LETTRE XLV
A Paris, ce 8 janvier I78I.
Vous n'aurez jamais de moi, mon cher fils, de reproches, même d'amitié, sur les petits délais de vos réponses. Indépendamment des affaires qu'il faut, comme je vous le répète, faire marcher d'abord, je vous passerais, à votre âge, de vous laisser encore aller h vos plaisirs et à vos amusements, de préférence à un coromere épistolaire, duquel le fondement, entre amis, doit être la liberté. Point de géhennes de part ni d'autre. Je recevrais sans aucune satisfaction une lettre de vous si j'étais forcé de vous l'arracher par de menues persécutions, par des plaisanteries même. Je prétends que le jeu vous plaise quand vous m'écrivez ; sinon, j'aime mieux quitter la partie et la perdre.
Je ne sais, mon ami, si je ne vous ai pas déjà, au sujet des réponses que vous me faites, indiqué et radoté un moyen dont je m'aidais dans ma jeunesse, quand j'avais des affaires et des amis badins. Rien ne me dérangeait des premières, et j'avais pour les seconds des
* Ce papier, dont renvoi est annoncé par Collé, et qui contenait probablement quelques poésies, n*a pu être retrouvé.
DE GOLLË. 233
lettres que je commençais dans les interralles de mes occupations. J'en ai eu jusqu'à deux ou trois d'ontamëes comme comptes en banque. Les unes où il n'y avait que quelques phrases écrites; d'autres, la première page; celle-là, quelques lignes, etc. C'est ainsi que j'accordais mon travail et mes amusements ; mais il est vrai que j'étais affligé ou doué d'une prodigieuse activité.
Je veux, mon cher enfant, pour votre avancement, ne point douter que M. de Saint-Amand ne vous laisse à Roanne pour faire le nouvel établissement ^ Je ne doute point que vous n'en sortiez à votre honneur, et, conséquemment, que ce pédant des Fermes n'en augmente pour vous d'estime et du désir de vous placer très-bien, après votre besogne faite. Point d'impatience ! Saisissez rheureuse occasion qui se présente de vous distinguer. Travaillez comme un diable; mais faites valoir votre travail comme quatre. Souvenez-vous de tout ce que je vous ai marqué là-dessus. Faire valoir son travail est plus nécessaire et plus utile que le travail même '.
Flattez en action votre régent financier; consultez-le
* Il s'ag^it de mesures crorganîsation , par suite de Textension qui venait d'être donnée aux fermes, en exécution du nouvel arrêt du 9 janvier 1780.
' llélas! c'est là une vérité désolante et de tous les temps!
Les médiocrités hâbleuses et les turbulentes vanités l'ont
presque toujours emporté sur le mérite silencieux et modeste.
C'est toujours la fable, ou plutôt l'histoire du Bouvreuil et du
Corbeau; l'un, qui ne demande rien, meurt de faim dans sa
cage; l'autre, qui demande sans cesse, obtient tout par l'im-
portunité :
// crie encore et ne manque de rien.
lui-même, mon dier ami, sut quelqaes-ones de vos opérations : c'est ce que j'appelle flatter en action. Quand on entretient les honunes de ce qui leur plait le plus, de ce qu'on leur fait entendre qu'ils entendent le mieux, et que , par-dessus le marché, ce dont on leur parle est de leur intérêt pécuniaire joint à celui de l'amour-propre, on doit être certain de se mettre bien avec eux.
Je suis fâché, mon cher enfant, que ce mariajje que vous paraissiez assez désirer ne soit rien moins que prêt à se conclure. Mais peut-être que cela reviendra '. Rien ne presse, au reste, et si votre nubilité peut attendre que vous soyez directeur, vous vous marierez plus avan« tag[eusement. Quand je rencontrerai les Puissant, les Saint-Âmand, les marieurs, j'en causoid avec ces
m honnêtes. Peut-être feriez-vous mieux, quand
vous aurez à écrire au Saint-Amand, d'en £iire un article de votre lettre ; lui dire que vous voudriez être marié de sa main, mais être directeur auparavant, afin qu'une direction, que vous croyez mériter un jour par votre travail, ne soit pas votre dot.
