Croyez, mon cher fils, qu'il est toujours des façons detre aimable, quelque caractère qu'on ait reçu de la nature. L'Homme sérieux et à réflexions peut l'être comme l'homme gai et à saillies. Il ne sera pas aussi amusant, mais il peut être aimable. Que dis-je? il doit même se (aire aimer davantage, s'il veut en prendre la peine. L'homme vif, le diseur de bons mots, d'ordinaire emporté par son extrême pétulance dont il ne peut pas se rendre maître, ne saurait faire assez attention à Tamour-propre des autres pour ne pas le blesser à tort et h travers. L'homme qui réfléchit, au contraire, et dont les mouvements sont mille fois moins impétueux, se donne le temps de faire le choix des choses qui doi* vent plaire, suivant les personnes et le temps. Son âme, presque toujours dans l'équilibre de la raison , inspire à son esprit ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Dtcenda, tacendaque poUei. Tout cela , mon ami , revient toujours au rabâchage de mon principe : Occupez -vous des autres, oubliez- vous vous-même. On plait plus aux hommes en faisant sortir leur esprit qu'en leur montrant le sien, en les écoutant avec attention qu'en tenant le dé soi-même. L'amour-propre est la clef de l'amabilité.
A l'égard de votre esprit morose et de votre tempérament mélancolique, Boileau vous a répondu :
Qu'an esprit né chagrin plaît par son chagrin même.
Pourvu qu*on ne charge pas son caractère et que Ton soit bien exactement ce qii*on est, et pas davantage, on est toujours bien. C'est TaFfectation uniquenaent, quelque légère qu'elle soit, qui fait que nous déplaisons. Soyons doux, attentifs, complaisants et pleins d'égards dans la société; dans les procédés, soyons équitables, montrons de la noblesse et de l'élévation d'âme, sacrifions de petits intérêts; soyons même dupes quelquefois, en le sachant bien; et, avec cette aménité et cette digne façon de traiter avec les hommes, il n'est pas possible de n'être pas aimables, quelque sérieux, moroses et mélancoliques (]ue nous sovons nés. 11 ne s'agit pour cela que de diriger son amour-propre à plaire aux hommes et à leur faire du bien, à surmonter les dégoûts (ju'ils nous donnent et à mettre sa gloire à faire des ingrats. Car rien n'est plus sûr que ces dégoûts et cette ingratitude d<* leur part. Mais on devient un héros à ses ])ropres veux en se mettant au-dessus de CVS misères-là. La direction de notre amour-pro])r(» vers ces deux objets nous agrandit l'âme, nous rend plus estimables à nos pro|)res veux , nous met au-dessus du vulgaire, nous fait goûter les plaisirs de la vraie humanité/et nous rend heureux.
C'est cette direction de mon amour-])ropre qui m'engage» à vous écrire des lettnvs volumineuses pour vous faire profiter de mou expérience et de mon peu de lumières. Si elUvs peuvent vf)us être utiles, je ne compterai pour rien la ])eine (ju'elles me coûtent à mon à{je , et mon amitié pour vous savourera cette volupté de
Tâme qu'on ne sent qu'en faisant du bien aux autres et en travaillant à leur bonheur.
Vous êtes bien neuf et bien enfiint d'imaginer qu'on puisse lasser et ennuyer les hommes en leur parlant d'eux. Ils avalent comme l'eau les fadeurs les plus outrées, les louanges les plus exagérées. Vous ne connaissez pas le monde. Â cet égard, vous êtes d'une simplicité qui fait pitié.
C'est par la raison inverse de celle^i que le moyen le plus certain de leur déplaire, c'est la causticité. Travaillezvous là-dessus. Plus vous êtes né sérieux, moins vous devez vous la permettre. Je vous l'ai dit, et je ne saurais trop vous le répéter : on passe la causticité à un homme gai, vif et bouillant : on la prend pour de l'étourderie ; dans l'homme de sang-froid, pour du mépris. Elle est offensante. Il faut que ce dernier ne fasse de plaisanteries que celles qui peuvent faire rire celui sur lequel il les fait. Toutes les autres lui sont interdites. Ce doit être là sa mesure et sa dose. Voilà la règle qu'il doit suivre, sans s'en écarter jamais d'une ligne.
