‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 48 sur 100 · LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLIII

Ce 8 octobre 1780.

Je ne vous prendrai pas davantage à la gorge, mon cher enfant, pour vous faire avouer que vous avez vu M. Fabbé Thomas chez moi. J'ai eu tort d'insister làdessus; n'en parlons plus. Je vous dirai seulement qu'à mon tour je n'ai point vu l'acte qui lui assure sa pension, mais je sais que les différents cas qui peuvent arriver pendant le cours de l'éducation, ou s'il ne la finissait point, sont prévus dans l'acte par diverses conditions stipulées dans son contrat, selon la diversité de ces cas.

Je vous fais mon compliment sincère , mon ami , sur un don du ciel que je ne vous connaissais pas. Vous avez une belle mémoire ! C'est un grand bonheur. Rien n'est plus utile pour nous et pour les autres. Elle est de première nécessité dans les affaires, et c'est un trésor pour la vieillesse de ceux qui aiment les lettres comme vous. La mémoire est la clef des langues. Si vous me permettez encore de vous donner un conseil, je vous inviterai à apprendre la langue grecque ^ à vos heurts perdues. Je suis aujourd'hui au désespoir de l'avoir abandonnée en sortant du collège, où je la bégayais. Je donnerais toute chose au monde pour qu'elle me fût aussi familière que le latin. Virgile, Horace et Ovide font tout l'amusement de mes vieux jours; et j'enrage tout vif de ne pouvoir lire Homère , les tragiques grecs et Démos-

thènes que dans des traductions. C'est sûrement la plus belle des langues et la plus négligée dans ce siècle-ci. Ce n'est pas la mer à boire; ce n'est rien quand on a de la mémoire et des principes de grammaire et de syntaxe. Vous en viendrez aisément à bout. Mais je joins à ce conseil un autre avis : c'est, si vous suivez le premier, de vous donner bien de garde que des gens d'affaires sachent que vous faites cette folie-là , yb/ie à leurs yeux. Les financiers et tous les fortuniers jugent un homme incapable d'affaires quand le malheureux a l'imprudence de montrer du goût pour les lettres ". Au reste, mon ami y si vous déférez à ce mien conseil, vous direz un jour^ vous qui avez de la mémoire : C'est un f.... ignorant qui m'a persuadé d'apprendre le grec, et vous me nommerez. Si je ne suis pas savant, je n'en accuse que ma mémoire et non ma volonté. J'ai toujours été de l'avis de La Fontaine :

Laissez dire les sots : le savoir a son prix'.

Défigurez, mon cher fils, vos lettres par des ratures plutôt que de faire des brouillons de lettres pour moi. Je ne vous passe point cet amour-propre, ni la plus légère prétention à l'esprit. Je vous passerais plutôt

' Le bourgeois de nos jours , qui a pris à peu près la plaœ àe% fortuniers dont parle Collé, porte en général un jugement aussi sévère et aussi éclairé sur les jeunes gens qui consacrent leurs loisirs à la culture des lettres. Avis à la jeunesse studieusi* qui veut fiiire un bon mariage! Il faut qu'elle cache ses goûts et qu'elle montre tout juste Fcsprit d'un maçon ou d'un pâtissier.

* \J Avantage de la science^ fiiblc XIX du livre VIIL

d'être béte tout bonnement. Dans les lettres , ainsi que dans toutes les actions de votre vie, soyez toujours ce que vous êtes, vous ferez bien. Faites des efforts pour être plus , vous serez moins. On les fuit , ces efforts : ils rendent ridicule. Soyez simple , uni , naïf comme vous Fêtes; vous plairez. Faut y tâcher.

Un homme né chagrin plait par son chagrin même,

a dit Boileau ' ;

Ce n'est que Taii' d^autmi qui peut déplaire ,en nous'.

Vous flattez-vous, mon petit finaud, qu'avant de nous Tavouer ingénument, ma femme et moi nous ne nous fussions pas aperçus, il y a plusieurs années, de vos apprêts de style et de vos menues prétentions? Nous disions souvent : « Voilà notre cher jeune honune qui » veut faire de l'esprit; voilà une tournure de phrase » qui lui a coûté ; il l'a bien cherchée celle-là ! » et nous riions de vos tâcheries au beau style. Tâcherie n'est pas français ; c'est un barbarisme que ce mot, mais pourquoi se gêner avec ses amis? Je vous donne l'exemple avec les préceptes, moi !

