LETTRE XLIV
A Paris, le 27 novembre 1780.
Mon cher enfant, faites toujours marcher les affaires d'abord. Quand elles sont faites, pensez à vous amuser. Quoique cette maxime soit commune , et même un peu triviale, elle ne perd rien de sa vérité pour cela. Vous ave/ donc agi très-sagement de ne pas vous géhenner
pour m'écrire.
A votre aise , Maître Biaise !
Tous les arrangements nouveaux dans les Fermes donneront beaucoup de travail aux commis, des augmentations de produits aux régisseurs, et le public en sera tourmenté plus exactement et avec plus de correction.
* Nous Pavons dit : les épicuriens ne comprenaient rien ou ne voulaient rien comprendre à la transformation sociale qui s'opérait autour d'eux.
J'introduisis dans une ode, il y a trente-cinq ans, un financier, et voici comme je le faisais parier. Les financiers d'aujourd'hui s'énonceront de même, mais en prose* Lisez.
Ce commis n'est pas assez ferme.
Par Plutus, qu'il soit révoqué! Ce monstre a fait tomber la ienne Du contrôle, et papier marqué.
Que l'on établisse à sa place Quelqu'un qui n'ait jamais fait grâce^ Qui ne dorme ni jour ni nuits , Et dont l'activité vorace D'autre chose ne s'embarrasse Que de centupler nos produits.
Envoyez cette strophe aux dévots et aux saints de la régie.
Je suis bien abe, mon cher ami, qae vous soyez revenu de votre frayeur et que vous ne craigniez plus woi changement inutile. M. de Saint-Amand vous ea procurera un avantageux , et bientôt peut-étre« Je croirais volontiers que dans leurs nouveaux établissements , surtout les plus considérables , ils auront un besoin urgent d'employer des gens intelligents comme vous, qui puissent donner de la con^stance à leui's innovations.
Ma femme et moi, notre fieux, nous nous trouvons de l'avis de monsieur votre oncle sur le mariage qn'îi vous propose* Il nous paraît que cessi aussi un peu le vôtre. Ainsi, en supposant ce que vous nous dites de cette demoiselle , qu'elle a quatre-vingt mille francs de bien clair, vous ne pouvez, du côté du bîea, espérer
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beaucoup davantage, et, d'ailleurs, qu'estxïe qu'un peu plus ou un peu moins?
Il semble, d*un autre côté, que vous avez au moins de l'estime pour la demoiselle dont il s'agit. Vous lui donnez de la sagesse, de la décence et de la grâce; ce sont vos propres termes, et ces termes prouveraient presque que vous avez déjà du goût pour elle. Tout cela ne rompt point le marché.
£nfin, comme vous penchez prudemment, et très-prudemment, pour vivre et rester dans la province, et qu'en efFei il faut être à moitié fou pour faire son étabhssement à Paris, où le luxe est effroyable , et où, par conséquent, personne n'est à son aise ^; par toutes ces raisons et beaucoup d'autres que vous pouvez y ajouter
* Qu'eût dit le bonhomme Collé du luxe et des dépenses de l'époque actuelle? On doit croire, au surplus, que cet état de choses ne fera que s'aggraver; dès l'année 1749, l'avocat Barbier s'en plaignait en ces termes : « ... Les dépenses sont si fortes et le luxe à un tel point, que chacun ne sait comment se retourner pour g^agner. » Journal de Barbier, t. IV, p. 360. On était loin de cette époque où, réglant le budget de sa belle*sœur, récemment mariée, madame de Maintenon écrivait cette fauàeuse lettre restée à l'état de problème, et d'après laquelle la dépense d'une maison composée de douze personnes, dont six domestiques, plus quatre chevaux, voitures, loge à l'Opéra, location d'hôtel, etc., ne s'élevait qu'à douze mille livres par an. En évaluant à soixante mille francs la dépense qu'entraînerait aujourd'hui un semblable train de vie, M. Pierre Clément nous parait dans le vrai, si même il n'est pas resté en deç^ Voyez p. GLI.de Y Introduction des Lettres, imimctions et Mémoires de Colbert, publiés par M« Pierre Clément, de l'Institut; 18614863.
encore, le conseil soussigné conclut à faire terminer cette affaire par votre très-cher oncle, en y réfléchissant encore beaucoup et en mettant les points sur les i dans votre contrat de mariage. Qu'il soit bien fait. Songez, mon ami, que c'est une loi que l'on s'impose; qu'elle ne doit pas nous gêner dans les placements futurs de notre fortune, et qu'il ne faut s'y lier que le moins qu'il est possible. Une légère considération à faire encore : c'est de différer ce mariage peut-être jusqu'à ce que vous ayez le meilleur contrôle possible; en sorte que vous n'ayez plus d'émigration à faire que pour passer à la direction; que pour conclure votre mariage, en un mot, vous soyez stable dans votre contrôle et dans une ville. Mais ce menu, et très-menu arrangement ne doit pas vous arrêter beaucoup, et vous faire manquer l'objet principal.
J'arrive au menu placement d'argent, mon ami, que vous avez à faire cette année. Nous pensons qu'à votre âge vous devez être heureux. La jeunesse est l'âge du bonheur à tous égards. H y a plusieurs chances à courir dans cette loterie à douze cents francs le billet ' ; il peut vous en échoir une bonne. C'est à vous d'examiner Tédit de création que Ton vous prêtera à Roanne , et de vous décider.
