SCÈNE IV
OEDIPE, PHILOGTETE, ARASPE.
ŒDIPE
Araspe, c'est donc là le prince Pliîloctète?
PHILOCTÈTE
Oui y c'est lui qu'en ces murs un sort aveugle jette**; Et que le ciel encore, h sa perte animé, A souffrir des affronts n*a point accoutumé. Je sais de quels forfaits on veut noircir ma vie. Seigneur, n'attendez pas que je me justifie. J'ai pour vous trop d'estime, et je ne pense pas Que vous puissiez descendre à des soupçons si bas. Si, sur les mêmes pas nous marchons l'un et l'autre, Ma gloire d'assez près est unie à la vôtre. Thésée, Hercule et moi*^y nous vous avojis montré
^' Oui, c'est lui qu'en ces murs un sort aveugle jette.
Si la dureté extrême de ce vers n'était point rachetée par la clarté extrême dont il est, et la beauté de Tidée qu'il renferme » on pourrait en désii*er un autre.
'* Thésée, Hercule et moi, etc.
Quand Philoctète se met de pair avec Hercule et Thésée,
Le chemin de la gloire, où vous êtes entré.
ŒDIPE
Être utile aux mortels et sauver cet empire **, Voilà, seigneur, voilà l'honneur seul où j'aspire, Et ce que m'ont appris, en ces extrémités. Les héros que j'admire et que vous imitez.
Ah ! je ne pense point qu'aux exploits consacrées, Vos mains par des forfaits se soient déshonorées, Seigneur; et si Laïus est tombé sous vos coups, Sans doute, avec honneur, il expira sous vous. Vous ne Tavez vaincu qu'en héros magnanime. Je vous rends trop justice. . .
je crois entendre M. de Voltaire qui dirait de lui : Moi, Goi^ neille et Racine. Il irait plus loin que ce fanfaron de Philoctète. Il mettrait son moi d'abord, et M. de Saint-Lambert dirait qu'il a ce droit-là.
'• Être utile aux mortels et sauver cet empire.
Encore une fois, sans plus, je ne m'accoutume point à entendre appeler Thèbes un empire. C'est l'empire des Pordierons, par son étendue.
PHILOGTÈTE.
Eh ! quel serait mon crime **?
Si ce fer chez les morts eût fait tomber Laïus^ Ce n*eût été pour moi gu*un triomphe de plus. Un roi pour ses sujets est un dieu qu'on réyère ; Pour Hercule et pour moi^^y c'est un homme ordinaire. J'ai défendu des rois; et vous devez songer Que j'ai pu les combattre, ayant pu les venger.
ŒDIPE
Je connais Philoctète k ces illustres marques ;
Des guerriers tels que voi\s sont égaux aux monarques.
Je le sais. Cependant, prince, n'en doutez pas :
Le vainqueur de Laïus est digne du trépas.
*• Eh! quel serait mon crime?
Au lieu de cette interruption, n'eût-il pas été mieux de dire : u Mais votre victoire, pour mon peuple et pour moi est n un crime! »
'* Pour Hercule et pour moi, c'est un homme ordinaire.
Et qu'a fait de si grand ce Philoctète , pour s'assimiler sans cesse à Hercule? Philoctète est à peu près à Hercule ce que Thiriot était à Voltaire. Ce Gilles d'Alcide est le plus sot petit fiftt que la Grèce ait porté.
PHILOCTÉTE.
Du meurtre de Laïus Œdipe me soupçonne. Ah! ce n'est point à vous d'en accuser personne ^"^ , Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras : C'est vous qui recueillez le fruit de son trépas. Ce n*est pas moi surtout de qui Theureuse audace Dispute sa dépouille et demande sa place. Le trône est un objet qui n*a pu me tenter. Hercule à ce haut rang dédaignait de monter. Toujours libre avec lui, sans sujets et sans maître, J'ai fait des souverains, et n'ai pas* voulu l'être*^...
*' Ah ! ce n'est point à vous iten accuser personne. G^est là un beau vers de situation, OEdipe étant le meurtrier de Laïus.
'• Toi fait des souverains y et n'ai pas voulu tétre. Tose dire que dans ma tragédie amphigouristique, j*ai rendu ce vers fan^Eiron plus naturel en le parodiant :
COCATniZ.
« L'hymen a-t-il déjà fnU re^^sciitir ses fers¥
AMATROS.
M Non, j'ai yécii, madame, à rabri dcii revers.