Oui, mon ami, vous avez un bon esprit. Tenez-vous-y: c'est bien le meilleur lot. Marte autem fatagebat. Laissez roupiller les autres dans le bel esprit. Fortifiez le vôtre par des connaissances; étendez-le par l'étude des anciens. Partout ailleurs on vous abuse. J'ai songé à cela trop tard; ou plutôt l'état très-étroit où j'ai été dans ma

* Épître IX.

* Ibidem,

jeunesse ma empêché d'y songer. L'honneur me commandait de penser à un état utile pour n*étre à charge à personne. J'étais pauvre, je n'ai pu me livrer à mes goûts; au contraire, il m'a fallu les contrarier pour tirer quelques plumes des ailes de la fortune (quoique je ne sache pas qu'elle en ait), pour arriver à l'indépendance, qui fui toujours le seul but de mes désirs, et que j'ai obtenue sans savoir comment \ Mais je vous répéterai bien que ce n'est que par une aisance que je n'ai point méritée que je tiens ce bien de tous les biens : l'indépendance! Mais cet accès d'égoïsme qui vient de me prendre ne doit pas me faire oubUer ce que je voulais vous dire. La suite de mon homélie sur les belles-lettres, c'est que si je vous prêche en faveur des anciens et vais jusqu'à vos ordonner d'apprendre le grec à fond, vu votre mémoire, je vous défends expressément d'apprendre l'anglais. Les anciens vous donneront un goût exquis, les Anglais un détestable. Car qu'arrive-t-il quand on s'est donné la peine d'apprendre une langue? notre amour nous la fait épouser : c'est Pygmalion amoureux de sa statne. On ne lit, on ne veut lire que de l'anglais; et c'est un moyen infedllible de se corrompre le goût.

Tudieu! l'ami du conjungo, Comme vous mordez à la grappe !

Vous enfileriez tout de gd.

Et sans crainte qu'on vous attrape, Le grand chemin du conjungo,

• Oh! qu'il le savait bien! C'était son rare savoii>faire qui l'avait conduit à l'indépendance.

bien entendu, si l'on avait là, sur le bout du banc, un parti raisonnable à vous proposer; mais il n'en est rien. Nous n'avons que l'idée générale de vous marier, et de vous bien marier, s'il s'en présentait une occasion. Au reste, rien ne presse, si vous n'êtes point trop pressé de vos nécessités. Vous ferez même un meilleur établissement dans trois ou quatre ans qu'actuellement. Si vous n'êtes pas encore directeur, vous aurez au moins alors un emploi plus considérable. Vous aurez fait quelques économies. Ma femme veut que tous les ans vous achetiez.une action de la Compagnie des Indes; qu'à la troisième année , vous en acquerriez deux autres ; en un mot, que vous fassiez la pelotte jusqu'à votre mariage. L'économie e^t la plus sûre des richesses. Je croyais votre patrimoine plus fort. A la mort de monsieur votre oncle, hériterez-vous de quelque chose? Autre question, relative aussi à votre établissement. Préfëreriez-vous la province à Paris? et si l'on vous y offrait une place de chef de bureau, l'aimeriez-vous mieux qu'une direction en province? Au surplus, vos sentiments sur le sort de vos enfants sont de la plus grande honnêteté, à votre ordinaire. Vous avez des principes : vous serez heureux.

Il ne fallait pas,«mon cher fils, vous presser de me répondre. Dans la crise où vous êtes actuellement, et où vous devez être encore quelques mois, je n'eusse été ni surpris ni fâché que vous eussiez laissé passer six semaines pour m'écrire, et même davantage. Continuez à vous distinguer par votre travail, et ne pensez pas à moi.

Je suis bien aise que vous ayez ëté content de mon vaudeville : car je le suis aussi un peu. Mes flatteurs mêmes me sont venus dire, à Grignon, qu'il courait Paris, et qu'il avait pris. Il y a cinquante ans qu'il eût bien fait et plus vite fortune ; mais les Français n'aiment plus à chanter; le vaudeville est tombé ainsi que la gaieté '.

Dites-moi quelque chose de la salle de comédie de Lyon.

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