Ne faites point de façons avec des parents qui vous ('Stiment et qui vous aiment. Je puis vous répondre de mon frère comme de moi. II sera votre intendant d'été, je serai votre intendant d'hiver; nous servirons par semestre et sans gages.
Je reçois votre serment , chevalier Iatin« Vous me ' jurez d'apprendre le {][rec, Apollon vous entend :
* Refrain d'une chanson de Collé.
.... Delphosque suos, ipsnmque recludet; iEtbera, et augustae ipsa oracula mentis llomeri, Maxima, et ingenîis evestig[ata priorum, Quae diu latuere tibi, et mihi, cuncta videbis.
Je ne partagerai pas ce plaisir avec voas; maïs je {>oûterai du moins celui de vous en préparer Un pour votre vieillesse. Ce seront des trésors d'amusements que je vous aurai amassés et dont je jouirai actuellement. La délicieuse jouissance y si j'avais eu dans ma jeunesse un ami qui , comme je le fais aujoiu*d'hui , m'eût enflammé pour ce bien duquel je ne sens à présent que la privation, et privation cruelle pour moi! Je ne puis lire Homère, tes tragiques grecs, et Démosthènes, et Thucydide, et tant d'autres excellents modèles. Je juge par Virgile, Horace, et Cicéron, et Ovide, et les meilleurs auteurs latins, ce que je perds en ne connaissant ceux de la Orèce que par des traductions. Le ciel n'est pas plus éloigné de la terre que les plus excellentes traductions ne le sont des originaux, celles des poètes principalement. Le génie ne peut être rendu que par le génie, et le contraire du génie est le traducteur. Le serait-il s'il en avait une étincelle ' ?
* Ce jugement porté sur une classe estimable de liuérateurs est assez ingénieux et ne manque pas d^une certaine justesse, mais il est trop absolu. On connaît du reste le jeu de mots qui a été fait dans l'espèce : traduction y trahuon. Voyez un des intén'ssants volumes qu'a publiés M. Ludovic Lalanne, sous le titre de Curiosités littéraires y où sont indiquées, p. 184 à 193, quelques-unes des méprises grotesques commises par les traducteurs, et les plaisanteries auxquelles elles ont donné lieu.
Des compliments , mon cher ami , que vous me faites sur mon vaudeville, j'en crois le moins que je peux, et Tamour-propre en croit encore plus qu'il ne faut. Je sens très-bien que ces bagatelles n'ont pas la sëve et le feu de celles que j'ai composées il y a trente ans. Je ne sais si je me trompe, mais je ne dirai pas cela du couplet suivant. Dans son genre , je le trouve aussi vif et aussi bien tourné que dans mon bon temps. Jugez-en, mon petit Aristarque.
D'abord, pour bien le comprendre, il faut vous rappeler les défauts énormes du plan et des caractères de la tragédie de Mahomet ' . Mahomet est , à l'époque du poëme , le maître de l'Asie ; il va s'enfermer niaisement dans une bicoque, où il court le risque de la vie. Qu'il dise à Séide et à Palmire qu'ils sont frère et sœur, il n'a plus besoin de faire commettre un parricide, etc. Le caractère de Mahomet est celui d'un scélérat sans raison et sans un grand objet. Il dit de grandes choses, et il en fait de petites. Le miracle qui fait le dénoûment est absurde et digne du théâtre des Marionnettes du sieur Bienfait, etc., etc. Vous en connaissez les vers, qui sont à se mettre à genoux devant et plus beaux que ceux de la Henriade. Cette broderie magique a couvert le fond de l'étoffe, qui est un drap de l'hôpital.
Sur ce, voici mon couplet, sur l'air : Le joli, belle meunière, le joli moulin :
* Mahomet ou le Fanatisme, tragédie de Voltaire; jouée pour la première fois eu 1742.
Ce Mahomet que Ton fête
Avec force écrit, Mais qui n'a ni pieds ni tête,
Corneille en eût dit :
CI C'est l'onvrao^e d'nne bête
De beaucoup d'esprit ' . »