« Mon front sans ornement le fait adsez connaître :
« J'ai fait mille c...., et n'ai pat voulu l'être. «
Si cette scène quatrième est glaciale, malgré les beaux vers qui y sont répandus et l'élégance continue de M. de Voltaire, on en devine aisément la raison. L'invraisemblance de Taocosation portée contre Philoctète en est Ja principale cause. Une
Mais c'est trop me défendre et trop m'humilier. La vertu s'avilit à se justifier.
OiéDIPE.
Votre vertu m'est chère, et votre orgueil m'offense. On vous jugera, prince; et si votre innocence De l'équité des lois n'a rien à redouter, Avec plus de splendeur elle en doit éclater. Demeurez paimi nous.
PIIILOCTÈTE.
J'v resterai sans doute.
Il y va de ma gloire; et le ciel, qui m'écoute. Ne me verra partir que vengé de l'affront Dont vos soupçons honteux ont fait rougir mon front.
(// sort.)
autre cause qui y concourt, c*est le défaut de caractère des deux héros; celui de Phîloclète est d*un rodomont, celui d'Œdipe est sans physionomie.
Dans la parade de cette tragtklie aux Italiens, le comédien Legrand , qui en est Fauteur, a fait de Philoctète un Gascon : cela est assez hien vu. Je rapporterai peut-être quelques traits de cette parodie dans Texamen qu'à la Bn de cette tragédie je compte faire du fond et des caractères de YOEilipe de M. de Voltaire. Lcgrand avait du talent pour ce genre; ses plaisanteries avaient presque toujours un fonds de critique judicieux ; mais il s*cn permettait souvent qui étaient de mauvaise foi. C'est ce que j'éviterai toujours. Je crois celte façon de critiquer malhonnête et odieuse. S'il m'en échappait, je jure avec candeur que ce serait sans que je m'en aperçusse ; et je prie ceux qui reverront ce manuscrit de les retrancher.
EXAMEN
DU PLAN ET DES CARACTÈRES
D'ŒDIPE
TRAGÉDIE
J'abrégerai ces examens. Ils ennuieraient les gens du monde et n'apprendraient rien de nouveau aux gens du métier. Je ne ferai qu'indiquer les défauts de plan et de caractère des tragédies de M. de Voltaire. Il s'en trouvera même quelques-unes dont je ne ferai point l'examen : ce sont celles où mes observations ou Commentaires auront tout dit. Évitons les répétitions.
Ce n'est ^oint ici une poétique que j'ai la prétention de donner, chemin faisant. Je suis bien loin de me charger de ce ridicule.
Les poétiques font bâiller le public et ne servent de rien à ceux qui sont nés sans génie ou sans talent, ou à ceux qui sont nés avec l'un ou l'autre.
Si j'étais condamné, sous peine de la vie, à composer une poétique pour le théâtre, on se doute bien que j'en ferais une ; mais je la ferais en une vingtaine de lignes , et je serais téméraire au point de la croire complète.
Je dirais — car je vais essayer de le faire — que toute représentation théâtrale doit, être une peintiu^ vraie, frappante et en action des liommes tels qu'ils sont.
Dans la tragédie, c'est celle des rois, des grands, des âmes élevées, des scélérats.
Dans la comédie, celle des mœurs, des citoyens et des événements de la vie commune.
Dans l'une et dans l'autre, il faut faire agir et parler les hommes comme ils agissent et comme ils parlent : voilà les caractères.
Dans l'une et dans l'autre, il faut que les événements des fables qu'on invente soient piquants et pourtant vrais ou vraisemblables : voilà les plans.
Sur l'une et sur l'autre, Boileau a donné un précepte; en deux vers il a tout dit :
Rien n'est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Voilà la loi et les prophètes. Voilà la poétique que je donnerais ou que je donne.
C'est d'après ce principe immuable que je livrerai les meilleures tragédies de M. de Voltaire au jugement de mes lecteurs.
H est inutile de dire que le sujet di Œdipe n'est point de l'invention de M. de Voltaire; mais il ne l'est pas d'observer que ce très-bel esprit, bel esprit superficiellement universel, est né sans ce génie créateur qui sait inventer et combiner un grand ensemble avec autant de verve que de jugement.
COMMEiVTÉES PAR COLLÉ. 413
La plus grande partie des meilleures tragédies de cet auteur sont faites d'après les autres. Le peu qui sont de son cru sont remplies de miracles ou d'invraisemblances trop éioignëes du vrai pour que cela puisse être beau.