Vous avez raison de vous louer, mon ami , de n'avoir jamais pu souffrir le persiflage. Cette manière détournée de railler les gens et de les humilier avec cruauté, est mille fois plus condamnable que la plaisanterie directe. Tous les aveux que vous faites de vos petits péchés véniels dans la société, et les résolutions que vous prenez de n'y plus retomber, m'ont plu merveilleusement, par rapport à vous. Ils me sont les garants les plus certains que vous deviendrez aimable, relativement à votre carao-
tère. Le prix que vous mettez à mes avis, et les remerciments que vous m'en faites , ita*ont pénétré de la plus tendre satisfaction , et toujours par rapport à vous. C'est pour cela, mon cher ami, que je vous répéterai ici : n'adoptez pas mes conseils en aveugle; rendez-vous-les propres; fondez-les en vous-même, afin qu'ils deviennent vos sentiments et non les miens.
Vous avez traité sagement, noblement et équitablement Tinsulte d'un homme amoureux, qui avait, à coup sur, perdu la tête; mais vous ne me marquez pas de quel genre était cette insulte.
Je ne sais pourquoi vous m'embarrasseriez si vous m'en demandiez la raison ; mais je n'aime point à vous voir l'ami si intime de M. V*** ^ Rarement les enfants qui ont eu des père et mère peu honnêtes, et auxquels on a donné tous les mauvais exemples possibles, rarement, dis-je, ces enfants-là peuvent-ils avoir des principes, de la probité et des mœurs. Il sera élégant, il aura les belles manières et il sera charmant, je vous accorde tout cela; mais une amitié intime ne doit être fondée que sur la base de l'estime , et rien ne peut la faire naftre que des principes sûrs, une morale saine et une probité débcate. Votre V*** a-t-il toutes ces qualités soUdes? Cela m'étonnerait prodigieusement. Il peut se iaire que ses instituteurs l'aient relevé des impressions qu'ont dû lui donner les dangereux exemples de sa mère et de son père; mais cela est diablement difficile. Il faudrait qu'il fût né avec un excellent naturel , auquel les malheurs et
* Voir la note au bas de la page 77.
la très^mauvaise conduite de ses parents ont pu joindre . de cruelles mais d'utiles leçons. Je doute très-fort de ce petit miracle. Quoi qu'il en soit, mon fils, mettez-le à Tëpreuve; examinez-le, sondez-le, jetez-lui quelques propos de monde relâchée, voyez s'il mordra à la grappe ; tentez ce moyen à pinsieurs reprises ; regardez dans ses yeux s'il pense ce qu'il dit, le degré de chaleur qu'il mettra à défendre la vertu; voyez si le vice le révolte, etc. '.
Je tombe , mon cher enfant , sur un endroit de votre lettre où vous parlez de l'amour-propre. « Entendons* nous. Nous rapportons tout à nous-mêmes, et nous sommes le principe et la fin de toutes nos affections. » Rien n'est plus vrai , et il n'est pas dans la nature que nous puissions être autrement.
Mais vous ajoutez après cela : « Cette vérité appro^ fondie nous jetterait dans un égolsme dangereux. » Dan* gereux pour une àme sèche et insensible, cela n'est pas douteux. Cet égolsme alors est la source de toutes les injustices et même des crimes. Mais ce même égoïsme, dans mie àme tendre et honnête, est au contraire la source de tous ses plaisirs et de tontes ses vertus. Affeo* ineiiaement pénétrée de ce principe naturel : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu'ils fissent pour toi » , cette
' Ce paragraphe nous parait exhaler une légère odeur dMnqnîsition, et nous doutons que le grand Torquemada eût oûeax dît. Évidemment le zèle de Collé l'emporte trop loin, ci il fait jouer ici à son disciple un assez vilain rôle. 11 valait mieux lui dire de rompre tout net avec le jeune V*"^* que de mettre les deux amis dans un tel état de gène et de suspicion.
âme déjà trouve son bonheur dans celui des autres. A-t-on un ami, on jouit du bien qui lui arrive ; une maîtresse, on se liiit des délices de lui en procurer en l'épousant; des infortunés à soulager, on jouit de ce qu'on fait pour eux; est-on à portée de faire un bieulait, on jouit de même de son bienfait, etc., et dans tons les cas possibles, ct-tte volupté de l'àme est ton-' jom-s double. Vous jouissez par vou»4néme et par les objets de votre amitié , de votre amour, de votre bienfaisance. Et c'est ainsi que l'égolsme ou l'amour-propre bien diri{;é , loin d'élre dangereux , devient te bien général de lu société, multiplie nos plaisirs et nous rend heureux.
