‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 26 sur 110 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

A Grîgnon, ce 12 août 177S.

Si je ne voulais pas , mon cher petit cousin , vous punir de votre paresse silencieuse, je vous gronderais; mais je veux ftiire semblant de n'y être pas sensible, et vous faire, au contraire, dès compliments trèfr-courts sur le repos apathique dont vous avez joui. Recevez donc, en bonne part, mes félicitations à cet égard.

Je suis bien aise, mon cher enfant, que les fermiers généraux soient contents de votre besogne. Je ne suis pas fâché, et vous ne devez pas l'être, qu'ils vous laissent plus longtemps qu'ils ne le croyaient dans cette commission transitoire. Du moins n'êtes-vous point sur vos cro-

^ Ëstaing (Charles-Hector, comte d'), né en 1729. Ëlevé au grade de vice^miral, il partit de Toulon le 13 avril 1778, avec douze vaisaeaux de ligne, s'empara de l'île de Saint* Vincent et débarqua à Grenade, qu'il prit d'assaut. En 1787, il fut appelé à l'assemblée des notables, et, peu reconnaissant des grâces dont la cour l'avait comblé, il se jeta dans le parti de la révolution et devint sa victime. 11 mourut sur l'échaiaud le 28 avril 1794.

chets. Je n'en suis yaê &iché encore par une autre oonsidératioa : c'est que Totre position actuelle vous forcera, Tennui sous la gorge, d'employer ce temps fastidieux à l'étude de votre métier et à l'approfondir, de rage.

Monsieur votre oncle , mon cher ami , et je vous prie de le lui dire, est un bien vilain prêtre. Il fait quatrevingts lieues pour voir qudqu'un qui ne Taime pas plus que moi , et il n'en peut pas foire trois pour venir dîner à Grignon.

Je le voifl trop : un prêtre $e dispense En amitié de se mettre en dépense.

Un bon ïévitc , un serviteur de Dieu Se laisse aimer, mais il aittie fort peu.

Rousseau est mort, non sans soupçon de s'être empoisonné lui-même *. Il était redevenu hérétique, comme bien savez. Il a été enterré dans la terre de M. Girardîn, h Ermenonville. C'était un fonatique de ce sophiste célèbre. Il lui a feit élever un tombeau dans son jardin à l'anglaise.

Vous devez savoir qu'on a refusé d'enterrer Voltaire à Paris sur la paroisse où il est mort. Sur quoi made*

* Des prooè^verbaux authentiques établissent que la mort de Jean«Jacque8 fut naturelle : il sucoomba à une attaque d'apoplexie séreuse. L'o{>inion qu'il s'était suicidé fot aecnsil* lie, toutefois 9 par beaucoup de personnes, et même longue» ment discutée. Voyei, pages 269 à 285, t. I de VHùioirê de la vie et des ouvrtiges de /. /. Bouueauy par MusalBt* Patbay» Du reste. Collé ne se doutait pas que, cinq ans après, il serait accusé luituêuie de s'être aussi volontairamest donné la mort. Singulier retour des choses d'ici-bas !

inoiselle Quinault a dit le bon mot qiii suit : Voltaire est mort, et il ny a que le marquis de Villette d'enterré ' .

Voici une des épitaphes de Voltaire, tournée contre l*un et contre l'autre :

De l'athéisme Arouet fut Tapôti-e.

Sans cœur, sans âme, il pourrit en ces lieux.

Villette a l'nn, le diable l'autre.

Dieu pouvait-il se venger mieux!

Pour Fintelligence de cette épitaphe, apprenez, si vous ne le savez pas, que le marquis de Villette a eu le cœur de Voltaire après sa mort, qu'il Ta mis dans un vase précieux avec cette inscription :

Son esprit est partout, mais son cœur n'est qu'ici.

Je ne pense point, comme vous, mon cher enfant, que la réputation de cet homme célèbre s'éteindra. Je

* Villette (Charles, marquis de), né en 1736, mort en 1793, fils d'un Irésorier des (juerres et ami de Voltaire, qu'il encensa toute sa vie et qu'il reçut chez lui, à Paris, lorsque ce dernier vint .y mourir. Voltaire Pavait marié à mademoiselle de Varicourt, sa nièce adoptive, qu'il nommait belle et bonne, et qui se rendit célèbre par sa bienfaisance. Quant au mar« quis, il s'est fait une triste réputation par le cynisme de ses mœurs. Voltaire chercha, mais en vain, à lui faire une autre réputation , en l'appelant le Tibulle français. C'est dire qu'il s'occupait de littérature , et ses Œuvres (prose et poésie), ont été imprimées avec luxe à Paris, en 1786, in-8% sous la rubrique d'Edimbourg^. Il publia un supplément à ce recueil, en un volume in-16, imprimé sur du papier fait avec de l'écorce de tilleul. *

crois, au contraire, qu'elle ira jusqu'à la postérité la plus reculée ; mais je suis de Totre avis sur celle de ce sophiste «de RousiseaUi Sa réputation ne durera pas trente ans. Il ne lui restera que quelques lecteurs , amants de la dialectique et du sophisme ' .

Je reviens encore à vos affaires. Trouvez quelque prétexte poiur écrire à M. Puissant, et, pour en tirer quelque réponse , ne perdez pas de vue de lui faire valoir votre travail; etc. Dès que vous n'avez plus de livres, imaginez quelque travail qui vous soit utile pour votre métier, et par lequel vous' puissiez faire claquer adroitement votre fouet vis-à-vis de la compagnie.

J'ai fait vos compliments, qu'on me charge de vous rendre tout chauds. Mes femmes et moi vous assurons de notre amitié.

* Risum teneatis! Cette prédictioQ aura le sort de celle de madame de Sévigné, touchant Racine et le café. Le nom de lean-Jacques et celui de Voltaire n'iront pas plus s'amoindrissant que les principes à la défense desquels ces grands hommes ont consacré leur vie. Le triomphe de leurs doctrines s'affirme de plus en plus, et pour qu'il en fût autrement il faudrait que l'humanité rétrogradât, ou qu'elle mourût, ce qui est tout un : car, pour l'humanité comme pour l'individu, ne pas avancer, c'est cesser de vivre. •^* '

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