L'on trouve de (grandes facilités à traiter des sujets qui l'ont été par nos grands maîtres. On profite de leurs beautés et l'on évite leurs défauts.
Le sujet à* Œdipe a été traité par tous les poètes grecs ; mais leurs tragédies sont si simples , et leurs choeurs y tiennent tant de place, que cinq de leurs actes nous fournissent à peine la matière pour deux des nôtres.
Les Français qui ont pris ce sujet ont donc été obligés d'imaginer un épisode.
Celui de M. de Voltaire est froid et absurde. Il a ce petit agrément de plus que celui de Corneille , qui n'est que froid seulement.
L'épisode qu'avait inventé M. de la Motte dans son très- mauvais OEdtpe est au moins — je dis tout au moins — trèsHraisonnable ; et dans les mains d'un trèsgrand poëte, il eût pu devenir de la plus grande beauté.
M. de la Motte fait paraître dans sa tragédie Étéocle et Polynice. Il fait rendre un oracle qui, pour sauver les Thëbains, demande le sang d'un fils de Jocaste. Œdipe est son fils, de même qu'Etéocle et Polynice. Cet oracle captieux fournit au moins la matière de deux actes ; et cet épisode doit paraître excellent, parce qu'il est tiré du sein même du sujet, et que l'on exclut, par ce moyen, d'ailleurs, tout froid amour de ce sujet, qui n'en est point susceptible.
S'il vient un jour un poëte sans invention , et seulement grand coloriste, il pourra, en profitant des Œdipe de Corneille, de Voltaire et de la Motte, faire une excellente tragédie de cet affreux sujet, toujours manqué.
Quoi qu'il en soit, parlons de celui de M. de Voltaire, dont les derniers actes ont, comme nous l'avons dit, des morceaux précieux.
L'exposition du sujet est sans vérité et sans vraisemblance.
Philoctète arrive à Thèbes dont un monstre a ravagé les environs, et dont la capitale est remplie de morts et de mourants que la peste emporte; et ce Philoctète, au milieu de ces horreurs , déplore en termes outrés ses malheurs. Et quels sont ces grands malheurs? C'est d'avoir perdu, depuis peu d'années, Hercule son ami, qui est devenu dieu, et, depuis vingt-cinq ans, Jocaste, sa maltresse, qui est devenue vieille.
Philoctète ne saurait ignorer l'apothéose de l'un , et n'avoir pas oublié l'autre. Cependant il assure, dans ses déplorations, qu'un séjour pestiféré est celui qui lui convient infiniment. A quoi mène ce désespoir héroïque? A mourir du charbon, tandis qu'avec les flèches qu'Hercule lui a laissées, comme on sait, il pouvait peut--étre arriver dans ce pays pour y détruire le sphinx. Mais il en ignore l'existence; on lui en raconte l'histoire : autre défaut de vraisemblance. Il ne sait pas davantage la mort de Laïus, le nom de son successeur, le mariage de Jocaste, etc., etc. Peut-on se prêter a cette ignorance volontaire? La Grèce est grande comme la main, et un
prince qui n*en est point sorti n*a pas appris, en Bëotie, où il dit qu'il est resté quatre ans, des nouvelles aussi publiques et aussi générales que la mort d'un roi et le mariage de sa veuve : c'est se moquer. On croira plutôt que Philoctète est d'accord avec l'auteur pour se faire instruire de ce qu'il sait , afin de mettre par là le spectateur finement au fait de ce qu'il est nécessaire qu'il sache.
Un autre défaut, dans cette exposition, c'est de n'y avoir pas fondé et établi que le grand prêtre avait le talent de prédire l'avenir.
Une autre invraisemblance aussi difficile à digérer, comme nous l'avons déjà dit dans nos Commentaires, c'est l'accusation dirigée par Araspe de la mort de Laïus contre Philoctète. A peine ce pauvre. héros a-t-il mis dans Thèbes son pied téméraire (car, conmie dit la parodie : Que la témérité de votre pied est grande)^ à peine, dis-je, est-il entré dans la ville, — il n'a pas même encore eu le temps de voir ni le roi ni la reine, — à peine a-t-on pu l'apercevoir dans les rues, qu'il est accusé par tous les Thébains du meurtre de Laïus, et qu'ils le demandent tous pour victime. Aussitôt pris, aussitôt pendu. L'on ne peut passer un incident aussi impossible que dans les Mille et une Nuits.