Vous raisonnez très-juste, mon amt, sur la sorte d'amour-jiropre qu'on appelle la gloire. Il peut avoir ses excès et ses mauvais côtés. Rousseau en est un exemple, comme vous le dites; mais lorsqu'il est dirigé vers l'utilité ou l'agrément de la société, U devient un bien pour elle et pour l'auteur, pourvu que ce dernier le sadhe contenir dans des bornes raisonnables, et qu'il ne s'eu serve que pour s'exciter a &ire tout ce (|ui lui est humainement possible, et à tirer parti de son génie ou de son talent, surtout qu'il n'en excède, n'en fatigue ni n'en ennuie les autres.
A la fin de votre morceau sur l'amour-propre que chacun apporte dans la société, vous prenez une résolution digne de votre bon naturel et de votre jugement sain. Vous ne sauriez croire combien cela me charme, parce que vous ne pouvez vous figurer avec quelle pas-
sion je désire que vous soyez heureux, et je suis sûr que c*en est le moyen infaillible.
Quant à ce que vous dites de la trop grande estime de vous-même, trop est trop, mais il faut s'estimer im peu au-dessous de ce qu'on vaut, si l'on peut. Mais, encore un coup, il faut s'estimer. Deserere seipsum, turpissimum est. Je vous l'ai déjà écrit.
Le tableau , tiré sans fard , que vous faites de vousmême, me fait au moins autant de plaisir que la résolution que vous avez prise, et dont je viens de parler, qui en raccommodera quelques petita traits défectueux. Combattez votre paresse. Je pense que vous n'aurez pas actuellement beaucoup de peine à la vaincre en partie. Elle tenait beaucoup à votre mauvaise santé, à votre physique. Nous en dépendons si fort! Aj)résent que vous vous portez mieux , la force de votre corps doit en conununiquer à votre àme , et la tirer de ce vilain état d*înertie.
Après votre tableau viennent les vœux que vous fiiites, et qui sont raisonnables et honnêtes. Vous les terminez par souhaiter une femme tendre et sensible comme vous l'êtes. Cet article est délicat. Il fera le bonheur ou le malheur de votre vie. Il y a pourtant beaucoup plus à présumer pour le bonheiu*, attendu qu'en général ce sont les n)aris qui font leurs femmes ce qu'elles sont. J'ai toute ma vie vu que dans tous les mariages c'étaient les hommes qui commençaient à avoir les premiers torts. L'intérêt seul ne vous décidera pas, sûrement. Vous ne serez pas homme à faire un mariage d'argent, sans que
la personne vous convienne. Je n'appelle pas ces unionslà des mariages, mais des ventes de corps par-devant notaire. Il faut toujours plus regarder à la personne qu*au bien.
Je ne saurais vous donner assez de louanges pour votre sagesse, pour vous encourager à y pcrsëvërer. Vous n'arriverez pas à votre femme comme certains jeunes gens usés à vingt-cinq ans, qui n'apportent en ménage que des dégoûts et quelquefois les fruits de leurs infâmes débauches. Vous n'êtes ni dévot ni pédant, et quand je vous exhorte à cet égard h la plus grande retenue , je ne suis qu'un ami tendre et sensé qui voit que le parti que vous avez pris feit honneur a votre morale, à vos principes, et est le seul moyen de son-* tenir et de fortifier votre faible constitution.
Ma femme est contente de vos lettres , c'est-à-dire de vos sentiments et de votre sorte d'esprit. Son estime et son amitié pour vous en sont augmentées. Elle me charge de vous le dire, ainsi que de ses compliments. J'ai donné à diner h M. Gloquet le mardi précédant le mardi gras. Depuis ce jour, nous n'en avons pas entendu parler. Est-il retourné à Soissons?
J'attends de vous vos réflexions sur mon Épanchement d'amour^propre * . Quand je dis que je les attends , ce n*est point assez dire; il faut vous expliquer encore comme je les attends. Je les veux entièrement relatives à vous, mon ami. Je vous ai adressé ce morceau, dans la vue unique que vous vous en fissiez l'application ; qu'il
' Voir la note 1 au bas de la pa(;e 102.
vous servît de modèle et de patron sur lequel vous tailleriez votre amour-propre, sur lequel vous pussiez prendre vos longueurs et votre mesure. Je veux qu'à mon exemple, vous vous jugiez avec rigueur sur vos bonnes qualités , sur vos défauts, vos prétentions fondées ou non fondées, vos forces, vos faiblesses, etc. ; en un mot, je veux que vous vous évaluiez vous-même au plus bas prix possible, et qu'en descendant de bonne foi en vous-même, vous vous mettiez plus bas que vous ne valez, afin de vous assurer plus positivement de votre valeur, en vous pesant au poids du sanctuaire.