Si vous vous déterminez à prendre deux billets de
* Il s'agit probablement d'une de ces loteries dites royales ^ auxquelles le gouvernemeat avait parfois recours pour se procurer de l'argent, et dont Louis XV avait fait un si fréquent usage , de même que des tontines.
cette loterie, envoyez-moi ou à Boulogpue ' vos deux mille quatre cents francs» en prenant où vous êtes une rescription sur les Fermes de Paris , et nous achèterons icj les deux billets. Je vous propose mon frère, parce qu'il n'est pas aussi sédentaire que moi à Grignon, et qu'il va et vient à Paris, où il pourrait revendre ces billets en cas qu'il vous prît fantaisie de vous en défaire après les premiers tirages et les premières chances courues.
Vous me demandez, mon ami, ce que c'est qu'une action de la Compagnie des Indes '. Avant sa destruction,
* Le frère de Collé.
* « La Compagnie des Indes, dit Voltaire, établie par Louis XIV, anéantie en 1712, renaissante en 1720, dans Pondichéry, paraissait très-florissante; elle avait beaucou(> de vaisseaux, de commis, de directeurs, et même des canons et (les soldats; mais elle n'a jamais pu fournir le moindre dividende à ses actionnaires du produit de son commerce. C'est la seule compagnie commerçante d'Europe qui soit dans ce cas; et, au fond, ses actionnaires et ses créanciers n'ont jamais été payés que de la concession faite par le roi d'une partie de la ferme du tabac^ absolument étrangère à son négoce. Par cela même elle florissait à Pondichéry; car l'argent de ses retours était employé à augmenter ses fonds, à fortifier la ville, à l'embellir, à se ménager dans l'Inde des alliés utiles. » Le Journal de l'avocat Barbier (janvier et février 1745) contient des détails assez circonstanciés sur la Compagnie des Indes, sur son mécanisme, ses produits, etc.; et dans ses Mémoires ^ dont nous devons la publication au savant et spirituel M. de Lescure, Matthieu Marais a aussi consigné de curieux détails sur la constitution de cette Compagnie, dont le duc d'Orléans avait été nommé gouverneur perpétuel. — Journal et Mémoires de Mathieu Marais; Paris, Didot, 4 vol. in-8«, t. I, p. 409.
c'était un effet sur cette Compagnie, dont elle payait un dividende ou Tintërét. Depuis son anéantissement , le roi s*est mis à sa place ; il a porté le capital de chaque action de cette défunte Compagnie à la somme de 2,500 francs, duquel capital il paye annueUement 125 francs d'intérêt, sur lesquels il retient le dixième; par conséquent on reçoit net 112 fr. 10 sols. Le cours de ces effets sur la place est aujourd'hui à 1,980 et tant de livres, tantôt plus, tantôt moins, etc.; en sorte que, pour moins de 2,000 livres, vous acquerrez un capital de 2,500, et Vous avez un intérêt plus fort que 5 pour 100. Il y a les risques à courir, comme tout ce qui est entre les mains du roi y est sujet et les court.
Sur ces exposés , mon jeune seigneur, {Nrenez le parti qui vous plaira le mieux, et faites*-nous Thonnetir de nous regarder, mon frère et moi, comme vos intendants à Paris. Nous exécuterons vos ordres; mais lisez et méditez le nouvel édit de création de la loterie.
Il ne me reste plus, mon ami, qu'à traiter notre article de la langue grecque.
Vous cherchez , mon hel ange , avecque trop de ruses , De mauvaises raisons et de faibles excuses.
Non-seulement je trouve toutes vos raisons boiteuses, mais même culs-de-jatte. La seule qui ne soit pas bancroche est celle de vos occupations actuelles. Ne vous mettez au grec que dans huit mois, dans un an, soit!
Avec une granunaire grecque, un lexicon et les racines grecques, on peut apprendre cette langue sans
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maître et sans confident. J'avoue que cela est difficile, mais rien n'est moins impossible à quelqu'un déjà instruit. Dans tout le cours de votre vie, sachez distinguer le diflScile de l'impossible. M. l'abbé Thomas a appris le grec tout seul, Il passait une partie de ses nuits à préparer à ses écoliers de rhétorique les versions grecques qu'il leur donnait à faire le matin , et c'est en leur montrant le grec qu'il l'a appris lui-même. C'est un fait.
Passez-vous donc de maitres. Aussi bien, sont-ce des sds. Maïs quand vous serez de loisir dans une grande ville, faites le choix d'un homme de lettres duquel vous exigerez le plus grand secret; il vous lèvera toutes les difficultés et ne vous déshonorera pas aux yeux de vos autruches de financiers.
A l'égard de la frayeur panique que vous avez de vous passionner, je vous réponds de vous, mon cher ami. Je vous connais inius et in cute^ Vos goûts, vos passions, n'auront jamais cette violence que vous craignez sans fondement aucun. Pour le bonheur de votre vie, vous avez les passions douces.
Ma femme et moi, à quelques petites indispositions près , nous nous portons assez bien et vous aimons de tous nos cœurs.
Cette lettre-ci , mon ami , est si sérieuse et si temporelle, et si peu spirituelle, que j'en ai presque honte. Elle ne convient guère à un gaillard et à un cadet comme moi et comme vous. Pour vous dérider le front des impressions que vous auront faites et ma morale et les
affaires que j'ai traitées, je Taccompagne , ponr votre délassement et pour me distraire, du papier ci-joint '.