LETTRE I
A Paris, oe 5 mars 1775*.
Votre affaire, mon cher enfant, sera arrangée demain. M. de Saint-Amand ^ me l'a assuré; il vous instruira des détails dans la réponse qu'il compte vous fqire.
' >'ous l'avons dit, M. de V*'*'* était dans les fermes, et il y faisait alors son surnumérariat. Successivement appelé, dans cet emploi, à Soissons, à Aubcnton et à Tournon, il fut nommé en 1780 contrôleur (général à la résidence de Roanne, ou il était encore k la mort de Collé (3 novembre 1783).
' Protecteur du jeune homme, et Tun des fermiers çéné* raux. ?foas croyons devoir rappeler qu'on nommait ainsi, sous l'ancien régime, les individus c|ui tenaient à ferme ou à bail les revenus publics, composés alors de la gabelle (impôt snr le sel), de l'impôt des tabacs, des octrois, etc. Les ft>rmiers généraux formaient une association privilégiée, qui compta longtemps quarante membres, et qui fut ensuite portée à soixante. Ils s'enrichissaient rapidement. Leur nomination dépendait du ministre dos finances, et le plus souvent le ministre recevait du postulant préféré un pot-de-vin considérable. Les femmes â'en mêlaient aussi, et nous lisons ce qui sait dans le Journal de l'avocat Barbier (avril 1749) : u ... Le bail général des fermes doit se renouvt»ler au mois d'octobre prochain. U est étonnant le nombre de gens qui font des fends comme ils peuvent, et qui remuent tontes les protections de la cour, à commencer par la reine, jusqu'aux seigneurs et dames, pour entrer dans les sous-fèrmes, que l'on regarde comme une voie sûre pour faire fortune, et qui est tuisi une voie aux femmes de cour pour vendre un peu leur protection, n Bref, la plupart des fermiers généraux menaient une vie fastueuse et dissolue, qui semblait insulter à la misère publique. Il s'ensuivit une foule d'abus et de scandales, auxquels l'Assemblée constituante s'empressa de mettit; un terme en supprimant l'institution.
Il est toujours dans les meilleures dispositions pour vous, mon cher ami. Vos mœurs, votre caractère et votre conduite les lui ont inspirées. C'est à vous à les justifier, les aufjmenter et les consolider actuellement par votre travail.
Je n*ai, mon cher fils, que deux conseils que je me permets et que vous me permettrez aussi de vous donner. Le premier est de vous instruire à fond et par principes de ce que vous devez savoir; j'entends par principes que votre travail soit raisonné, et d*y mettre de l'ordre et de la méthode.
Le second, c'est de faire valoir votre travail, et voici encore ce que j'entends par là : c'est de vous faire une beso(;ne particulière et séparée de vos devoirs journaliers, d'intéresser l'amour- propre de vos supérieurs (votre directeur entre autres) , en les consultant sur cette besogne particulière, en les priant d'être vos guides, etc., etc. Par ce moyen double, vous ferez deux doubles bons effets : vous vous instruirez réellement et plus vite, et, flattés des avis que vous leur aurez demandés et des confidences que vous leur aurez faites de vos travaux , ces mêmes supérieurs, en vous communiquant leurs lumières , rendront de vous un compte excellent à MM. les fermiers généraux. C'est par cet expédient à deux tranchants que je pense que vous pourrez venir à bout, et plus tôt et plus solidement, de couper le fil et le nœud de toutes les difficultés qui peuvent se trouver à votre avancement.
J'ai vu, mon cher enfant, réussir plus d'une fois dans
ma vie cette manière de procéder dans les affaires. Je ne vous soupçonne point d'avoir le dessein de paraître travailleur et de n'être, en dessous, 'qu'un paresseux hypocrite. S'il en était ainsi, ne comptez sur aucun succès, au contraire. L'on n'éblouit point aisément les hommes, et surtout les gens d'affaires. Il est presque impossible de les tromper, à cet égard du moins. Je vous crois d'ailleurs l'âme trop honnête pour vouloir jamais en imposer et tromper personne.
Ainsi votre avancement est entre vos mains. Il ne dépend que de votre travail. Mais votre travail serait infructueux si vous ne le faisiez pas connaître, si vous ne vous faisiez pas valoir. Ce sont les deux points de mon sermon, après lequel je descends de chaire en vous bénissant et en vous embrassant de tout mon cœur.