C'est, mon cher fils, ce que vous avez déjà entamé dans votre longue lettre, qui m'a fait un grand plaisir. Vous ne sauriez faire trop de réflexions multipliées sur cet objet, puisque c'est de cet objet, comme vous en êtes convenu , que dépend votre bonheur ou votre malheur. Adieu, embrassez-moi. Je suis vraiment votre père par mon amitié.
LETTRE XVL
A Paris, le 18 mai 1776.
Quoique mon catarrhe ne soit pas encore tout à fait fini, mon dier fils, et que je n'écrive pas encore avec fiicilité, je meurs d'impatience d'avoir le plaisir de causer avec vous, et j'y cède. Je parcourrai quelques endroits
de votre lettre pour y foire les observations les plus indispensables ; à peine en convalescence y je ne pourrai encore vous satisfaire sur tous les points.
Je vous dirai d'abord, conune chose qui vous importe davantage, que ni vous, mon ami, ni principalement monsieur votre père (car je le vois d'ici), ne devez jeter les hauts cris en apprenant que vous allez pour trois ou quatre mois à Aubenton ; qu'il se trouve encore quatorze surnuméraires à passer avant vous ; que vous avez, dans les probabilités, encore deux ans à attendre pour être placé, et que cette règle d'équité qui vous paraît dure pourrait tourner de même contre vous , si messieurs les fermiers généraux ne l'observaient pas. Si monsieur votre père faisait a ce sujet le petit démon, renvoyez-lemoi; je lui parlerais, ou plutôt j'écrirais à monsieur votre oncle, pour faire passer des choses plus fortes à monsieur votre père.
Vous avez gagné, notre cher enfant, notre estime entière à ma femme et à moi , et vous pouvez compter sur notre plus tendre amitié, si vous agissez comme vous écrivez, je veux dire si vos actions répondent exactement et constamment à vos principes et à vos sentiments. Nous serions injustes si nous en doutions, ou, du moins, si nous n'en concevions pas l'espérance la plus apparente. On ne peut pas être plus content que nous le sommes de vos lettres, surtout de vos deux dernières, dans lesquelles vous vous êtes découvert jusqu'au fond de l'ùme. Vous nous y avez fait voir vos principes de religion, d'honneur, de probité, d'humanité, des mœurs
pures et simples, une raison au-dessus de votre âge et de l'esprit.
Soyez très-convaincu, mon cher fils, que de toutes ces bonnes qualités, que je crois que vous aurez toujours, c'est l'esprit dont je fais le moins de cas ; bien éloigné de penser sur cet article comme mes confrères 'les beaux esprits, il n'est rien que je méprise autant, pour le personnel, qu'un homme d'esprit malhonnête homme ;^ c'est ce qui m'a fait toujours haïr Voltaire avec passion, c'est ce qui m'a empêché souvent de goûter autant de plaisir que j'en aurais pris à ses ouvrages, s'il eût joint la probité à la supériorité de ses talents. Idem de Jean-Jacques Rousseau. Je ne m'étonne pas si, en le lisant et le quittant de temps en temps, vous vous trouvez mâcher à vide. Tout auteur, si éloquent soit-il, qui n'écrit pas de l'àme, fait cet eflet-là. Ce rhéteur, le plus disert de son siècle, n'a que du sentiment contrefait par son esprit supérieur. Vero non pectore manat.