Cet incident et l'épisode des amours de Jocaste et de Philoctète, qui remplissent cet acte et les deux tiers au moins du troisième acte, n'ont pas l'ombre de vérité. Nous nous sommes assez égayé dans nos Commentaires sur cet épisode glacial pour y revenir encore. Cela nous feit bâiller de souvenir.
Passons à la scène cînqnîème de ce troisième acte. Quoiqu'elle soit très-courte, elle est inutile.
Philoctète ajoute quelques mots aux invectives d'Œdipe contre le grand prêtre; [il ne sert qu'à cela dans cette scène, à laquelle il est d'ailleurs fort étranger. On sent même combien il l'est au sujet.
La scène troisième est une belle scène, et la seule du fond â* Œdipe; elle a cent deux vers, desquels il convient de retrancher ceux que disent les chœurs et Philoctète, qui sont de trop dans cette scène. En sorte que, tout calculé, cet acte troisième n'a, en conscience, qu'environ quatre-vingts vers qui appartiennent essentiellement au fond du sujet à^ Œdipe.
Quant au quatrième et au cinquième acte, nous avons épuisé, dans nos Commentaires , et les critiques et les éloges sur le plan. Nous n'en dirons pas davantage. En général, nous estimons infiniment ces deux derniers actes, et nous le répétons avec plaiéir. Mais ce serait malgré nous si, dans le cours de cet ouvrage, nous tombions dans des répétitions de critiques.
Notre dessein est de montrer de la justice, de la sévérité même; mais nous rougirions de faire voir de l'acharnement.
Les caractères des personnages de cette tragédie ont été examinés dans les détails, parce qu'ils tenaient à ces détails. Nous n'y revenons pas.
Il ne nous reste donc qu'à parler de Y Œdipe de Corneille, relativement à celui-ci. Tâchons d'être court. Je sens l'ennui qui gagne mes lecteurs.
Emporté par mon admiration pour Corneille, j'avais (ait l'extrait du plan de son Œdipe, et, quoique cet extrait m'eût encore enflammé, j'ai senti que la longueur dont il était pouvait faire manquer l'effet que je désirais qu'il produisit sur ceux qui auraient eu la patience de le lire.
Je me contente donc d'exhorter les amateurs de théâtre à faire attention à ce plan et à le méditer. Je suis persuadé que plus ils l'examineront de près et plus ils trouveront d'invention, de génie et de jugement dans sa combinaison.
J'excepte de cette combinaison l'épisode de Dircé et de Thésée, et surtout leurs amours.
Quelque respect que j'aie pour cet auteur divin, j^oserai dire que l'amour ne peut entrer dans un sujet aussi terrible et même aussi horrible que celui d'OEdipe.
Quelque distance immense qu'on doive mettre, en général, entre les créations de Corneille et celles de la Motte, j'ai la hardiesse de soutenir encore, malgré le mépris qu'en fait M. de Voltaire, que le seul épisode qui put rentrer dans le sujet d'OEdipe est celui que M. de la Motte a créé* Je renvoie, à cet égard, à ce que j'en ai déjà dit, et surtout à la tragédie de ce dernier.
Je me réduis donc ici, sur le plan de Corneille et sur les beautés de ce poëme, à de simples indications.
L'invention de l'oracle de Delphes, qui suspend l'action dans le premier acte par son silence effrayant; celle où Œdipe lui-même prend, à la fin de cet acte, la résolution de faire évoquer Tombre de Laïus par Tirésias
(peut-être eût-il fallu faire paraître cette ombre : je suis en cela de Tavis de M. de Voltaire); enfin, l*adresse créatrice qu'a eue Corneille de fonder, dans cette même scène , par CEdipe , qu'il était le meurtrier de son père , tous ces traits sont d'un maître de l'art
L'ombre évoquée par Tirésias , le sens ambigu de sa réponse, qui a fait sûrement naître à M. de la Motte l'idée de son épisode, est encore une invention de génie. Elle est bien préférable à celle de M. de Voltaire, qui fait de son grand prêtre un grand devin, sans graude raison pour cela.
' Après avoir suspendu le sujet pendant deux actes, par ces deux moyens, l'auteur arrive à la scène quatrième du troisième acte, où Œdipe commence à vouloir prendre connaissance de son sort avec Jocaste, et s'en éclaircir. L'action prend ici une nouvelle iaoe et une force nouvelle.
Je suis bien sur de ne point ennuyer mes lecteurs en copiant ici les vers de Corneille sur la Fatalité, à laquelle croyaient les anciens. Ils étaient jansénistes; Tbésée ne Tétait pas cependant, comme on va le voir :