‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 107 sur 110 · ÉMIRE · texte numérisé non relu

ÉMIRE

Il vous cherchait, madame, et Montèze^ en ces lieux, Par des ordres secrets le cachait à vos yeux. Dans un sombre chagrin son âme enveloppée, Semblait d'un grand dessein profondément frappée.

CÉPHANE.

On lisait sur son front le trouble et les douleurs. Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs. Et l'on connaît assez, par ses plaintes secrètes. Qu'il ignore et le rang et l'éclat où vous êtes ' * .

ALZIRE

Quel éclat, chère Emire, et quel indigne rang! Ce héros malheureux peut-être est de mon sang.

** Ces deux soubrettes en savent diablement long sur ce captif qui demande audience à Alzire.

Par quel hasard ces pénétrantes demoiselles ont-elles eu le telocips de l'observer de si près? Comment savent-elles tous les détails dans lesquels elles entrent , par pure complaisance pour l'auteur? Comment ont-elles deviné, par déférence pour lui, ces ordres secrets de Montèze? Quel autre que l'auteur a pu les mettre au fait de ces ordres secrets? Comment, aussi, ontelles pu lire dans les yeux et dans les mouvements du captif son chagrin, et surtout son grand dessein et ses plaintes secrètes? Ces demoiselles-là ont assurément bien de l'esprit et une prodigieuse sagacité!

De ma famille au moins il a vu la puissance :

Peut-être de Zamore il avait connaissance.

Qui sait si de sa perte il ne fut pas témoin !

Il vient pour me parler, ah ! quel funeste soin !

Sa voix redoublera les tourments que j'endure;

Il va percer mon cœur et rouvrir ma blessure.

Mais n'importe ! Qu'il vienne ! Un mouvement confus

S'empare malgré moi de mes sens éperdus.

Hélas! dans ce palais, arrosé de mes larmes,

Je n'ai point encore eu de moment sans alarmes.

EXAMEN

DU PLAN ET DES CARACTÈRES

D'ALZIRE

TRAGÉDIE

On trouvera dans peu de tragédies un dénoûment aussi beau et aussi satisfaisant que celui-ci. Il est pris dans le fond même du sujet et dans le caractère du héros de la pièce, qui est un chrétien. Tout le monde sait que ce trait d'héroïsme pieux est emprunté à notre histoire. On sait que François de Guise, plus chrétien que le calviniste Poltrot, qui l'assassina au siège d'Orléans, lui pardonna sa mort dans les mêmes termes que M. de Voltaire n'a fait que mettre en vers, ici, dans ce pathétique et heureux dénoûment.

Cette dernière scène serait parfaite à tous égards, tant du côté du fond et des détails que des caractères, si M. de Voltaire avait mis dans la bouche d'Alzire quelques vers qui l'eussent justifiée aux yeux de Gusman de n'avoir point été la complice de Zamore. Et il me paraît qu'il aurait été à désirer que ce morceau eût été si vif et si éloquent qu'il eût convaincu Gusman de son inno-

cence. C'était chose aisée h ce grand poëte. La chaleur et l'élégance sont ses deux grandes parties.

Qu'on me permette de terminer ces notes par une petite digression sur Piron , qui a traité , sans succès à la vérité, ce même sujet, mais qui a eu la noble audace, du moins, de mettre Fernand Cortès sur la scène.

Ce n'est point par modestie, assurément, que M. de Voltaire ne l'a point tenté. On ne saurait l'accuser de modestie.

Par quelle bizarrerie n'a-t-il point placé sa scène au Mexique? Pourquoi n'a-t-il point essayé de nous peindre Cortès , ses exploits qui tiennent du prodige , sa valeur héroïque, son génie, sa grandeur d'âme, son intrépidité, sa politique et ses sages témérités?

Dans la mauvaise tragédie de Piron, ce conquérant incroyable est fièrement dessiné en plusieurs endroits, et notamment dans la scène huitième du quatrième acte. Je supplie mes lecteurs de me quitter pour l'examiner. Il y a tant à gagner pour eux !

Ce n'est qu'après avoir été dans l'enthousiasme de cette scène qu'ils trouveront peut-être moins paradoxal ce que je vais avoir la témérité d'avancer ici.