Vous n'éprouverez jamais ce vide à la lecture de Télémaque et de celle de V Histoire ancienne de M. RoUin. Ces <k;rits, pleins de sentiments véritables, vous remplissent le cœur, et l'on ne peut les quitter. Mais revenons à vous, mon cher fils. Les expressions tendres et senties de votre amitié pour nous, répandues dans plusieurs endroits de votre lettre dernière, nous ont, en vérité, attendris jusqu'aux larmes. C'est qu'on aime à être aimé de quelqu'un qui mérite de l'être; et puis, il entre peutêtre quelque peu de prévention en votre faveur en vous jugeant exactement tel que vous vous montrez. Rabattez
donc, monsieur, non pas des sentiments que nous vous assiu'ons avoir pour vous, mais ral)attcz de mes ëIo{;es, que j'ai peur qui ne vous |)erdent. Ce n'est sûrement pas dans cette intention que je vous les donne, mais dans la vue de vous voir justifier par vos actions et par votre travail tout ce (pie vous m'écrivez; de vous voir devenir encore plus vertueux, plus sociable et plus aimable. Si votre conduite venait, par la suite, à ddmentir vos paroles, sr>vez sur et qu'il vous soit dcmontn'' que nous vous retirerions Tuii et l'autre notre amitié, qui n'est solidement fondée (pie sur l'estime (pie vous nous inspirez. Pour finir cet article de sentiinenl, je vous dirai que rien n'(\st plus sa{^;e cpie ce (pie vous me répondez sur le j)ctit de V*'*. Je n'ai aucune répli(pie à vous faire. Aimez-le tel (pi'il vous aime. S'il pense et sent aussi bien que vous, vous êtes digues et heureux d'être amis.
.l'aime tout à lait la t(iurnure agréable (pic vous avez prise |)Our en venir à m avouer (pic « vous ne xous connaissiez pas vous-même « . Je le crois bien. Rien n'(»st plus (lilïicibî (pie la connaissance de soi-mênuî. L expérience seule la donne. Je n entends pas seulement Texpérienc(; (pii nous vient des lectures, de ce (pie nous voyons et de ce? (pion ikjus apprend, même celle (pie nous ac(pi(''r()n> par le plus {;raii(l nombre de rcHexions que nous occasioniKî tout ce (|ni nous entoure; mais |e veux parler de rexpc'rience (pu? donne une passion vive. Ce n'est qm? dans rclfervescence de cette |>assion que nous nous démêlons, (pie nous nous apc-rcevons nous-
mêmes 9 que nous pouvons coonaitre véritablement qui nous sommes.
Mais cessez là-dessus d'avoir des terreurs paniques. Les passions, à la vérité, développent notre caractère entièrement, mais elles le suivent '. Vous m'avez peut-être entendu parler d'un M. de Segonzac, qui était mon intime ami dans ma jeunesse. C'était un trèshonnête homme, très-sensible, tressai, et aimant le plaisir à la fureur. Il se grisait de vin de Champagne quelquefois, et même souvent, du moins le plus souvent qu'il pouvait; eh bien, plus il était gris, plus il devenait tendre, plus il disait de choses polies et obligeantes à tout ce qui l'environnait. Un soir, à souper, il voulut nous forcer de partager avec lui le peu d'argent qu'il avait. On le refusa, comme bien vous croyez ; mais nous en rimes beaucoup.
Je vais vous donner un autre exemple, mais sur la colère. En causant avec mes amis quelques jours auparavant le fait que je vais vous raconter, nous avions raisonné par hasard sur le malheur d'être obligé de tuer un homme, et le résultat de notre conversation avait été qu'il se trouvait très-peu de cas où ce ne fut seulement qu'un malheur; que presque toujours c'était un crime, et que le plus grand des crimes était, comme on sait, l'homicide, puisqu'il est irréparable. Je n'avais pas alors vingt ans, j'étais bouillant et impétueux, plus même qu'on ne l'est ordinairement à cet âge. Je passais dans
* C^est-â-dire que nos passions sont subordonnées à notre caraclère, qu'elles en prennent la teinte.
la rue du Roule, un charretier derrière lequel je me trouvais m'atteignit de son fouet près de l'œil; il me causa une douleur cuisante; je lui dis avec colère : a Gomment, f. .... ! tu ne peux pas regarder derrière toi avant de lever ton fouet! — Eh, f.....! me répondit-il brutalement, est-ce à moi à m'embarrasser de ce qui est derrière moi! » Transporté de fiireur de cette réplique féroce, et sentant encore la douleur, je mets la main sur la garde de mon épée pour lui en couper le visage. Je m'arrête tout de suite. L'idée d'être expost? à tuer cet homme se présente rapidement à mon âme plutôt qu'à mon esprit. Je lui dis en m'éloignant de lui très-vite (il venait à moi) : « Va, misérable, tu es bien heureux que j'aie fait des réflexions avant-hier. »
Ainsi, vous voyez, mon ami, que ma passion prit l'empreinte de mon caractère, que des obsen-ations et des principes avaient d'ailleurs fortifié. Il en sera de même de vous. Vous êtes bien né; vous parlez d'idées de religion, d'équité, d'honneur et de vertu; votre esprit est mille fois plus porté à la réflexion que ne l'était le mien ; ainsi les passions ne vous feront jamais faire de bassesses et d'injustices; elles pourront vous faire faire des sottises, mais des sottises de galant honune. Rassurez-vous donc, mon cher fils; la seule que je crai{jne pour vous , c'est celle de l'amour. Vous êtes né tendre , et je ne vois qu'un mariage inégal ou sans fortune que vous ayez à redouter. L'un ou l'autre sont des malheurs cruels pour nous et pour notre postérité.
