‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 82 sur 100 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

PHILOCTÈTE, DIMÂS.

DIHAS.

Philoctète, est-ce vous? Quel coup affreux du sort ' Dans ces lieux empestés vous fait chercher la mort? Venez-vous de nos dieux affronter la colère? Nul mortel n*ose ici mettre un pied téméraire. Ces climats sont remplis du céleste courroux, Et la mort dévorante habite parmi nous. Thèbes, depuis longtemps aux horreurs consacrée, Du reste des vivants semble être séparée. Retournez «

PHILOCTÈTE

Ce séjour convient aux malheureux.

Va, laisse-moi le soin de mes destins affreux.

* J'observerai , autant que je le pourrai , un ordre dans ces Commentaires. Je ferai mes notes sur les vers et sur les détails dans le courant de la pièce , et je renverrai à la fin de chaque acte les observations que j'aiH^i à faire sur le fond du sujet, sur le plan et sur les caractères.

Je remarque, d'abord, qu'en général les vers de cette première scène sont plus épiques que tragiques. Philoctète et Dimas sont deux poètes qui tâchent de foire de beaux vers.

Et dis-moi si des dieux la colère inhumaine En accablant ce peuple a respecté la reine.

DIMAS

Oui, seigneur : elle vit; mais la contagion Jusqu'au pied de son trône a porté son poison. Chaque instant lui dérobe un serviteur fidèle , Et la mort par degrés semble s'approcher d'elle. On dit qu'enfin le ciel, après tant de courroux, Va retirer son bras appesanti sur nous. •

Tant de sang, tant de morts ont dû le satisfaire.

PHILOCTÈTE

Et quel crime a produit un courroux èi sévère?

DIMAS

Depuis la mort du roi...

PHILOCTÈTE

.Qu'entends-je? Quoi! Lalus...

et non les deux personnages qui parlent pour commencer l'exposition du sujet.

M. de Voltaire a chicané Corneille sur les vers : on peut chicaner M. de Voltaire sur les siens. Quoique ce soit là sa grande partie, nous eu trouverons cependant une assez honnête quantité de répréhensibles. Voyons.

En dix vers , on trouve deux fois le mot à^ affreux : afiBreax coup du sort... mes destins affreux; expressions vagues, d'ailleurs. Colère et téméraire, contagion et poison, sads faire et sévère ne riment point ensemble.

Colère inhumaine, épithète oiseuse mise ici pour rimer. Serviteur fidèle, autre épithète pour la rime : car la peste emporte les serviteurs ingrats comme les serviteurs fid^es.

DIlfAS.

Seigneur, depuis quatre ans ce héros ne vit plus.

PHILOCTÈTE

Il ne vit plus ! Quel mot a frappe mon oreille ! Quel espoir séduisant ' dans mon cœur se réveille ! Quoi ! Jocaste... Les dieux me seraîent-ils plus doux^t Quoi ! Philoctète, enfin ^, pourrait-il être à vous?... Il ne vit plus !... Quel sort a terminé sa vie?

DIMAS

Quatre ans sont écoulés depuis qu'en Béotie Pour la dernière fois le sort guida vos pas. A peine vous quittiez le sein de vos Etats, A peine vous preniez le chemin de l'Asie, Lorsque d'un coup perfide une main ennemie Ravit à ses sujets ce prince infortuné.

PHILOCTÈTE

Quoi ! Dimas, votre maître est mort assassiné^ !

* Rien de moins séduisant que le séduisant espoir de pouvoir séduire une grand' mère que l'on s'est mis à adorer il y a plas de vingt-cinq ans.

* Les dieux me seraienhiU plus doux? c'est un petit vers d'opéra ; c'est une imitation de la versification de Campistron.

* Enjin n'est point une cheville dans ce vers; en/m y est nécessaire : le prince béotien soupire après Jocaste depuis trente ans peut-être. On sait que les Béotiens étaient les Gbam* penoîs de la Grèce. Au lon^ amour de Philoctète on eût deviné sa patrie, quand on n'en eût point parlé.

^ Assassiné. U y a faute dans le dialog;ue en cet endroit. Dimas doit répoudre à Philoctète, demandant si Laïns a été

DIXAS.

Ce fîit de nos malheurs la première origine.

Ce crime a de l'empire entraîné la mine.

Du bruit de son trépas mortellement frappés,

A répandre des pleurs nous étions occupés.

Quand du courroux des dieux, ministre épouvantable,

Funeste à l'innocent, sans punir le coupable.

Un monstre, — loin de nous que faisies-vous alors? —

Un monstre furieux vint ravager ces bords.

Le ciel industrieux, dans sa triste * vengeance.

Avait a le former épuisé sa puissance.

Né parmi les rochers, au pied du Cythéron'^j

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et Uon^

De la nature entière ' exécrable assemblage.

Unissait contre nous Tartifice à la rage.

aftsassiné : « Non! ou Oui, ce fut de nos maux la première origine, n U empire, expression impropre. Bourges et sa banlieue ne peuvent être appelés un empire, non plus que . Thèbes, qui n'avait pas autant d'étendue.

* Triste vengeance, épithète qui ne peint rien; et puis triste! On trouve peu de vengeances joyeuses; les femmes seules en ont le secret.

' Cythéron et lion ne riment point. On sait qu'il faut au moins que les dernières syllabes aient la même terminaison : lion, Sion, Cythéron, Garon. Elle est riche quand presque toutes les syllabes riment : lion, Ilion, Cythéron, Gicéron.

• Entière : vers hyperbolique et boursouflé. Ce monstre n*est point « l'exécrable assemblai,^ de la nature entière ». Il ne l'est que des natures de l'aigle, de la femme et du lion.

Il n'était qu'un moyen d'en préserver^ ces lieux :

D'un sens embarrassé dans des mots captieux,

Le monstre, chaque jour, dans Thcbe épouvantée

Proposait une énigme avec art concertée;

Et si quelque mortel voulait nous secourir,

Il devait voir le monstre, et V entendre '*, ou périr.

• Préserver : terme impropre et faible. *• U entendre : il faut, je crois, comprendre; car Ton entend souvent sans comprendre. Nous ne comprendrions pas ceci, en V entendant.

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