VERS ADRESSÉS PAR MOI A MA FEMME
K:N MAï 1777.
Au lieu lie £ûre des vers Pour les rois de l'univers, J'en veux ùdue pour ma femme. Fussent-ils faits de travers, Parce qu'ils partent de Tâme , À coup sûr, la bonne dame Y verra les cieux ouverts.
Maîtresse et femme, amie intime, Toi, dans qui je trouvai le plus tendre retour,
Reçois le tribut légitime
De cette intéressante estime Qui prévint, qui fonda, qui suivit notre amour.
Mon cœur, jusqu'à mon dernier jour,
Conservera cette tendresse.
Ces doux transports de l'amitié
(Et dont ton cœur est de moitié), I>e cette amitié vive, unique en son espèce,
Qm. succède à Famour, qui cesse
Quand le Temps, ce dieu sans pitié.
Nous ravit les plaisirs qu'il porte à la jeunesse.
Cette divinité traîtresse
Ne m'a point vieilli par le cœur :
11 est toujours pour toi dans la plus tendre ivresse.
Du Temps , le sentiment vainqueur Me dérobe, en partie, aux traits de sa rigueur,
Et mon âme est toujours la même.
Je sens toujours combien je t'aime.
Mais je sens, en même temps, La pesanteur et la glace,
Dans le déclin de mes ans Prendre évidemment la place Du peu d'esprit, de talents, De ces gaillardes saillies , De ces sottises jolies, De ces couplets pétulants Et de toutes les folies Que je fis dans mon printemps.
Je vois, à tous les instants.
Aux grâces de la jeunesse Succéder la sécheresse Et le manque de galté.
J'ai d'ailleurs, sans vanité, Nombre d'autres défauts et que chez moi je laisse, Malgré moi , s'établir à leur commodité.
Et ton cœur a la noblesse
Et la générosité
D'en accuser ma vieillesse
Plutôt que ma volonté.
Ne m'écrivez, mon fils, que quand vous en aurez le loisir. Mais quand vous m'écrirez, mettez -y le temps, et m'écrivez longuement. Reprenez- vous- y en deux, trois jours , et surtout égoïsez avec confiance.