LETTRE XXXVI
A Paris, ce 17 février 1780.
Vraiment, mon cher enfant, comme je n'ai plus rien à vous apprendre dans mes lettres, c'est bien raison qu'elles vous amusent un peu. Je vous ai assez bourré de morale depuis que je vous connais; il est juste de vous en dédommager par des choses moins sèches et plus agréables.
Si vous avez été content de ma dernière, je ne Tai pas moin^ été de la vôtre. L'amitié que vous nous marquez , à ma femme et à moi , nous satisfait pour notre vade ^. J'en suis content, par rapport à vous, parce que
* Terme de jeu, mise; intérêt que chacun a dans une afïairc.
je vois que vous avez tous les sentiments que je vous désirais. Ces sentiments feront votre bonheur^ et conso^ lideront à jamais votre probité. Votre modération dans le changement de votre fortune, tout ce que vous me marquez à ce sujet m*a fait le plus (;rand plaisir. Cela est pe)isé, senti et exprimé on ne peut mieux. Ce qui me pénètre de la joie la plus tendre dans Texpression de vos sentiments, c'est d'y voir l'assurance presque certaine de votre bonheur présent et futur. Vous avez les passions douces et de la raison ; elle sera de plus en plus éclairée par l'expérience et par les belles -lettres que vous n'abandonnerez pas, comme un TurCaret que vous n'êtes pas. Vous ferez votre félicité, si le diable ne s'en mêle. On doit craindre toujours ce monsieur-là. Les gens qui ont vécu longtemps disent qu'il est bien malin. En attendant, jouissez de la vie à votre façon; elle est bonne : celle des autres ne nous convient presque jamais ; il faut être heureux à sa manière.
Vous l'êtes déjà, mon cher cousin, à un égard : je veux dire que vous avez laissé de vous ici et aux Fermes un^ très-bonne réputation. M. de la Hante me disait encore ces jours-ci qu'il lui revenait du bien de vous de tous côtés. Je ne sais si je ne vous ai pas déjà dit que vous êtes le seul jeune homme qui m'ait fait désirer d'être père , et je serais votre ami-père. Je suis fàclié que vous^ne soyez que mon petit-cousin. Que le grand Monticourt ne vous ressemble-t-il * ! Cet énorme dadais ne veut pas apprendre son métier. Toujours content de lui et mécontent
' Probablement le fils de Monticourt l'épicurien.
des fermiers (^ënëraux , il clabaiide contre eux , et il est de la dernière surprise qu'on ne lui rende pas justice, lorsqu'on la lui fait en le laissant pourrir dans son emploi de Quimper. C'est un aimable héritier, ainsi que sa sœur, que mon frère, ma sœur et moi avons là! Ils le seront cependant. J'ai en principe qu'il faut suivre les* lois du paya où l'on est, et ne point foire tort à ses plus proches parents. La branche des Roussel a bien sa part dans notre succession d'avance, ainsi que dans la vùtre, s'ils étaient vos héritiers un jour. La banqueroute de Roussel les a remplis. Pour me venger de ce qu'ils recueilleront nos héritages, j'ai barbouillé, il y a quelques jours, la manière d'épigramme suivante :
Taï des collatéraux ennuyeux à périr, Dos issus de germain, des façons dMmbéciles; Quoiqu^à inc succéder ils se disent habiles, De pareils héritiers dégoûtent de mourir.
Voilà des bavardages qui sentent le radotage et qui pourraient vous empêcher de m'écrire. C'est pourquoi je coupe court, et vous embrasse bien vite, en vous assurant de ma tendre amitié.
192 CORRESPONDANGK INÉDITE