C'est que Piron était plus homme de génie que M. de Voltaire. Ce dernier est le plus bel esprit que jamais la nature ait créé. Mais qu'a-t-il inventé? et comment a-t-il inventé? Jamais le jugement n'a conduit son imagination déréglée.

Le génie de Piron a été étouffé par une éducation de province , et surtout par la mauvaise compagnie qu'il y

avait vue constamment. Fils d'un apothicaire de Dijon, et réduit à la société des gens de son espèce dans une ville où les états ne se confondent pas comme à Paris , il n'y vint qu'à l'âge de vingt-cinq ans. Il n'y vit, jusqu'à l'âge de quarante, qu'une aussi mauvaise compagnie que celle qu'il avait vue à Dijon ^

Au bout de quinze années, un ami de feu Grébillon le père le fit connaître à ce dernier, qui le tira des théâtres forains pour lesquels il travaillait alors ^. Piron, par les conseils et les encouragements que lui donna ce tragique célèbre, composa les jPi^ ingrats ^ pomédie où il est aisé d'apercevoir les étincelles du génie de l'auteur de la Métromanie, à travers son mauvais ton et son style forcé. De bons yeux découvrent même ces semences de génie jusque dans ses moindres ouvrages, jusque dans seis opéras-comiques.

Que n'eût point été l'auteur de la Métromante s'il eût eu une éducation pareille à celle de M. de Voltaire? s'il eût été introduit comme ce dernier, en sortant du collège , dans les meilleures et les plus grandes maisons de

* Il n'y avait que Collé, en colère, capable de proclamer* Piron u plus homme de génie que Voltaire », de même qu'il n'y avait qu'un chansonnier enducaillë comme lui qui pût parler des pauvres poètes roturiers avec un dédain si superbe.

' Dans une des notules autographes placées par lui en marge de sa fable de [Ours et F Hermine y fable dont nous avons l'original, Piron dit au contraire que a c'est aux avis et » aux bons offices de mademoiselle Quinault qu'il a dû de se I) hasarder sur la scène de la Comédie française. » Voyez les OEuvres inédites, p. 126 du format in-8».

la cour et de la ville? C'est dans ces sources de politesse et d'urbanité que M. de Voltaire a puisé son goût supérieiu*, ainsi que la pureté et le charme de son style.

Qu'on suppose Piron élevé aux Jésuites de Paf is , au milieu de la noblesse de France, accueilli chez la fameuse Ninon dès l'âge de douze ans, chez Ninon, qui rassemblait chez elle l'éhte des gens de la cour et des gens d'esprit; vivant ensuite chez le grand prieur de Vendôme, l'abbé de Ghaulieu, le duc de Nevers, et tout ce qu'il y avait de plus illustre dans les lettres et de plus poli, peutron douter alors que Piron n'eût fait des chefsd'œuvre , en joignant la finesse du goût et l'élégance du style qu'il eût acquises dans ces sociétés à l'originalité de son génie créateur et à sa verve inépuisable?

Pardon de cette digression, qu'on peut retrancher; mais qu'on ne retranche pas le couplet que je vais dire et que je fis en sortant de la première représentation de la tragédie de M. de Voltaire. Il est sur l'air : Car c'est une bouteille qui n eut jamais sa pareille,

Alzire est une c. . . .

Alvarès £siit des harangues;

Zamore est un assassin

Et ses amis sont sans langues '.

Gusman est un petit brutal Qui fait tantôt bien, tantôt mal.

A l'égard de Montèse,

Son rôle est une fadaise.

^ Tronpe d'Américains qui ne parlent point, à l'exception d'un seul qui parle trop. (Note de Collé.)

Je n'ai pas à me reprocher d'avoir fait un couplet contre personne. J'en ai fait rarement contre des ouvrages , et jamais je n'ai donné ces dernières ni ne les ai chantées deux fois de suite, de peur qu'on ne les retînt. Si, dans la nouveauté, j'eusse laissé prendre copie de celui-ci, je pense qu'il eût couru.

Je finirai par dire que ce beau monstre d'Alzire restera éternellement au théâtre et percera jusque dans la postérité la plus reculée.

Page 1