LETTRE XXXVIII
A Paris, le 21 avril 1780.
Si j*eusse, mon cher fils, consulte mon saint homme de frère sur les exigences du cérémonial de mon auguste sœur, je ne vous aurais point fait la camisade ' de plaintes et de plaisanteries que je vous ai faite mal à propos; c'eût été, au contraire, sur cette belle princesse tenant avec une dignité insigne aux étiquettes de nos anciens, que je me serais égayé. Mais j'ignorais ou j'avais oublié que vous eussiez écrit à Boulogne une lettre qui était commune à icelle. Dans l'ignorance où j'étais, je l'entends faire ses tendres plaintes sur votre oubli volage; je présume alors, assez bêtement, je l'avoue, que vous avez négligé aussi mon frère le gaillard , et voilà comme on fait des imbroglio et une petite scène de comédie. Tbujours souvient à Robin de ses flûtes *. Tout ceci n'est donc
* Attaque nocturne ou matinale faite par des soldats qui ont mis leurs chemises par-dessus leurs habits ,pour se reconnaître.
* S'il faut en croire le Duchat, ce proverbe vient de ce qu'un bon ivrogne , accoutumé à boire dans de grands verres appelés y?t£/e5, n'osant plus, à cause de sa goutte, boire son vin que trempé, se rappelait toujours ses flûtes. Rabelais a employé ce proverbe, et, dans le Moyen de parvenir, au chapitre intitulé Cause ^ Béroald de Werville s'en est aussi servi. Livre des Proverbes français y par le Roux de Lincy, t. II, p. 61.
qu'un malentendu, dont je suis seul coupable. Passezmoi cette légèreté-ià. C'est principalement ce qu'on doit passer à ma jeunesse que le défaut de mémoire.
Vos lettres, mon cher enfant, sont naturelles et bien écrites. Pourquoi vous défier tant de vous-même? Je ne vous dis pas cependant d'être aussi intrépide que votre cher oncle. Gardez-vous d'imiter son exemple à cet égard. Un homme qui ne doute de rien ne fera jamais bien ses affaires dans un siècle aussi modeste et aussi timide que celui où vous vivez et où je duj-e seulement. Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de la bonne santé de ce bon abbé. Ne laissez jamais passer une occasion de lui donner des marques dé mon souvenir, de mon estime et de mon amitié.
Je suis charmé que votre aveuglement pour moi ne vous laisse pas apercevoir la dégradation de l'esprit de votre vieux père; c'est toujours cela pour moi, et vous vivrez longuement, parce que vous l'honorez : ce sera pour vous.
Votre philosophie est la vraie, mon cher ami. Elle est fondée sur la probité et la raison. Épluchez-^n les herbes 9 soit ! mais souffrez que je vous rabâche encore qu'il faut être en garde contre vous-même pour ne la point pousser jusqu'à vous montrer taciturne et farouche. Faites que l'on ne se doute pas que vous êtes philosophe; cachez-en la prétention, et jouissez secrètement de ses fruits. Le plus grand des philosophes pour la conduite et la vie est le fin Horace. Qu'il soit votre vade mecum (je ne vous parle que de ses épitres et de ses
satires) ; c'est la morale d'un homme du grand monde et du plus délié courtisan. Je vous prie d'en lire tous les jours six vers, jusqu'à ce que vous les sachiez par cœur. A propos de ce divin moraliste, il faut que. je vous mette ici une application assez heureuse que j'ai faite l'année dernière de sa belle épitre à Aug^uste, à notre curé de Saint-Eustache, M. Poupart, pour l'inviter à venir dîner à Gri^on, où il vint :
Cum tôt sustîneas , et tanta neçotia solus ; Res sacras, monitis, tutaris; vocibus ornes; Legibus emendes vivos; moricntibus adsis; Cum régi, sponsaeqne suae, cœli ostia pandas, Pauperibusque vaccs ; in publiée commodo pecccm , Si, lungo scnnone, moror tua tempora, Poupart.
Saviez-vous, mon fils, que je m'escrimasse en vers latins? Cette longue lettre fait une critique en action des vôtres. Vous ne me parlez point ass€;z de vous. Il faut être égotste vis-à-vis de ses amis. En me parlant ' de vous, vous me parlez d'une des choses les plus intéressantes pour moi. Je vous donne l'exemple de l'égoïsme à cet égard. Suivez-le. Votre serviteur. Amen!