Quant au désir de plaire dans la société, j'avoue avec
Yo'us que ce n'est pas là le point essentiel. Auparavant d'être aimable, mettons beaucoup au-dessus les devoirs, utiles à nous et aux autres, que nous avons à remplir dans la société. Ne nous bornons pas à les remplir tout juste; allons par delà. Ne nous contentons pas de fuir le mal, élevons notre àme, ingénions-nous pour Faire le bien. C'est à cela qu'il faut porter tout notre esprit et toutes nos facultés sensibles. C'est là que commence la vertu. Passionnons«nous pour elle. Si dans la jeunesse on n'en est pas fanatique, on se relâche petit à petit, et, dans un âge plus avancé, on se retrouve vicieux comme les autres hommes. La corruption même du siècle doit nous exciter à être vertueux. Nous semblerons des prodiges aux yeux du peu d'âmes honnêtes qu'on y trouve encore. Eh! quelle gloire, quel plaisir plus flatteur que d'être loué et honoré par les gens d'honneur! Rendez-vous donc d'abord estimable; rarement l'est-on sans être aimable. Mais enfin, si vous ne pouvez acquérir une quaUté si désirable, vous vous en •passerez, et l'on s'en passera. Rien n'y oblige; mais il faut cependant faire des efforts , et ne pas négliger une acquisition aussi précieuse. Esx modus in rébus, sunt cerii dentque fines, quos ultra ciiraque nequit consistere rectum.
Se borner à une société choisie n'est point un extrême; se livrer à la solitude, c'en est un. Combattez votre humeur mélancolique : c'est votre plus grand ennemi., tant au physique qu'au. moraL Ce que vous dites de
notre société nous a été très-sensible à ma femme et à
moi, et redouble notre amitié pour tous. Ce que vous' y ajoutez : « Voilà les sentiments d'un jeune homme qui regrette de n'être pas né plus tôt, » est plein d*ùme, et a pénétré la nôtre.
Nous venons de perdre le chef, pour ainsi dire, de notre société. M. l'abbé de Gouffier est mort dans le mois de mars dernier, âgé de soixante^ix-huit ans. Ainsi , depuis quarante ans de la famille de ma femme , il lui a donné la preuve de ses sentiments tendres. Il a laissé à ma belle-sœur et à ma femme , en usufruit seu* lement, sa maison de campagne de Grignon, et les meubles qui y sont. Cette marque d'amitié de sa part augmente encore nos regrets. Il laisse un furieux vide dans notre société. Heureusement que nous savons tous nous suffire à nous-mêmes.
Je ne quitte point prise sur la tacitumité. Travaillezvous vous-même sans découragement. Emportez aujourd'hui une pierre, faites-en demain tomber une autre. Minez vos défauts. Je vous renvoie à la sape sur cet article important. Je ne sais si je vous ai dit que dansvos moments de tacitumité il vous échappe involontairement un rire ou sourire que je vous préviens avoir trouvé tout à fait sardonique.
Je crois que vous ne voulez point affecter la singularité, et je ne vous dirai plus rien à ce sujet, parce que vous m'avez persuadé par de bonnes et dignes raisons. Vous me voyez , mon cher fils , avec une loupe qui vous grossit finalement les objets à mon avantage. Je ne tous dirai pas que vous me flattez, parce que je seifis que tout
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ce que vous me dites d'obligeant et de tendre part de votre amitié , qui vous aveugle , ou qui au moins vous surfait prodigieusement mes bonnes qualités et mon esprit. Je ne sais, mon cher fils, si je meta de Téio*quenoe dans ce que je vous écris ; ce que je sais bien , c'est que je n'y tache pas, et que je ne cherche point à y en mettre. C'est mon cœur qui parle avec effusion. Je n'y entends pas d'autre finesse.
Adieu, mon fils. Cette lettre m'a un peu fatigué, car je ne suis encore qu'un demi«<;onvalescent.
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