‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 25 sur 100 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

A Paris, ce 31 mai 1778.

J'ai toujours beaucoup de plaisir, mon cher enfant, à recevoir de vos lettres, mais je ne vous tourmenterai jamais sur leur fréquence. Dans la circonstance présente surtout votre travail doit absorber votre temps. Celui dont vous pouvez disposer, après vos chevauchées» doit être employé h écrire à votre fermier g[énéral de correspondance. Tachez de faire valoir adroitement votre travail dans toutes vos lettres, comme je vous l'ai rabâché Cent fois, et n'oubliez pas de saisir toutes les occasions ou d'inventer des prétextes pour entretenir commerce avec M. Puissant. Dans toutes ces écritures à vos pères supéritHrs, prenez toujours la tournure du doute sur le»

DE COLLÉ. m

choses dont vous êtes le plus sûr. Cette modestie plait et va au profit de i'amour-propre de celui auquel on écrit. Ingéniez-vous d'ailleurs pour lui donner les éloges qu'il peut mériter. Vous vous concilierez sa bienveillance par là, immanquablement. Je ne vous dis pas d*étrc flatteur et faux; est modus in rébus, etc., mais il n'est point d'homme, pas même de fermier général, qui ne soit sensible à la louange et qui n'ait un côté favorable.

Les yeux de ma femme vont mieux. Mademoiselle Bazire est en pleine convalescence; elle a été très-malade. £lle est encore d'une maigreur à faire trembler. L'une et l'autre vous aiment et me chargent de vous faire mille tendres compliments. Nous partons, le 4 juin, pour Grignon, où j'ai fait des folies. Malgré le séjour du Veman à Paris, j'espère que vous serez de retour avant l'automne, et avoir le plaisir de vous voir dans mon château de Gaillardin ou de Grimaudin , comme il vous plaira le nommer. Je vous en laisse le choix.

Il faut pourtant, jeune homme du désert, vous dire quelques nouvelles de la ville. Voltaire a pris étourdiment une dose trop forte d'opium : il en a perdu la raison, et il a été depuis dans un délire perpétuel. Il doit être mort a présent que je vous parle. On dit beaucoup ici que le curé de Saint- Sulpice lui refusera la sépulture; et il fera bien, vu la notoriété publique et scandaleuse de ses ouvrages contre la religion; ceux mêmes qui n'en ont guère approuvent le curé '. Les

' Voltaire mourut le 30 mai 1778, et le curé de Saint-Salpice lui refusa en effet la sépulture. Il fut enterré par les soins de

encyclopédistes jures sont les seuls qui ne soient pas de ce sentiment, et traitent à* a poco ceux qui ne sont pas du leur. M. le curé de Saint-Eustache, qui n*est point un brûlot, s*estime fort heureux de ce que Voltaire n*est pas sur sa paroisse. Il ra*a dit à moi-même que cette esclandre lui aurait déplu souverainement, et Feût embarrassé. Quatre mois plus tard, Voltaire était son parois^ sien, par l'acquisition qu'il a faite, il y a six semaines, d'une maison rue de Richelieu.

Voilà donc la fin du plus prodigieusement bel esprit que la nature ait jamais créé, avec une vaste mémoire. Ce n'était point un homme de génie, Infelix operis summa, quia ponere toiiim nesctet. Il n'a jamais fait d'ensemble , de son cru , qui eût de la raison et de la vraisemblance , soit dans le sujet inventé par lui , soit dans la création de ses caractères mal faits ou mal soutenus. A ce dernier égard, il n'a jamais peint de couleurs vraies que l'amour et surtout l'amour jaloux *. Ses deux poëmes épiques sont une congestion et une indigestion de beaiîx et jolis vers, sans aucune invention de lui et sans aucun caractère. Ce sont des poëmes détestables par ces deux côté^ principaux. Ses ouvrages philosophiques sont dénuiës de logique, et ne prouvent rien. Son Essai sur

son neveu, Tabbé Mignot, à Sellières, abbaye des Bernardins, située entre Nogent et Tro/es, d'où il a été transporté, en 1791, d'après un décret de F Assemblée nationale, dans les caveaux du Panthéon , à Paris.

' L'acbarnement de Collé contre Voltaire finirait par agacer^ s'il n'était pas si amusant. 11 semble voir un roquet japper aux oreilles d'un bouledogue.

rhisioîre universelle est un monstre en morale ' ; et il y cherche perpétuellement Tantithèse et l'esprit, à en être fiitîgant. Il y est odieux, d'ailleurs, et abominable par la façon dont il traite toutes les reliions, et par Tindiffêrence afFectëe qu'il a pour le bien et le mal , pour le juste ou l'injuste. Le succès lui suffit; les grands scélé* rats sont ses grands hommes. Aussi était-il lui*méme un

gredin et un homme sans mœurs et sans principes. Il

a fait un mal affreux ù la France , qui ne s'en relèvera pas. Ses écrits l'ont corrompue sans ressource et pour jamais.

Ses che6*d'œuyre sont V Histoire de Charles XII, écrite avec la dignité et la majesté de l'histoire. C'est un morceau excellent. Candide est un roman unique par sa gaieté et sa rapidité. Zadig, Memnon et Scarmentado sont des pièces charmantes. En un mot, toutes ses pièces fugitives, en vers, sont ce qu'il a fait de mieux, et ce que, dans notre langue, nous avons de mieux en ce genre agréable ti qui n'appartient qu'aux Français.

* U Essai sur t histoire universelle trouva, à certains égards, quelques censeurs même parmi les amis de l'auteur; mais ils n'allèrent pas jasqu'à dire, comme le folâtre Collé, que cet ouvrage était un monstre en morale. Grimm reproche à Voltaire d'avoir cherché à déprimer les auteurs anciens au profit des modernes, et de s'être montré partial à l'égard du siècle de Louis XIY, dont il serait moins l'historien que le panégyriste. Du reste, dans l'ensemble, Grimm admire le livre de Voltaire, qu'il appelle a un ouvrage de génie, destiné à faire n germer dans les cœurs des principes de justice, d'équité, de » compassion et de bienfaisance. » Correspondance littéraire , avril et juin 1757, t. II, première partie.

M. d'Estaîng a passe le détroit, à ce qu'on croît ^; mais on ne croit pas encore les galions d'Espagne arrivés. En attendant, je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.

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