LETTRE XXIX
A Grignon, ce 8 juin 1779.
Je suis charmé, monsieur et cher petit cousin, que votre papa soit quitte de son mal de côte, et j'espère que votre excellent oncle s*en tiendra aussi à ses trois accès de fièvre, et n'aura point à cet égard de plus grandes prétentions. Hœc Mis sufficiant, docte baccalaure^. J'aime infiniment mieux avoir à leur adresser mes tendres féUcitations sur leur santé, que mes savantes consultations sur leurs maladies. D'autant plus que, dans ma dernière lettre, je crains, par les menues excuses que vous me fidtes, d'avoir poussé trop loin la plaisanterie. Si j'ai enfoncé le burin plus qu'il ne le fallait, j'ai tort; c'est la fieiute de ma main, qui a été trop lourde; mon àme n'y a point eu part. Ce n'était nullement mon dessein. On peut dire souvent ce qu'on ne doit pas écrire. Le ton de la voix change tout, au lieu que le papier est sec. Je veux dire qu'il présente les objets sans adoucissements.
Quoi qu'il en soit, mon ami, votre dernière lettre était fort bien, quoique je me sois égayé dans ma i*éponse plus qu'il ne fallait sans doute.
Je reprends le ton doctoral cependant pour exhorter mes deux convalescents h la patience et aux ménagements. Ne point augmenter et aigrir ses douleurs par
des remèdes , s'observer et vivre de régime continuellc-
I(>2 CORRKSPONDANCi: INÊDITi:
ment ; aux âges de messieurs vos parents et au mien , voilà le {jrancl secret de la médecine, voilà sa loi et ses prophètes.
Ma femme remercie le petit, comme elle ra])pelle, de Tintcrét (prit prend à sa santé, et me charge de lui dire •qu'elle est sensihie à son souvenir. Nous adressons ensemble nos compliments à monsieur votre pèr*e et à votre cher oncle.
La convahvscence de ma femme est bien longue, mon cher enfant. Ses nerfs ont peine à revenir de Tattacpie cruelle cprils ont éprouvée. Klle marche assez bien, et, dans nos promenades, une lieue ne Teifrave pas; mais elle ressent des maux dans les jointures des genoux et dans les reins. File sr)u(fre quand elle monte des escaliers ou en voiture. Mais cr)mine elle éprouve une petite diminution journalière à ces accidents, elle se flatte d'en voir, il la fin, la fin, (pioi(pie lente.
(Juant à vous, monsieur, je n'ai point encore eu des nouvelles de votre sc'uat républicain, et vous n'êtes point encore nommé ])ar vos patriciens, ennemis du peuple, pour aller le tourmenter dans quehpie province. Je crois (pi en vous agitant les bras comme le Mercure de VAm^ j)hù?'ynn, vous dites :
La vi|;iitMir iK» mon hras se perd dans Ir repos. \i\ pour me reiiR'Mre on haleine, 11 me taudrait une vifujta'nu' « lu* dos " l't de j)rocès-vcrb<iux * !
' Dans plusieurs endroits de rette Corrcsj)ontl(inct\ (^.ollé s'é()aie sur le compte des fennlers };(Mîéraux, mais (»n termes
Comme pour voler à vos exploits , mon cher ami , il faudra que vous repassiez par Paris, je désire ce moment autant presque pour moi que pour vous. Ce sera la dernière fois que je vous verrai, peut-être. Je voudrais que ce fût bientôt, et à Grignon. Je vous aime de tout mon cœur, et vous embrasse de même.
adoucis, et cette indulgence était de situation, puisqu^il parlait à un jeune publicain, à un apprenti maltôlier. Piron, qui n'avait pas les mêmes raisons pour mettre une sourdine à son langage, les appelle tout net ai honnêtes cartouchiens. (Voyez la lettre XXXVII , dans les Œuvres médites de Piron , p. 272.) On connaît du reste le ridicule, même l'odieux jeté sur les gens de finance par la plupart des écrivains du dix-huitième siècU, Le Sage en tète, avec son admirable comédie de Turcaret. Un de nos étonnements, c'est le silence gardé par Molière à cet égard. Une seule fois il a mis en scène un homme de finance, encore est-ce un financier de province, et Pa-t-il présenté d'une façon épisodique et quelque peu eflacée, bien que comique (M. Harpin, receveur des tailles, dans la Comtesse ifEscarbagnas). Chamfort prétend que « Molière, » ainsi que les autres auteurs comiques du temps, eurent If là-dessus les ordres de Colbert. n Quel dommage ! Se figuret-on ce qu'eût été un pareil sujet, traité ex professo par le sublime contemplaieur? Que de pages éloquentes! que de tirades empreintes de vertueuse indignation et de haines v^oureuses il eût léguées à noti-e admiration! assurément, Le Sage y aurait perdu un chef-d'œuvre, car il n^aurait pas osé glaner sur les pas du grand homme; mais Molière compterait un titre de plus à la reconnaissance de l'humanité.